Politique
Ce que la sortie du Wali révèle malgré elle – Par Adnan Debbarh
Le Wali Abdellatif Jouahri n'est ni un observateur extérieur ni un nouveau venu découvrant soudainement les travers de l'économie marocaine. Il est l'un des acteurs les plus centraux et les plus anciens de notre système économique. Il en connaît les forces, les équilibres, les inerties et les limites mieux que quiconque.
À partir de la récente intervention du Wali de Bank Al-Maghrib sur la nécessité de relancer l'investissement privé, Adnan Debbarh propose une lecture qui dépasse les commentaires conjoncturels. Sa chronique interroge les fondements du modèle de croissance marocain et soulève une question centrale : le Royaume dispose-t-il des conditions institutionnelles et économiques nécessaires pour ouvrir un nouveau cycle de développement porté par une initiative privée plus dynamique et autonome ?

Adnan Debbarh*
L'intérêt d'une déclaration publique ne réside pas toujours dans ce qu'elle cherche à dire, mais dans ce qu'elle révèle malgré elle.
La récente sortie du Wali de Bank Al-Maghrib appelant au « réveil de l'investissement privé » a été largement commentée. Certains y ont vu un cri d'alarme patriotique. D'autres un plaidoyer classique pour un secteur privé plus entreprenant. D'autres encore y ont décelé une critique implicite de la frilosité des banques ou des entrepreneurs.
Ces lectures sont possibles. Elles ne sont peut-être pas les plus intéressantes.
Car il faut d'abord rappeler une évidence : le Wali n'est ni un observateur extérieur ni un nouveau venu découvrant soudainement les travers de l'économie marocaine. Il est l'un des acteurs les plus centraux et les plus anciens de notre système économique. Il en connaît les forces, les équilibres, les inerties et les limites mieux que quiconque.
Il n'a pas découvert hier que le secteur privé marocain peine à prendre le relais de l'investissement public. Il n'a pas découvert hier la concentration de certains secteurs, les difficultés des TPME ou les limites du financement productif. Il n'a pas découvert non plus la difficulté de transformer les succès macroéconomiques du Maroc en une dynamique entrepreneuriale suffisamment large et autonome.
La question n'est donc pas : pourquoi le Wali découvre-t-il ces problèmes ?
La question est plutôt : pourquoi choisit-il de les rappeler publiquement aujourd'hui ?
Nous n'avons pas à spéculer sur les motivations des acteurs. Les rapports de force entre centres économiques, les mécontentements suscités par certains arbitrages ou les débats internes au sein des élites appartiennent à des réalités auxquelles nous n'avons ni accès ni légitimité particulière.
En revanche, nous pouvons nous interroger sur ce que cette déclaration révèle malgré elle.
Et ce qu'elle révèle est considérable.
Elle révèle d'abord qu'un doute semble désormais émerger au sein même du système sur la soutenabilité du modèle de croissance qui a porté le Maroc au cours des deux dernières décennies.
Ce modèle a produit des résultats indéniables.
Le pays s'est doté d'infrastructures de rang mondial. Il a modernisé ses ports, ses routes, ses réseaux logistiques. Il a développé des écosystèmes industriels performants. Il a attiré des investissements étrangers et fait émerger plusieurs champions nationaux.
Mais ce modèle reposait sur un moteur bien identifié : l'investissement public, les établissements publics et une forte capacité de pilotage central.
Or la question de l'après-2030 commence désormais à apparaître.
Que se passera-t-il lorsque les grands chantiers auront atteint leur maturité ? Quel sera le prochain moteur de croissance ? Qui prendra le relais ?
Le Wali répond : le secteur privé.
La réponse est logique.
Elle est aussi incomplète.
Car l'investissement privé n'est pas une injonction. C'est une conséquence.
Une conséquence d'un environnement institutionnel, de règles du jeu, d'incitations et de rapports de confiance.
On ne décrète pas l'émergence d'un capitalisme entrepreneurial.
On crée les conditions qui le rendent rationnel.
Or c'est précisément là que se situe le véritable débat.
Depuis des années, le Maroc accumule les diagnostics. Rapports nationaux, études internationales, analyses de la Banque mondiale, recommandations d'experts : les blocages sont désormais bien identifiés.
Le pays sait de mieux en mieux ce qui le freine.
Mais il peine encore à modifier la cohérence qui reproduit ces blocages.
Nous continuons de penser les difficultés de l'investissement privé comme des problèmes de financement, de simplification administrative ou de climat des affaires. Ces dimensions sont importantes. Elles ne sont plus suffisantes.
La question est devenue plus profonde.
Le système produit-il suffisamment de mobilité économique ?
Produit-il suffisamment de concurrence ?
Permet-il l'émergence continue de nouveaux acteurs ?
Produit-il les conditions d'un capitalisme suffisamment autonome pour devenir le principal moteur de croissance ?
C'est ici que le débat devient délicat.
Le Maroc a incontestablement produit des entrepreneurs, des groupes puissants et de grandes réussites économiques.
Mais a-t-il produit une véritable bourgeoisie entrepreneuriale, consciente de sa responsabilité historique et capable de porter un nouveau cycle de développement ?
La question mérite d'être posée.
Car la prochaine étape du développement marocain ne pourra probablement pas être financée uniquement par davantage d'investissements publics, davantage de dette ou davantage d'infrastructures.
Elle suppose autre chose : plus de confiance, plus de concurrence, plus de mobilité économique, plus d'initiative et davantage de capacité à produire continuellement de nouveaux entrepreneurs.
Autrement dit, elle suppose un approfondissement institutionnel.
C'est peut-être cela, au fond, que révèle malgré elle la sortie du Wali.
Non pas la découverte tardive des limites du modèle.
Mais l'intuition diffuse que ce modèle est peut-être arrivé à un point de bifurcation.
Les motivations des acteurs passent. Les symptômes qu'ils révèlent demeurent.
Et le symptôme le plus intéressant aujourd'hui est peut-être celui-ci : même au cœur du système, la question du prochain moteur de croissance semble désormais posée.
Le véritable débat ne porte donc pas sur le réveil de l'investissement privé.
Il porte sur la capacité du Maroc à créer les conditions institutionnelles, économiques et politiques d'un nouveau cycle de développement.
La question est immense.
Elle mérite mieux que des commentaires de circonstance.
Elle mérite enfin d'être regardée en face.
*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales à l'ISCAE.