Ce dont les corps sont capables – Par Abdesslam Benabdelali

Ce dont les corps sont capables – Par Abdesslam Benabdelali

Ce qui importe au philosophe français Deleuze dans le sport, ce n'est pas le succès ni la victoire en eux-mêmes, mais la manière, le style. Le grand sportif n'est pas celui dont la cote monte à la bourse du jeu, mais celui qui invente un style inédit

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À partir de la réflexion du philosophe français Gilles Deleuze sur le sport, le philosophe, membre de l’Académie du Royaume, Abdesslam Benabdelali, montre que la grandeur d'un champion ne réside pas seulement dans ses victoires, mais dans sa capacité à inventer un style et à élargir les possibilités du corps. Une lecture philosophique qui fait du sport un espace de création, où chaque geste inédit transforme durablement le jeu et renouvelle notre compréhension de l'invention humaine.

Abdesslam Benabdelali

Le philosophe français Gilles Deleuze, en plus de sa grande passion pour le tennis, aimait le football, comme il l'avoue lui-même dans son entretien avec Claire Parnet dans L'Abécédaire — mais cet amour ne pouvait rivaliser avec sa fascination pour le tennis, qu'il avait pratiqué depuis l'enfance jusqu'à l'âge de quatorze ans, avant de continuer à suivre son évolution et à admirer ses champions.

L'auteur de L'Abécédaire n'avait aucune difficulté à relier son discours sur le tennis — et sur le sport en général — à la philosophie, à la littérature et à la création. Il montrait comment un match sportif peut révéler des concepts philosophiques tout aussi profonds que ceux que l'on trouve chez Nietzsche ou Spinoza. Cela n'a rien d'étonnant venant d'un philosophe qui a toujours soutenu que la philosophie peut jaillir de n'importe quel domaine de la vie.

Lorsque Parnet lui demande s'il aime toujours le tennis, il répond aussitôt : « Je l'aime beaucoup, mais je ne le pratique plus. » Puis il précise ce qui l'attire : non pas la compétition, ni les résultats, ni les tournois — ce qui l'intéresse, c'est le style. Le grand joueur, à ses yeux, « ne se réduit pas à la victoire ». Il observe que beaucoup de joueurs gagnent sans laisser de trace notable — c'est le cas de Lendl au tennis, par exemple. D'autres, en revanche, n'ont peut-être pas le même palmarès, mais inventent quelque chose de nouveau dans le jeu : ce sont eux qui retiennent son attention.

Ce qui importe au philosophe français dans le sport, ce n'est donc pas le succès ni la victoire en eux-mêmes, mais la manière, le style. Le grand sportif n'est pas celui dont la cote monte à la bourse du jeu, mais celui qui invente un style inédit.

Que signifie alors le style dans le domaine sportif ? Pour répondre à cette question, Deleuze revient au sens que ce mot revêt dans la littérature. De même que le véritable écrivain n'utilise pas la langue telle qu'elle est, mais lui fait subir quelque chose, trace en elle un chemin nouveau, et peut même « créer une langue étrangère à l'intérieur de sa langue maternelle » — de même en est-il du joueur inventeur. Et de même que le style en littérature n'est pas simple soin de l'expression, ni un ajout extérieur, ni un vêtement que revêt la pensée, mais fait partie de sa constitution même — le style dans le sport n'est pas une esthétisation du jeu ou une façon de le « sublimer », comme on dit, mais ce qui ouvre le jeu à de nouvelles possibilités de vie.

Tout comme le grand écrivain ne nous offre pas seulement de nouvelles idées, mais de nouvelles possibilités de sentir, de voir, de parler, le grand sportif est celui qui ouvre son sport à des possibilités inédites — c'est-à-dire « une nouvelle façon d'habiter l'espace, le mouvement et le temps ».

Deleuze prend pour exemple ce qu'il a observé dans son jeu de prédilection : le joueur de tennis ne frappe pas seulement la balle, il invente un espace. Chaque frappe redistribue le terrain, chaque mouvement redessine les relations entre les points. Le match n'est donc pas un simple échange de balles, mais une construction continue de l'espace.

C'est pourquoi que l’auteur de Logique de sens était fasciné par certains joueurs qui avaient changé la logique du jeu lui-même et l'avaient ouvert à de nouvelles possibilités. Il évoque des joueurs qu'il avait aimés dans sa jeunesse — non parce qu'ils étaient toujours les plus forts, mais parce qu'ils apportaient de nouveaux gestes, modifiaient le style de jeu, introduisaient des variations tactiques. Les plus marquants, à ses yeux, au tennis sont : Björn Borg, Guillermo Vilas et John McEnroe.

Telle est l'attitude du philosophe français face à tout domaine créatif : il ne cesse de poser la même question — « Qu'est-ce que ce créateur a apporté de nouveau ? » C'est la même question qu'il a posée à propos de Piaf, de Kafka, de Spinoza. La valeur, pour lui, ne se mesure pas au seul succès, mais à la capacité d'inventer.

Aussi, lorsqu'il dit dans L'Abécédaire « il y a des artistes dans le sport », il n'emploie pas cette expression au sens figuré que nous utilisons habituellement pour louer un sportif, mais au sens littéral du mot — au sens créatif, celui de la capacité d'inventer.

Le grand joueur est un artiste qui crée des gestes inouïs, qui ouvre de nouvelles possibilités pour le corps — comme le peintre ouvre de nouvelles possibilités pour la vue, comme le musicien ouvre de nouvelles possibilités pour l'ouïe. Car le corps pense et crée, et la pensée n'est pas l'activité du seul cerveau. Il est vrai que le corps ne pense pas à travers des concepts — mais il pense à travers les mouvements, les rythmes, les relations qu'il invente avec le monde.

Il n'est donc pas étonnant que Deleuze ait éprouvé une si vive admiration pour Spinoza, qui avait posé la question qui ne quittera plus jamais le philosophe français : « Que peut un corps ? »

Ainsi, l'auteur de L'Abécédaire ne voit pas le sportif comme un simple exécutant de règles connues et de tactiques imposées. C'est un inventeur qui découvre de nouveaux usages du corps — tout comme le philosophe découvre de nouvelles possibilités de la pensée. C'est pourquoi certains gestes sportifs deviennent de véritables événements, des événements qui transforment le jeu lui-même et marquent son histoire.

Nous sommes donc bien loin des critères auxquels sont soumis aujourd'hui les sports contemporains — critères qui ne s'intéressent qu'à celui qui a remporté la victoire, dont la cote a grimpé, qui a marqué le plus de points, parcouru les plus longues distances, sauté le plus haut.

Lorsque l'attention se portait sur les inventions du sportif, les questions fondamentales étaient tout autres : ce sportif a-t-il changé quelque chose ? A-t-il ajouté une possibilité nouvelle ? A-t-il inventé un style dans son domaine ? Car chaque domaine a ses créateurs : le philosophe crée des concepts, l'artiste crée des percepts et des affects, le sportif, lui, crée des mouvements.

C'est pourquoi il ne faut pas regarder le sport comme un simple jeu, ni — a fortiori — comme un enjeu économique ou politique. Il est, comme tous les domaines de la création, un laboratoire des possibilités humaines, un espace où nous découvrons ce dont les corps sont capables.

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