Médecine libérale : numériser oui… mais qui est derrière cette réforme hâtive – Par Dr Anwar Cherkaoui

Médecine libérale : numériser oui… mais qui est derrière cette réforme hâtive – Par Dr Anwar Cherkaoui

Il ne suffit pas de savoir si un médecin possède un ordinateur. Il faut savoir ce qu’il en fait. Un ordinateur posé sur un bureau n’est pas nécessairement un cabinet numérisé.

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Dans cette tribune, Anwar Cherkaoui ne conteste pas la nécessité de numériser la médecine libérale, mais alerte sur les conditions d’une réforme menée, estime-t-il, sans connaissance suffisante du terrain. Entre fracture numérique au sein du corps médical, coûts d’équipement, formation des praticiens et risque d’une surcharge administrative, il plaide pour une transition progressive, pensée avec les médecins et les patients. Pour lui, la technologie doit rester au service de la qualité des soins et non transformer le praticien en simple opérateur de plateformes. Au fil de la lecture, apparaissent ce qui semble être les deux inquiétudes des médecins : le contrôle administratif, la traçabilité et la collecte des données. Et également le coût pour les médecins de la numérisation que visiblement ils ne veulent pas assumer.

Anwar Cherkaoui

Expert en communication médicale et de santé

La question paraît simple. Elle ne l’est pas. Combien de médecins ayant exercé dans le secteur public, après une retraite méritée ou une retraite anticipée, ont rejoint le secteur libéral au cours des vingt dernières années ? Le chiffre serait pourtant particulièrement instructif. Mais aujourd’hui, qui est réellement capable de le donner ?

Probablement le ministère de la Santé et de la Protection sociale, à condition que les données administratives soient croisées, actualisées et exploitées. Car derrière ce chiffre se trouve une réalité professionnelle que l’on ne peut ignorer lorsqu’on veut transformer en profondeur la médecine libérale.

 Des médecins formés avant l’ère numérique

Il existe une autre question, encore plus délicate. Parmi les médecins âgés de plus de 60 ans qui exercent actuellement dans le secteur libéral, combien disposent réellement d’un ordinateur fonctionnel dans leur cabinet ?

Et surtout, combien maîtrisent suffisamment l’informatique et Internet pour utiliser quotidiennement une plateforme numérique, remplir un dossier médical électronique, transmettre des données, télécharger des documents, utiliser une signature électronique ou communiquer avec une administration en ligne ?

Personne ne peut aujourd’hui répondre sérieusement à cette question sans une véritable enquête de terrain. Il ne suffit pas de savoir si un médecin possède un ordinateur.

Il faut savoir ce qu’il en fait. Un ordinateur posé sur un bureau n’est pas nécessairement un cabinet numérisé.

 Vingt-cinq ans de pratique… et soudain, le numérique

Imaginons un médecin installé depuis quinze, vingt ou vingt-cinq ans dans son cabinet.

Pendant toute sa carrière, il a travaillé avec son dossier papier, son carnet de rendez-vous, ses ordonnances, son stéthoscope, ses courriers, son tensiomètre, ses résultats imprimés et ses relations directes avec ses patients.

Il a appris la médecine avant l’arrivée du smartphone, avant les plateformes numériques, avant le dossier médical informatisé et avant l’intelligence artificielle. Et voilà qu’un nouveau cadre réglementaire lui demande désormais d’entrer dans l’univers de la digitalisation.

La question n’est donc pas de savoir si la médecine doit se numériser. Elle le sera. Tôt ou tard et vaut mieux tôt que tard.  La véritable question est : comment va-t-on accompagner ceux qui doivent effectuer cette transition ?

Numériser : oui. Mais quelle numérisation ?

Aujourd’hui, il paraît difficilement concevable qu’un cabinet médical puisse rester totalement étranger au numérique. Le patient lui-même est déjà numérique.

Il prend rendez-vous en ligne, consulte ses résultats sur son téléphone, échange avec son médecin par messagerie, recherche des informations médicales et attend de plus en plus de rapidité dans la circulation de ses données.

Mais il faut encore répondre à une question essentielle : De quelle digitalisation parlons-nous ? Une digitalisation conçue dans l’intérêt du médecin ? Dans l’intérêt du patient ? Dans l’intérêt de la qualité et de la sécurité des soins ? Dans l’intérêt de la recherche et de la santé publique ?

Ou principalement dans l’intérêt du contrôle administratif, de la traçabilité et de la collecte des données ? La réponse à cette question déterminera largement l’acceptabilité de la réforme.

 Ceux qui pensent la numérisation dans l’ombre

Il reste pourtant une question que l’on pose rarement : qui pense réellement cette transformation de la médecine ? Derrière les textes, les plateformes, les cahiers des charges, les systèmes d’information et les nouvelles obligations, il existe nécessairement des femmes et des hommes qui conçoivent, orientent et accélèrent cette transformation. Qui sont-ils ?

Sont-ils des médecins ayant une connaissance intime de la pratique quotidienne ?

Ont-ils exercé pendant des années dans un cabinet, reçu des patients du matin au soir, rempli des dossiers, écouté les inquiétudes d’une famille, annoncé un diagnostic difficile et assumé la responsabilité d’une décision médicale ?

Ou cette transformation est-elle principalement pensée par des experts du numérique, des informaticiens, des gestionnaires, des juristes, des technocrates et des spécialistes des systèmes d’information qui connaissent parfaitement la technologie, mais peut-être moins l’âme profonde de la médecine et la réalité humaine de l’acte médical ?

La question mérite d’être posée. Car il existe une différence fondamentale entre numériser un processus administratif et numériser une relation de soins. Un dossier médical n’est pas seulement une succession de cases à remplir. Une consultation n’est pas une série de données à encoder. Un patient n’est pas un identifiant numérique.

Un médecin n’est pas un simple utilisateur d’une plateforme.

La médecine repose sur une relation humaine, une confiance, une écoute, une responsabilité, un jugement clinique et parfois une intuition construite par plusieurs décennies d’expérience. Le risque serait alors de laisser la logique informatique prendre le pas sur la logique médicale.

Plus inquiétant encore serait de vouloir aller trop vite, au nom d’une modernisation devenue presque une urgence administrative, sans avoir suffisamment écouté ceux qui sont censés utiliser quotidiennement ces nouveaux outils.

Une réforme de cette ampleur peut-elle être conçue sans partir du terrain ?

Peut-on décider depuis des bureaux, des commissions ou des plateformes technologiques comment doit fonctionner demain le cabinet du médecin généraliste, du spécialiste, du biologiste ou du radiologue ?

Et surtout, peut-on construire la médecine numérique de demain sans associer véritablement ceux qui la pratiquent aujourd’hui ?

 La technologie doit entrer dans la médecine

Mais elle ne doit pas entrer à la place de la médecine. Elle doit y entrer avec les médecins, avec les patients et à partir de leurs besoins réels. Sinon, nous risquons de connaître un paradoxe : une médecine de plus en plus numérisée, mais une transformation de moins en moins médicale.

 Il existe une fracture numérique dans la société. Pourquoi n’existerait-il pas une fracture numérique au sein même du corps médical ?

D’un côté, des médecins parfaitement familiarisés avec les outils numériques, les logiciels médicaux, les plateformes, le cloud, les signatures électroniques et l’intelligence artificielle.

De l’autre, des praticiens qui peuvent être d’excellents médecins, riches de plusieurs décennies d’expérience clinique, mais beaucoup moins à l’aise avec un ordinateur ou une plateforme numérique

Faudrait-il considérer ces médecins comme « dépassés » ? Certainement pas. L’expérience clinique ne disparaît pas parce qu’un médecin maîtrise moins bien un clavier. Mais l’absence de compétence numérique peut devenir un véritable obstacle si la digitalisation est imposée sans accompagnement.

 Qui va payer la transformation ? Une autre question mérite d’être posée. Qui financera cette transformation numérique ? L’ordinateur. Le logiciel médical. La connexion Internet sécurisée. La maintenance. La cybersécurité. La sauvegarde des données. La formation du médecin et de son personnel. Le renouvellement du matériel. Le temps consacré à l’apprentissage. Et surtout, qui prendra en charge les coûts lorsque le cabinet est une petite structure individuelle avec des ressources limitées ?

Numériser un grand établissement hospitalier et numériser un cabinet médical individuel ne représentent évidemment ni les mêmes contraintes, ni les mêmes investissements.

 Le médecin ne doit pas devenir informaticien

La digitalisation doit rester un moyen au service de la médecine. Le médecin doit continuer à consacrer son temps à son patient, et non devenir progressivement un opérateur administratif chargé d’alimenter des plateformes.

Une réforme numérique réussie devrait permettre au praticien de gagner du temps, d’améliorer la qualité de son dossier médical, de sécuriser ses prescriptions, de faciliter la coordination des soins et de mieux suivre ses patients.

Si, au contraire, elle transforme le cabinet en bureau administratif où le médecin passe davantage de temps devant un écran qu’auprès de son malade, il faudra alors s’interroger sur le sens même de la réforme.

 Former avant de sanctionner

Il y a enfin une question fondamentale. Peut-on imposer une obligation numérique à toute une profession sans avoir préalablement mesuré son niveau réel de préparation ?

Avant de sanctionner, ne faudrait-il pas mesurer ? Avant d’imposer, ne faudrait-il pas former ? Avant de digitaliser, ne faudrait-il pas expérimenter ?

Une enquête nationale auprès des médecins libéraux pourrait apporter des réponses simples : âge, ancienneté d’installation, équipement informatique, connexion Internet, utilisation quotidienne du numérique, niveau de maîtrise, logiciels utilisés, besoins de formation et difficultés rencontrées.

Ces données permettraient de construire une véritable stratégie de transition numérique.

La bonne question n’est donc pas « faut-il numériser ? » La médecine ne peut pas rester à l’écart de la révolution numérique.

Mais la question essentielle n’est plus de savoir si elle doit être numérisée. Elle est de savoir pourquoi, comment, à quel rythme, avec quels moyens et au bénéfice de qui. Une digitalisation réussie ne devrait pas être celle qui produit le plus de données. Elle devrait être celle qui produit une meilleure médecine. Elle devrait simplifier le travail du médecin, améliorer la prise en charge du patient, renforcer la sécurité des données et faciliter la coordination des soins.

Et surtout, elle devrait éviter de créer une nouvelle catégorie de médecins : ceux qui, après avoir consacré trente ou quarante ans à soigner leurs patients, découvriraient soudain que leur premier problème professionnel n’est plus médical… mais informatique.

La question mérite donc d’être posée avant le déploiement généralisé du nouveau dispositif : Sommes-nous en train de numériser la médecine pour mieux soigner les patients, pour mieux accompagner les médecins… ou simplement parce que l’administration, elle aussi, entre dans l’ère numérique ?