Politique
Médecine : les Facultés privées, maillon oublié des statistiques et des projections sanitaires - Dr Anwar Cherkaoui
Le Maroc assiste à la montée en puissance des facultés privées qui ont profondément transformé le paysage. Leur poids dans la démographie médicale future ne peut donc plus être tenu pour marginal.
Alors que le Maroc renforce ses capacités de formation des professionnels de santé, les données publiées sur les facultés publiques ne permettent qu’une lecture partielle de la réalité. Pour Anwar Cherkaoui, l’absence d’indicateurs consolidés intégrant les établissements privés limite la qualité des projections sur la démographie médicale et complique la planification des besoins futurs en médecins, pharmaciens et chirurgiens-dentistes à l’horizon 2033.

Anwar CHERKAOUI
Expert en communication médicale et de santé
À l’heure où le Maroc accélère la formation de ses futurs professionnels de santé pour répondre aux besoins croissants de la population, une question essentielle demeure en suspens : combien de médecins, pharmaciens et chirurgiens-dentistes seront réellement formés dans les prochaines années ?
La réponse ne peut être complète sans intégrer les capacités des facultés privées, devenues un acteur incontournable du paysage universitaire médical national.
La publication par le ministère de l’Enseignement supérieur des capacités d’accueil des 12 facultés publiques de médecine, de pharmacie et de médecine dentaire pour la rentrée universitaire 2026-2027 constitue une étape importante dans la compréhension de l’évolution de la formation médicale au Maroc.
7340 étudiants pour la rentrée 2026-2027 pour les 12 facultés publiques de médecine, de pharmacie et de chirurgie dentaire.
Mais cette avancée laisse apparaître une zone d’ombre : l’absence d’une vision consolidée intégrant les facultés privées.
Or, à l’heure actuelle, il devient impossible d’analyser l’avenir des ressources humaines en santé sans prendre en considération l’ensemble des structures qui participent à la formation des futurs professionnels.
Le Maroc ne peut pas disposer d’une véritable stratégie médicale à l’horizon 2033 avec une partie seulement des données disponibles.
La formation médicale ne peut plus être analysée en deux blocs séparés
Pendant longtemps, l’enseignement médical public constituait l’essentiel du dispositif national de formation.
Aujourd’hui, la montée en puissance des facultés privées a profondément transformé le paysage.
Ces établissements participent désormais à la production des futurs médecins, pharmaciens et chirurgiens-dentistes.
Leur poids dans la démographie médicale future ne peut donc plus être considéré comme marginal.
Ignorer leurs effectifs dans les projections nationales reviendrait à établir une carte de la médecine marocaine en laissant volontairement apparaître des territoires inconnus.
La question n’est pas celle d’une compétition entre public et privé.
Elle est celle d’une complémentarité indispensable pour construire une vision nationale cohérente.
Des données indispensables pour les universitaires et les décideurs
L’absence d’un tableau global soulève également une interrogation scientifique.
Comment les doyens des facultés de médecine, les chercheurs en santé publique ou les responsables universitaires peuvent-ils mener des études prospectives fiables s’ils ne disposent pas d’une base statistique complète regroupant toutes les composantes du système de formation médicale ?
Une politique universitaire moderne repose sur la connaissance précise des flux d’étudiants, des capacités pédagogiques, des terrains de stage, du nombre de diplômés attendus et de leur future répartition géographique.
Sans ces informations, toute anticipation devient nécessairement approximative.
La transparence des données : une condition de bonne gouvernance
Dans le domaine de la santé, les statistiques ne sont pas de simples chiffres administratifs. Elles constituent un véritable outil d’aide à la décision.
Le Maroc aurait besoin d’un tableau national régulièrement actualisé intégrant : les capacités d’accueil de chaque faculté publique et privée ; la répartition des étudiants par filière ; le nombre de diplômés attendus chaque année ; les possibilités de formation clinique et de stages hospitaliers ; la répartition territoriale prévisible des futurs professionnels ; les perspectives d’exercice dans le secteur public, privé ou à l’international.
Une telle base permettrait de disposer d’une véritable photographie évolutive de la démographie médicale marocaine.
Former plus de médecins ne suffit pas
L’augmentation du nombre d’étudiants en médecine constitue une réponse nécessaire face au déficit actuel de professionnels de santé. Mais le nombre ne peut pas être le seul indicateur de réussite. La vraie question est de savoir si ces futurs médecins seront formés en adéquation avec les besoins réels du pays. Où exerceront-ils ? Dans quelles régions ? Dans quelles spécialités ? Avec quelles infrastructures hospitalières ? Et quels équipements ?
Le risque existe de voir certaines zones urbaines concentrer une offre médicale importante alors que des territoires éloignés continueraient à souffrir d’un manque de professionnels. La planification médicale doit donc dépasser la logique quantitative pour intégrer une logique territoriale et qualitative.
Passer d’une politique de formation à une stratégie de planification
Les doyens des facultés de médecine, qu’elles soient publiques ou privées, doivent pouvoir disposer d’une vision nationale complète pour anticiper les besoins pédagogiques et professionnels. Un système de formation moderne ne peut fonctionner avec des informations dispersées. La création d’une plateforme nationale regroupant toutes les données de formation médicale apparaît aujourd’hui comme une nécessité.
Le véritable enjeu des prochaines années ne sera pas seulement de savoir combien de médecins seront formés. Il sera de savoir combien seront réellement disponibles, où ils exerceront et comment ils contribueront à améliorer l’accès aux soins.
La publication d’un tableau intégrant l’ensemble des facultés publiques et privées représenterait donc un acte majeur de transparence, de responsabilité et de gouvernance. Car en matière de santé, prévoir l’avenir commence toujours par une connaissance précise du présent.