LE SEUIL 2/20 - La campagne et la société introuvable – Par Adnan Debbarh

LE SEUIL 2/20 - La campagne et la société introuvable – Par Adnan Debbarh

La question réelle n’est pas : que veut la société ? Elle est plus exigeante et plus inconfortable : les élites politiques savent-elles encore lire ce que la société est devenue ?

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À l'approche des prochaines échéances électorales, Adnan Debbarh s'interroge sur la capacité des élites politiques à appréhender les profondes mutations de la société marocaine. Dans son analyse, les campagnes continuent de s'adresser à un pays régi par d'anciens équilibres, alors que de nouvelles réalités sociales, économiques et générationnelles imposent un renouvellement des grilles de lecture et des modes de gouvernance.

Adnan Debbarh*

Il y a quelque chose d’étrange dans toute campagne électorale marocaine.                                                   

Les partis s’activent, les programmes s’impriment, les meetings se remplissent. Et pourtant, une impression persiste : la société réelle, celle qui vit, qui change, qui résiste ou qui s’échappe, n’est pas tout à fait dans la salle. Ce n’est pas un déficit de mobilisation. C’est un déficit de lecture.

Pendant des siècles, la stabilité marocaine a reposé sur un art subtil : celui de la gestion des équilibres. Arbitrer entre les forces. Redistribuer suffisamment pour que chacun reste dans le jeu. Jouer les tribus contre les villes, les notables contre les partis, le sacré contre le rationnel.                      Marcel Mauss l’avait théorisé pour d’autres sociétés : le don crée une dette et la dette crée la loyauté. Le Maroc en a fait, sans le nommer ainsi, une véritable grammaire de gouvernement.

Cette grammaire a fonctionné. Remarquablement bien, à certains égards. Elle a traversé l’indépendance, les années de plomb, les crises économiques, jusqu’au Printemps arabe. Elle a su intégrer sans rompre, absorber sans exploser. C’est un fait et il mérite d’être dit sans condescendance ni nostalgie.

Mais une grammaire ne vaut que si ceux à qui elle s’adresse continuent de la comprendre.

Or quelque chose s’est déplacé. Pas brutalement, le Maroc ne fait rien brutalement. Mais suffisamment pour que le décalage soit désormais visible à qui veut bien regarder.

La société marocaine de 2026 n’est plus tout à fait celle que le système a appris à lire.

Le jeune diplômé qui attend depuis trois ans un emploi qui ne viendra pas, ne fonctionne plus selon la logique du don. Il a les codes de la modernité, les réseaux sociaux comme espace public, une conscience de ses droits qui n’existait pas chez son père.

La femme qui travaille, qui cotise, qui assume seule des charges que la famille ne peut plus porter, ne se reconnaît plus dans les arbitrages conçus pour celle qui ne travaillait pas.

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L’urbain de première génération, arraché à ses réseaux d’origine sans être pleinement intégré dans de nouveaux collectifs, évolue dans un entre-deux que personne ne gouverne vraiment.

Ces figures ne sont pas marginales. Elles sont devenues centrales.

Et surtout, elles portent des attentes que les leviers classiques : le notable, le réseau, la redistribution discrète, l’appartenance communautaire, actionnent de moins en moins efficacement.

C’est ici que la campagne électorale devient intéressante, non pas pour ce qu’elle dit, mais pour ce qu’elle révèle malgré elle.

Les partis vont parler d’emploi, de logement, de pouvoir d’achat. Ils vont promettre des infrastructures, des réformes, des équilibres territoriaux. Ils vont mobiliser leurs relais, activer leurs réseaux, dérouler des programmes.

Tout cela est prévisible. Tout cela est légitime. Et tout cela reste, pour une large part, à côté de la question réelle.

Car la question réelle n’est pas : que veut la société ? Elle est plus exigeante et plus inconfortable : les élites politiques savent-elles encore lire ce que la société est devenue ?

Une campagne électorale, dans ce contexte, n’est pas seulement un moment de compétition entre partis. C’est un test de lisibilité.

Elle mesure jusqu’où ces élites, de plus en plus structurellement dépendantes de l’État, formées dans ses écoles, nourries de ses ressources, pensant avec ses catégories, sont encore capables de voir le réel. Le plus souvent, elles ne le peuvent pas.

Non par mauvaise foi. Mais parce qu’on ne voit bien que ce qu’on a appris à voir. Et ce qu’elles ont appris à voir, c’est la société d’hier, celle qui répondait encore aux anciennes grammaires.

Le seuil que cette campagne devrait franchir, et qu’elle franchira probablement peu, est celui-ci : cesser de parler à la société que l’on a gouvernée, pour commencer à écouter celle qui existe.

Ce n’est pas un appel à la rupture. C’est un appel à la lucidité.                                                                     

Car au Maroc, la stabilité n’a jamais été un état. Elle a toujours été un travail d’ajustement.

Et un équilibre qui ne se recalibre plus finit toujours, tôt ou tard, par se rompre.

*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales à l’ISCAE

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