La centenaire Société Marocaine des Sciences Médicales mérite des outils du XXI? siècle – Par Dr Anwar Cherkaoui

La centenaire Société Marocaine des Sciences Médicales mérite des outils du XXI? siècle – Par Dr Anwar Cherkaoui

Dans un système de santé en pleine transformation, la présence active d’une société savante forte est indispensable. Mais plus une institution acquiert de l’influence, plus elle doit accepter l’exigence de transparence, d’évaluation et de gouvernance scientifique.

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Près d'un siècle après sa création, la Société Marocaine des Sciences Médicales (SMSM) demeure une référence de la médecine marocaine. À l'heure où elle se voit confier des missions stratégiques, notamment dans l'élaboration de protocoles thérapeutiques et la réflexion sur les données de santé, le Dr Anwar Cherkaoui plaide pour une gouvernance scientifique fondée sur la transparence, l'évaluation et des outils adaptés aux exigences du XXIᵉ siècle.

Anwar Cherkaoui

 Expert en communication médicale et sanitaire

Dans le paysage médical marocain, certaines institutions dépassent le simple statut d’association scientifique.  Elles deviennent des repères historiques, des témoins de l’évolution d’une profession et des dépositaires d’une mémoire collective.

La Société Marocaine des Sciences Médicales (SMSM) appartient à cette catégorie. Créée il y a près d’un siècle, elle porte l’héritage de générations de grands maîtres de la médecine marocaine, certains ayant disparu après avoir marqué durablement l’histoire sanitaire du Royaume, d’autres poursuivant encore leur parcours avec une expérience et une sagesse qui forcent le respect.

Cet héritage constitue une richesse scientifique et symbolique considérable, mais il impose également une responsabilité à la hauteur de son histoire. La SMSM a longtemps incarné un espace de réflexion, de formation continue et de débat médical.  Ses congrès nationaux ont constitué des rendez-vous majeurs pour la communauté médicale, tandis que ses congrès maghrébins, organisés avec les sociétés savantes tunisiennes et algériennes, ont contribué à construire une diplomatie scientifique régionale, à une époque où la médecine était aussi un pont entre les peuples.

Aujourd’hui, sous l’impulsion de son nouveau bureau, la SMSM semble vouloir retrouver une place centrale dans les grands débats sanitaires nationaux.  Elle multiplie les initiatives : élaboration de protocoles thérapeutiques, réflexion autour de la protection des données médicales personnelles, organisation d’hommages à de grandes figures de la médecine marocaine, comme les professeurs Ali Maaouni et Abdelkader Tounsi.

Cette vitalité mérite d’être saluée.

Dans un système de santé en pleine transformation, la présence active d’une société savante forte est indispensable.  Mais plus une institution acquiert de l’influence, plus elle doit accepter l’exigence de transparence, d’évaluation et de gouvernance scientifique.

La question centrale : qui évalue les missions confiées aux sociétés savantes ? L’un des dossiers les plus sensibles concerne l’élaboration des protocoles thérapeutiques financés par l’Agence Nationale de l’Assurance Maladie (ANAM).

L’idée de confier aux sociétés savantes la réflexion scientifique autour des recommandations médicales paraît logique. Elles regroupent des experts de terrain, connaissent les réalités cliniques et peuvent produire des documents adaptés aux besoins nationaux.

Mais une question fondamentale se pose : quels mécanismes garantissent l’efficacité, la rapidité et l’indépendance de cette production scientifique ? Un protocole thérapeutique n’est pas un simple document administratif.  Il influence les pratiques médicales, les parcours de soins, les prescriptions et parfois même les dépenses nationales de santé.

Sa valeur repose sur plusieurs critères : qualité de la méthodologie, actualisation régulière, transparence des sources, gestion des conflits d’intérêts et capacité à intégrer rapidement les progrès scientifiques.

Or, dans un domaine médical où les connaissances évoluent à une vitesse exceptionnelle, un protocole qui met plusieurs années à être finalisé risque de devenir obsolète avant même sa diffusion.

La question n’est donc pas de remettre en cause le principe de ces collaborations, mais d’interroger leur organisation : Quels sont les délais contractuels ?  Quels sont les indicateurs de performance ?  Quelle instance indépendante valide la qualité scientifique finale ? Quelle procédure garantit la mise à jour régulière des recommandations ?

 Données médicales personnelles : un rôle stratégique qui nécessite une gouvernance exemplaire

L’autre chantier majeur concerne les données médicales personnelles.

À l’heure du numérique en santé, de l’intelligence artificielle et des bases de données hospitalières, la maîtrise des informations médicales représente un enjeu stratégique national.

Ces données constituent une richesse scientifique considérable pour la recherche, l’épidémiologie et l’amélioration des politiques sanitaires. Mais elles touchent également au domaine le plus intime de la vie des citoyens : leur santé.

Toute structure appelée à jouer un rôle dans la coordination, l’exploitation ou l’organisation de ces données doit répondre à des exigences extrêmement élevées : sécurité informatique, anonymisation, traçabilité des accès, contrôle éthique et respect strict du consentement des patients.

Lorsqu’une société savante intervient dans ce domaine, même avec les meilleures intentions scientifiques, il devient légitime de questionner son cadre juridique, ses moyens techniques, ses compétences organisationnelles et ses mécanismes de contrôle.

 La SMSM : un cas d’école pour réfléchir à la gouvernance scientifique au Maroc

La question posée aujourd’hui dépasse largement le cas de la SMSM. Elle concerne toutes les sociétés savantes appelées demain à jouer un rôle plus important dans la réforme du système de santé.

Le Maroc entre dans une nouvelle phase où l’expertise médicale ne peut plus fonctionner uniquement sur la base de la légitimité historique ou de la réputation des personnes.  Elle doit s’appuyer sur des méthodes modernes de gouvernance : audits scientifiques, évaluations externes, rapports d’activité, indicateurs mesurables et transparence financière.

Un audit scientifique et organisationnel de la SMSM ne devrait donc pas être perçu comme une remise en cause de son histoire ou de ses dirigeants.  Au contraire, il pourrait constituer un outil de valorisation et de modernisation. Une institution centenaire mérite des outils du XXIᵉ siècle.

Vers une nouvelle génération de sociétés savantes ?

Le système de santé marocain a besoin de sociétés savantes puissantes, indépendantes et crédibles.  Mais cette puissance doit être accompagnée d’une culture permanente d’évaluation. La SMSM possède un capital historique exceptionnel.  Elle dispose d’une légitimité construite par plusieurs générations de médecins.  Elle peut devenir un modèle de gouvernance scientifique moderne au Maroc.

Mais pour cela, elle doit accepter de répondre à une question essentielle : Comment transformer un héritage prestigieux en une organisation scientifique du futur, capable de produire rapidement des recommandations fiables, de gérer avec rigueur les ressources qui lui sont confiées et de protéger efficacement les données de santé des citoyens ?

C’est peut-être là le véritable défi des sociétés savantes marocaines : passer du rôle traditionnel de rassembleur d’experts à celui d’acteur institutionnel majeur, évalué non seulement sur ses intentions, mais surtout sur ses résultats.

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