chroniques
Les châteaux de sable à El-Jadida : Un patrimoine immatériel à préserver
Dans les années 1930, cette compétition festive était parrainée par le quotidien parisien Le Matin, avant que Le Figaro puis La Vigie Marocaine et Le Petit Marocain de Casablanca ne prennent le relais dans l’après-guerre
À l’ère du gaming et des réseaux où il est de plus en plus difficile de tirer les enfants vers des jeux manuels, Mustapha Jmahri retrace l'histoire des concours de châteaux de sable qui animaient la plage d'El Jadida entre les années 1930 et 1960. Il revient longuement sur cette tradition estivale, qui était à la fois populaire et fédératrice, et plaide pour sa renaissance en tant que patrimoine culturel immatériel de la ville. Anachronique ? Voire…

Mustapha JMAHRI
Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida
Parmi les souvenirs les plus vivaces des anciens habitants d’El Jadida, l’animation estivale de la plage occupe une place à part. Chaque été, entre 1930 et 1960, la grande plage d'El Jadida se transformait en un immense théâtre de création et de liesse populaire. Des figures emblématiques de la ville, telles que Si Abdelkrim Bencherki, Driss Chakiri et Jean-Pierre Guilabert, se souviennent avec émotion de cette effervescence collective qui rassemblait les jeunes de toutes les communautés.
L'animation estivale était alors orchestrée par le Syndicat d’Initiative et de Tourisme de la ville. L'événement phare de la saison restait sans conteste le grand concours de châteaux de sable. Dans les années 1930, cette compétition festive était parrainée par le quotidien parisien Le Matin, avant que Le Figaro puis La Vigie Marocaine et Le Petit Marocain de Casablanca ne prennent le relais dans l’après-guerre. Le Mazaganais Robert Banessy se souvient (courriel du 27 mai 2026) de l'excitation fébrile qui s'emparait des enfants : « Nous préparions toujours avec soin, à ne pas en dormir de la nuit, ces projets qui étaient pour nous un véritable événement. »
Rendez-vous estival
Un article de La Vigie Marocaine du 21 août 1951 relate le concours de châteaux de sable organisé par le journal, réunissant une centaine d'enfants étrangers et quelques Marocains, musulmans et juifs, en présence de personnalités éminentes de Rabat et Marrakech : M. et Mme Clairac, conseiller à la Cour d’appel de Rabat ; M. et Mme Pierre Quéré, adjoint au commissaire du Gouvernement près du Haut Tribunal chérifien, Rabat ; Haj Mohammed Benjelloun, conseiller au Haut Tribunal chérifien ; le grand rabbin Maklouf Abehsera, président du tribunal rabbinique de Marrakech qui, accompagné de David Elkaim, est l’hôte du doyen de la Communauté israélite de Mazagan, Simon Znaty.
Pendant deux heures, les envoyés spéciaux du journal, le commandant Bruneau et M. Carteau, ont eu le loisir d'examiner les réalisations. Le journal constata que certains concurrents s’obstinaient à travailler « à plat », alors qu’il s'agissait d’édifier. Les sujets les plus généralement traités furent les kasbahs, mosquées, villages ou maisons, agrémentés d’accessoires : phare, éléphant, lapin, tortue, lézard, navire de guerre ou de pêche, automobile, mouette, cygne et poisson. À l’issue du concours, une large distribution des boissons « Pam-Pam » eut lieu, sous la direction de M. Gardoni, venu spécialement pour la circonstance. La lecture du palmarès et la distribution des prix eurent lieu autour du car sonore de la Maison Pam-Pam.
La présence d'un tel aéropage de personnalités - hauts magistrats de la Cour d'appel, conseillers du Haut Tribunal chérifien et éminents dignitaires religieux musulmans et juifs - témoigne de l'importance mondaine de ce concours. Bien plus qu'un simple divertissement estival, cet événement s'affirmait comme le rendez-vous des élites en villégiature à Mazagan. Il faisait office de vitrine officielle où s'affichaient le prestige de l'administration, l'autorité morale des jurés et l'idéal de conciliation pacifique entre les différentes communautés de l'époque.
Le soda « Pam-Pam » faisait pleinement partie de l'animation estivale. À l'époque, cette boisson extrêmement populaire et moderne était produite par la célèbre compagnie française Dubonnet-Cinzano. Ses camions publicitaires, équipés de haut-parleurs, sillonnaient les plages pour distribuer les rafraîchissements. Bien que cette marque des années 1950 et 1960 ait aujourd'hui disparu des rayons, elle reste un symbole fort de l'insouciance de l'après-guerre.
Selon Robert Banessy, la compétition était dure. Aidées par les parents et parfois par des artistes amateurs fort habiles, photos en mains, les familles rivalisaient d'ingéniosité pour élaborer des œuvres éphémères : monuments, effigies de personnalités historiques ou contemporaines. Pour sublimer leurs créations, les participants les coloriaient de poudres d'or, de bleu et de rouge.
Les festivités culminaient traditionnellement en août, une date également réservée aux célèbres courses de chevaux de la Remonte, sur la route vers Casablanca. Au temps du Protectorat, la foule composée de femmes en capelines et de messieurs en chapeaux, se pressait pour applaudir les épreuves d'athlétisme, notamment les courses de 100 mètres sur sable où chaque jeune rêvait de s'illustrer.
De son côté, Aimée Znaty-Amiel (courriel du 5 juin 2026) précise que : « La plage d'El Jadida entrait chaque année en fête totale à l'occasion des grands concours de châteaux de sable organisés par le journal Le Figaro et animés par le célèbre « Monsieur Figaro ». Pour embellir leurs œuvres, les enfants s'affairaient sur le rivage à la recherche des plus beaux coquillages, avant d'aller acheter des poudres de couleurs chez les marchands de peinture de la ville, notamment chez Cohen et Levy ». C'est dans cette ambiance qu'Aimée a participé une année à la compétition en sculptant une tête de Mickey Mouse en sable, agrémentée de grandes oreilles noires et d'un nœud papillon rouge. Cette création originale et minutieuse lui a valu de remporter le premier prix, une victoire couronnée par la réception d'un grand service de table pour poupée en porcelaine. Le deuxième prix consistait en un carton regroupant plusieurs jeux de société classiques : Monopoly, Scrabble, jeux de cartes et Dominos.
Ces jeux populaires faisaient la joie de tous, en particulier le mât de cocagne (poteau glissant à escalader). Dressé dans le sable, haut de plusieurs mètres et enduit de savon noir pour rendre l'ascension difficile, il était surmonté d'un cercle où pendaient des cadeaux. Alors que beaucoup renonçaient, de jeunes Marocains, grimpeurs agiles et malins - selon Si Ahmed Khouchlaâ - essuyaient le savon à l'aide de leurs amples vêtements pour gagner des pains de sucre, des boîtes de gâteaux et des tablettes de chocolat.
Dans les années 1960, l’un des lauréats n’était autre que le futur chef de cercle Si Mohamed Sdaiki, qui reçut une bicyclette. Son dessin sur sable avait été réalisé avec l’aide de son ami Mustapha Benkirane.
Les figures de l'organisation
Ces animations estivales étaient orchestrées par le Syndicat d'initiatives et de tourisme et dirigées, dans les années de 1954 à 1960, par le maître d’escrime Alexandre Carpozen et Pol de Ménorval qui disposaient d’une cabine à la plage servant de bureau. Ce dernier, reconnaissable entre tous à son monocle, l'officier retraité récompensait les enfants les plus méritants et remettait le prix au vainqueur.
Une photographie d'époque vient apporter un témoignage visuel de ces compétitions. Ce document d'archive confirme de manière incontestable le parrainage du célèbre quotidien parisien en l’été 1939. Au centre de l'image, une œuvre de sable particulièrement élaborée se présente sous la forme d’un grand blason rectangulaire aux bordures sculptées et incrustées de petits coquillages blancs. On peut y lire l'inscription soigneusement tracée : « Le Matin fait notre joie ».
Derrière cette création, une foule compacte d’enfants et d’adultes pose pour l'objectif. Une jeune fille à genoux soutient le panneau officiel indiquant : « 11e Année 1939 - 17e Grands Concours des Plages - Le Matin - Première Catégorie ». Elle est entourée de jeunes garçons drapés derrière des fanions triangulaires aux armoiries du quotidien parisien. Cette image, capturée à la veille du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, atteste de la parfaite organisation de ces festivités estivales à Mazagan et de la virtuosité des techniques décoratives employées.
Cette pratique des concours de châteaux de sable est restée profondément ancrée dans les mœurs balnéaires d’El Jadida, se perpétuant bien au-delà des années de l'Indépendance. Elle a continué d'animer la plage chaque été, connaissant son apogée avant d'amorcer un déclin progressif à la fin des années 1960. Aujourd'hui, il est temps de faire revivre cette tradition en tant que patrimoine culturel immatériel de la ville. Une relance ambitieuse pourrait être orchestrée sous l’égide de la municipalité et de la délégation de la Jeunesse et des Sports, afin de renouer avec l'effervescence historique de cette plage.