Santé
Professions réglementées : les pharmaciens et les avocats imposent le tempo, les médecins dans l’expectative - Par Dr Anwar CHERKAOUI
Le corps médical semble encore dans une position d’attente, suspendu à une réforme législative censée remettre de l’ordre dans ses structures ordinales, après plusieurs années de fonctionnement institutionnel contesté.
Alors que les pharmaciens et les avocats parviennent à peser sur les décisions publiques grâce à des organisations professionnelles structurées, le corps médical demeure dans l'attente d'une réforme de ses instances ordinales, déplore Anwar Cherkaoui. Cette situation interroge la capacité des médecins à dépasser leurs divisions internes pour redevenir une force de proposition et renforcer leur influence institutionnelle dans un système de santé en pleine mutation.

Anwar CHERKAOUI
Expert en communication médicale et de santé
Dans le paysage des professions réglementées au Maroc, deux scènes contrastées attirent l’attention.
D’un côté, les pharmaciens et les avocats ont démontré une capacité à faire entendre leurs préoccupations, à négocier, à mobiliser leurs instances représentatives et à influencer le calendrier des décisions publiques.
De l’autre, le corps médical semble encore dans une position d’attente, suspendu à une réforme législative censée remettre de l’ordre dans ses structures ordinales, après plusieurs années de fonctionnement institutionnel contesté.
Derrière cette différence de posture se cache une question essentielle : celle du rapport entre une profession, son organisation interne et sa capacité à peser sur les choix qui la concernent.
La force d’une profession ne se mesure pas au seul nombre de ses membres
Une profession réglementée tire sa puissance moins de ses effectifs que de sa capacité à construire une vision collective, à défendre ses intérêts et à parler d’une voix audible auprès des pouvoirs publics.
Les pharmaciens, comme les avocats, ont souvent montré que leurs organisations professionnelles pouvaient devenir de véritables espaces de représentation et de négociation.
Leurs mobilisations ne reposent pas uniquement sur la revendication corporatiste ; elles s’appuient également sur une maîtrise de leurs dossiers, une capacité de communication et une mobilisation rapide de leurs réseaux.
Lorsqu’une profession arrive à imposer un débat public, elle ne subit plus uniquement les réformes : elle participe à leur élaboration.
C’est là que réside une forme d’autonomie professionnelle : la capacité de proposer avant de contester, d’anticiper avant de réagir, et d’être un interlocuteur incontournable plutôt qu’un simple destinataire des décisions.
Une profession historiquement forte, mais institutionnellement fragilisée
Le paradoxe médical est frappant. Les médecins disposent d’un capital symbolique considérable. Leur formation longue, leur responsabilité dans la prise en charge des patients, leur rôle central dans le système de santé leur confèrent une place particulière dans la société.
Pourtant, cette puissance individuelle et collective semble parfois ne pas se traduire en puissance institutionnelle. La question des instances ordinales illustre cette contradiction.
Une profession qui revendique une place centrale dans la gouvernance sanitaire ne peut ignorer durablement la question de la légitimité, de la représentativité et du renouvellement de ses structures de régulation.
Lorsque l’attente d’une intervention législative devient la principale issue, cela peut être interprété de plusieurs façons.
Première lecture : une profession qui attend l’arbitrage de l’État
Certains pourraient considérer que les médecins se retrouvent dans l’expectative parce que la réforme de leur organisation ordinale nécessite une intervention réglementaire ou législative complexe. Le cadre juridique d’un ordre professionnel relève en effet de la puissance publique. L’État fixe les règles, définit les missions et organise les mécanismes de contrôle.
Dans cette logique, attendre une nouvelle loi peut apparaître comme une démarche institutionnelle normale. Mais cette explication ne suffit pas à elle seule.
Deuxième lecture : le signe d’une difficulté à construire un consensus interne
Une autre interprétation serait celle d’une profession traversée par des divisions, des sensibilités multiples et parfois des intérêts divergents. La médecine libérale, hospitalière, universitaire, militaire, publique ou privée ne porte pas toujours les mêmes préoccupations.
Cette diversité est une richesse, mais elle devient une faiblesse lorsqu’elle empêche l’émergence d’une stratégie commune. Une profession fragmentée laisse davantage d’espace aux décisions venues d’en haut.
Troisième lecture : la perte progressive d’une culture de représentation collective
L’histoire montre que les professions qui conservent leur influence sont celles qui entretiennent une culture permanente de participation : débats internes, renouvellement des responsables, production d’idées, dialogue avec les citoyens et les décideurs.
À l’inverse, lorsqu’une profession laisse ses structures fonctionner dans une forme d’immobilisme prolongé, elle risque de voir sa capacité d’initiative diminuer.
La question n’est alors plus seulement juridique. Elle devient démocratique et institutionnelle.
Le véritable enjeu : passer d’une logique de réaction à une logique de proposition
La réforme des instances ordinales médicales ne devrait pas être perçue uniquement comme une obligation administrative. Elle représente une opportunité historique pour reconstruire un modèle de représentation adapté aux défis actuels : transformation du système de santé, développement du secteur privé, attentes nouvelles des patients, intelligence artificielle, télémédecine et évolution des responsabilités médicales.
Le corps médical gagnerait à redevenir un acteur qui propose son propre avenir plutôt qu’une profession qui attend que son avenir soit écrit par d’autres.
Les pharmaciens et les avocats ont montré une chose essentielle : une profession organisée, structurée et capable de dialoguer peut influencer la décision publique.
La question qui se pose aujourd’hui aux médecins est donc moins celle de leur compétence scientifique — largement reconnue — que celle de leur capacité collective à transformer cette compétence en force institutionnelle. Car une profession n’est réellement autonome que lorsqu’elle possède la capacité de définir elle-même son rythme, son cadre et son destin.