chroniques
Civisme : ce que le CESE dit… et ce qu’il ne dit pas - Par Naïm Kamal
Le CESE évoque bien un code national de conduite dans les services publics. Il insiste sur la qualité de l’accueil, sur la bonne gouvernance, sur l’amélioration des prestations administratives et sur l’exemplarité des institutions. Mais il s’arrête au seuil d’une idée qui aurait pu devenir le fil conducteur de tout son avis.
Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) vient de consacrer un avis de 54 pages au comportement civique dans les espaces publics. L’exercice était nécessaire. Fallait-il attendre l’approche de la Coupe du monde pour estimer qu’il était temps de s’atteler à l’examen de la qualité de notre rapport à l’espace commun ? Toujours est-il que le diagnostic est pertinent, les recommandations nombreuses, l’ambition assumée. Pourtant, au fil de la lecture, Naïm Kamal se heurte aux timidités de l’avis, qui induisent une question essentielle : Où commence réellement l’incivisme ? Et, surtout, où s’arrête-t-il ?

Naïm Kamal
Une évidence qu’il fallait écrire
Il existe des évidences dont une société a parfois besoin qu’elles soient formulées pour retrouver toute leur force. Le civisme appartient à cette catégorie.
Le CESE rappelle une vérité simple : l’espace public n’est pas seulement une portion de territoire. C’est le lieu où chacun rencontre l’autre. La rue, le jardin, l’école, l’hôpital, le tribunal, le stade, le bus ou l’administration ne sont pas seulement des infrastructures. Ils sont le miroir de notre manière de faire société.
Le Conseil a sans doute raison de rappeler que le Maroc possède un patrimoine de solidarité, de respect et d’entraide qui traverse son histoire. Les élans collectifs observés lors des crises ou des catastrophes montrent que ces valeurs demeurent profondément ancrées. Si les comportements semblent parfois se dégrader, ce n’est donc pas parce que la société aurait perdu son âme, mais parce que plusieurs mécanismes de transmission se sont progressivement affaiblis : la famille, l’école, les médias, les institutions et parfois même l’exemple venu d’en haut.
Et dans ce magma, on oublie un truisme : le civisme n’est que la ‘’mauvaise herbe’’ qui pousse spontanément. Il se cultive.
L’espace public parle
L’une des idées les plus intéressantes de l’avis réside dans son insistance sur la qualité de l’espace public lui-même. Le Conseil reprend une vérité absolue, la théorie de la « vitre brisée » selon laquelle un environnement négligé finit par produire davantage de désordre.
Lire aussi : A l’épreuve d’une crise d’éthique – Par Naïm Kamal
Une rue sale appelle d’autres déchets. Un mobilier dégradé banalise les dégradations suivantes. Une ville abandonnée finit par convaincre ses habitants qu’elle ne mérite pas d’être respectée.
Ce raisonnement dépasse largement la question de la propreté. Il rappelle une idée essentielle : les politiques publiques produisent elles aussi des comportements. On respecte davantage ce que la collectivité respecte elle-même.
C’est pourquoi les recommandations du CESE accordent une place importante à l’entretien des espaces publics, à la qualité des services, à l’éducation, aux campagnes de sensibilisation, aux médias, au service civique volontaire, à l’amélioration des transports ou encore à la création d’un Observatoire national du comportement civique.
Le civisme cesse alors d’être une injonction morale. Il devient une politique publique.
Le non-dit du rapport
Mais c’est souvent dans les filigranes que les textes révèlent leur véritable profondeur. A mesure que l’on progresse dans la lecture, une impression s’installe. Le rapport décrit avec précision les incivilités visibles. Celles que chacun peut observer et dont tout le monde se plaint : les déchets, les dégradations, les nuisances sonores, le non-respect des règles, certains débordements dans les stades ou encore les dysfonctionnements du transport.
En revanche, il s’attarde beaucoup moins sur des comportements autrement plus lourds de conséquences et qui sont probablement le terreau du reste. La corruption n’est-elle pas une forme grave d’incivisme ? La prévarication est-elle compatible avec le civisme ? Le libertés prises avec les deniers publics relèvent-elles seulement du droit pénal ou constituent-elles également une atteinte au pacte civique ?
L’irresponsabilité dans l’exercice d’une fonction, le laisser-aller administratif, les retards injustifiés, l’absence de reddition des comptes, l’indifférence à l’égard du citoyen ne participent-ils pas - pour ne dire qu’ils en sont quelque part l’origine - de cette lente dégradation du vivre-ensemble que le Conseil dénonce ?
La réponse semble aller de soi. Pourtant, le rapport ne la formule jamais explicitement alors même que le benchmarking international présenté par le CESE est, à cet égard, particulièrement révélateur.
L’exemple suisso-singapourien
Pour illustrer la corrélation entre un haut niveau de civisme et les performances globales d’un pays, le Conseil ne retient pas uniquement des indicateurs liés à l’éducation, à la sécurité ou aux accidents de la route. En prenant pour références la Suisse et Singapour, il montre que les sociétés les plus civiques sont aussi celles qui figurent parmi les mieux classées en matière d’intégrité publique, d’efficacité économique et de richesses par habitant. Pourtant, les données de ce tableau disparaissent presque entièrement lorsqu’il s’agit de définir les manifestations concrètes de l’incivisme au Maroc.
Lira aussi : Quand les tricheurs font école – Par Naïm Kamal
La corruption, la prévarication, les conflits d’intérêts ou les défaillances dans l’exercice des responsabilités publiques ne sont jamais explicitement intégrés à la grille des comportements inciviques, alors même que le propre benchmarking du CESE établit un lien étroit entre civisme, probité des institutions et performance économique. Cette dissociation constitue sans doute l’une des principales limites de l’avis : il reconnaît implicitement que l’intégrité publique est un marqueur du civisme, sans aller jusqu’à l’affirmer clairement dans son diagnostic et ses recommandations.
Le CESE évoque bien un code national de conduite dans les services publics. Il insiste sur la qualité de l’accueil, sur la bonne gouvernance, sur l’amélioration des prestations administratives et sur l’exemplarité des institutions. Mais il s’arrête au seuil d’une idée qui aurait pu devenir le fil conducteur de tout son avis.
Le civisme est indivisible
Le civisme ne concerne pas seulement le citoyen. Il oblige d’abord celui qui détient une parcelle d’autorité. Car enfin, qu’est-ce qui mine le plus profondément le sentiment civique ? Un papier jeté sur un trottoir ou un marché public truqué ? Un Klaxon intempestif ou une décision administrative arbitraire ? Un graffiti sur un mur ou un abus de pouvoir ? Un banc dégradé ou des fonds publics on va dire mal gérés ?
La question mérite d’être posée. Non parce qu’il faudrait opposer les petites incivilités aux grandes fautes publiques, mais parce qu’elles relèvent d’une même logique : l’effacement progressif de l’intérêt général devant les comportements individuels.
C’est peut-être ici que le rapport aurait gagné en audace. Le civisme n’est pas divisible. Il ne s’arrête ni au feu rouge ni au passage piéton.
Il accompagne le fonctionnaire derrière son guichet, le médecin dans son hôpital ou dans son cabinet, le magistrat dans son tribunal, l’enseignant dans sa classe, le policier à son rondpoint, l’élu dans sa commune. Tous dans l’exercice de leurs fonctions relèvent du civisme. A des degrés différents, certes, mais participent du même principe.
Le CESE conclut quel l’amélioration durable des comportements exige une mobilisation collective de l’Etat, des collectivités, de la société civile, des médias, des entreprises et des citoyens. On ne peut qu’y souscrire. Encore faut-il rappeler que l’exemplarité ne circule jamais de bas en haut.
Une société devient civique lorsque chacun respecte les règles. Mais elle commence véritablement à le devenir lorsque ceux qui les édictent montrent les premiers qu’elles s’appliquent aussi à eux. Tant le civisme n’est pas seulement une affaire d’éducation, mais d’abord une affaire de crédibilité.