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Reconnaissance stratégique des Doukkala par Edmond Doutté : L'itinéraire d'Azemmour à Boulaouane – Par Mustapha Jmahri
En l’absence de routes goudronnées, l’explorateur suivait des pistes tribales. Sa progression témoigne d’une méthode d’exploration initiée d'abord par la traversée des Doukkala Nord, d'Azemmour vers Ouled Frej.
Pistant le voyage effectué en juin 1901 entre Azemmour et Boulaouane par le sociologue et explorateur français Edmond Doutté, Mustapha Jmahri met en lumière la portée scientifique, stratégique et politique de cette mission. En reconstituant minutieusement cet itinéraire, il montre comment les relevés topographiques, ethnographiques et agricoles du chercheur s'inscrivaient dans une logique de connaissance du territoire qui préfigurait l'installation du Protectorat français.

Mustapha JMAHRI
Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida
Sociologue et explorateur français venant d’Algérie, Edmond Doutté a parcouru le Maroc entre 1900 et 1905 avec des visées dépassant la simple curiosité intellectuelle. Pionnier de l'ethnographie, il étudie l'organisation des tribus en soulignant le lien entre croyances religieuses et aménagement de l'espace. Son regard s’avère précieux pour comprendre comment les structures sociales et les ressources naturelles étaient perçues comme des leviers de contrôle à la veille du Protectorat.
Ce qui retient ici l’attention est la description détaillée de son périple d’Azemmour à Boulaouane, consignée dans son ouvrage Marrakech (1905). À la page 207, sous le titre « Itinéraire d’Azemmour à Boulaouane », l'auteur détaille, sur une dizaine de pages, une traversée éclair de deux jours et demi. Débuté le 7 juin 1901 à 6 h 35, ce voyage s'achève à la kasbah de Boulaouane le 8 juin vers midi, avant un départ vers la Chaouïa le 9 juin à 15 h. Parcourir une telle distance sous la chaleur de juin constituait une performance notable, révélant une véritable expédition scientifique et topographique.
Une cartographie en action
Pour mener à bien cette mission, Doutté s’appuie sur une logistique robuste : une équipe de huit personnes et une caravane de neuf bêtes (deux chevaux pour la rapidité, cinq mulets pour le matériel et deux ânes pour le ravitaillement). Cette autonomie lui permet de s'enfoncer dans l'arrière-pays des Doukkala, loin des sentiers battus du littoral.
À l'époque où les cartes précises font défaut, Doutté découpe son chemin en étapes. Son itinéraire compte plus de trente points de repère : kouba, zaouïa, ravin, douar, dar, marabout, halte et kasba, tous identifiés par des relevés horaires rigoureux. En maintenant une allure soutenue d’environ 6 km/h - la vitesse d'un cheval au pas cadencé - il note chaque changement de relief ou chaque point d'eau. Cette méthode prouve que Doutté n'a pas seulement traversé la région : il l'a auscultée.
L'itinéraire dessine ainsi une cartographie vivante de la région. En quittant la côte, Doutté s'enfonce dans une terre jalonnée de koubas (Ouled Boussedra, Sidi Zemmouri) et de zaouïas (Sidi Messoud). Pour l'anthropologue, ces édifices ne sont pas uniquement religieux : ils servent de balises géographiques dans une plaine ondulée et structurent l'espace social en devenant des lieux de rassemblement ou de marchés.
Le voyage revêt également une dimension politique et stratégique. Le passage par les demeures de notables (Caïd Saïd, Haj Saïd ould Yssef, Si Abdelkader ould Zidi) révèle l'importance de ces Dar ou Azib, véritables pôles d'influence au cœur des zones rurales. L'hospitalité reçue, notamment chez Si Mohamed Ben Heniya, cheikh du douar Ouled Heniya où Doutté a passé la nuit du 8 juin 1901, illustre le rôle crucial des relais tribaux : s'arrêter chez un chef local garantissait non seulement le gîte pour l'escorte, mais surtout la sécurité nécessaire pour traverser les fractions de Ouahla et Ouled Amer sans s'exposer à l'animosité des populations locales.
Le timing de l'expédition s'adapte aux codes de la réception : l'arrivée au douar marque la fin de la progression physique, et le début du travail sociologique. Le temps du « mouton égorgé » chez le cheikh Ben Heniya devient un espace d'échange indispensable pour collecter des informations sur les tribus. Cette caravane, véritable micro-société itinérante, dialogue par sa stature avec les structures fixes du paysage, telle la Kasba ruinée du caïd Bahloul, témoin des fluctuations des puissances locales. L'auteur note également que si les Ouled Frej possèdent une terre particulièrement riche et fertile, la tribu traîne néanmoins une mauvaise réputation de « voleurs » (p. 209). Cette étiquette arbitraire reflète davantage les préjugés sécuritaires de l'appareil colonial que la réalité sociologique de cette tribu.
Doutté consigne également des détails politiques précis, comme le cas de Haj Saïd, protégé par le Portugal (selon les pratiques de l’époque), ou de Haj Bouchaib Bendegha, associé agricole d’un Espagnol. Pour obtenir protection et renseignements, il devait impérativement naviguer entre les centres de pouvoir (Kasbas) et de spiritualité (Zaouïas) ; chaque détour par un douar, comme ceux des Ouahla ou des Ouled Heniya, ajoutant des kilomètres précieux à sa mission scientifique.
L'analyse de Doutté se fait également technocratique. Il identifie les sols de « Tirs » ou de « Hamri » typiques des Doukkala, notant que la présence de cailloux n'en exclut pas la fertilité. C'est un regard d'expert qui évalue la valeur foncière de la région pour de futurs projets coloniaux. Ses observations soulignent la richesse de l'élevage bovin - confirmant que la région était le réservoir de bétail du Maroc bien avant l'agriculture intensive - et la transition du paysage végétal, des « beaux jardins de figuiers » aux zones de palmiers nains.
L'allusion aux criquets est ici capitale : en notant que les figuiers sont intacts malgré les invasions acridiennes de 1901, il renseigne précisément sur l'état des ressources alimentaires de la tribu à ce moment précis. Le voyageur semble d'ailleurs séduit par la nature doukkalie, employant à plusieurs reprises l'adjectif « beau » pour qualifier le « grand et beau douar d’Ouled Rahmoune », le « beau douar d’Ouled Heniya » ou encore les « beaux figuiers » sous lesquels il effectue des haltes salvatrices. Le voyage est ainsi une quête esthétique et naturaliste autant qu'une mission d'étude.
Cette progression, dictée par le pas des bêtes, culmine avec l’arrivée à la Kasba de Boulaouane, point d'orgue du périple. Sur place, Doutté déploie ses talents de topographe pour lever le plan détaillé de la citadelle de Moulay Ismaïl. Il en analyse les fortifications, les logements et la mosquée, cherchant à comprendre le fonctionnement de cette garnison makhzénienne. Stratégiquement placée sur un éperon rocheux aux pentes raides, la forteresse verrouillait le passage de l'Oum-Erbia entre les Doukkala et la Chaouïa, au niveau du Mechra el-Kerma.
Le savant-émissaire
L’itinéraire de Doutté, décomposé en plus d’une trentaine de points de repère, témoigne d'une méthodologie rigoureuse. En découpant son chemin en segments et en notant la durée exacte entre chaque étape, il maintient un minutage précis, avec des relevés toutes les 15 à 30 minutes, lui permettant de cartographier mentalement chaque ravin, chaque kouba et chaque douar.
Ce périple reste figé dans ses carnets avec une précision quasi géographique, alliant la rigueur de l’archéologue à la sensibilité d’un voyageur attentif aux moindres frémissements de la vie rurale marocaine du début du XXe siècle.
Le trajet du 8 juin s'avère plus direct : en seulement cinq heures, il atteint la vue de la Kasbah, multipliant les points de repère à mesure qu’il approche de son objectif (9h05, 9h10, 9h30). Si la distance moderne par la route est d’environ 80 km et la distance à vol d’oiseau de 55 km, Doutté, en suivant les pistes tribales, a parcouru entre 57 et 60 km. En somme, son timing est celui d'un voyageur-chercheur qui sacrifie la vitesse à la précision : chaque minute enregistrée transforme ce simple déplacement en une véritable auscultation du territoire marocain.
Cette œuvre ne peut toutefois être dissociée du contexte de l’expansion coloniale française. Doutté incarne la figure du savant-émissaire dont les recherches, financées par le ministère de l’Instruction publique et le gouvernement général d’Algérie, servent directement les intérêts métropolitains. Ses relevés topographiques et ethnographiques visent à rendre le Maroc « lisible » et administrable. En 1901, sa traversée des Doukkala sert précisément à identifier les leviers de contrôle - notables, zaouïas - avant l’établissement du Protectorat.
Adhérant pleinement à l’idéologie de son époque, Doutté perçoit la société marocaine comme figée, justifiant l’intervention française par une prétendue nécessité de modernisation. En cadrant la colonisation comme une « mission civilisatrice », il présente l'autorité française non comme une conquête, mais comme un apport de progrès face à ce qu'il analyse comme une peur irrationnelle de l'innovation. Ses écrits ont ainsi contribué à forger une image spécifique de l’Islam marocain (le maraboutisme) que la France cherchait à instrumentaliser, tout en préparant, par la cartographie des sols et de l'élevage, le terrain de l'exploitation économique future.
En l’absence de routes goudronnées, l’explorateur suivait des pistes tribales. Sa progression témoigne d’une méthode d’exploration initiée d'abord par la traversée des Doukkala Nord, d'Azemmour vers Ouled Frej. En quittant le littoral pour s’enfoncer dans les terres fertiles, Doutté concentre ses premières observations sur l’organisation agricole de la plaine. Sa route s'infléchit ensuite dans un détour ethnographique entre Ouahla et la Zaouïa de Sidi Messoud, où le tracé devient plus sinueux. L’explorateur multiplie alors les haltes dans les lieux de dévotion comme Ouahla, Ouled Heniya ou Sidi Messoud, tout en s'appuyant sur des points de repère locaux à l'instar d'El Khoritat et de Sidi M’hammed Eddaher.
Enfin, l’approche de la vallée s'amorce depuis la kasba du caïd Bahloul jusqu'à Boulaouane, où le tracé converge vers la limite naturelle de l’Oum-Erbia. Le voyageur passe par la kasba du caïd Bahloul, symbole de l’autorité locale, puis par le marabout de Sidi Amara Chelh et le douar Ouled Si Amara, avant de franchir le fleuve au gué de Mechra el-Kerma pour atteindre finalement la forteresse.
Le périple représente environ quinze heures de marche effective. Si Doutté note quelque 9 h 30 de déplacement à une allure soutenue d’environ 6 km/h, le temps réel du voyage était sans doute plus long, une fois intégrées les pauses et les exigences de l'hospitalité marocaine. L'auteur sacrifie ainsi la vitesse à la densité de l’information recueillie : chaque minute consignée dans ses carnets se transforme en une unité de connaissance géographique ou sociologique.
S’il est établi que Doutté a parcouru cet itinéraire en deux jours et demi - du 7 au 9 juin -, une erreur s’est glissée à la page 224 de son ouvrage, indiquant un départ vers la Chaouïa le 10 juin. Cette imprécision tient certainement à une coquille au moment de l’impression. En effet, à la page 216, Doutté précise explicitement : « Nous décidons d’y passer l’après-midi d’aujourd’hui [le 8 juin] et la matinée du lendemain ; demain soir [le 9 juin], nous traverserons l’Oum-Erbiâ pour aller dans la Chaouïa.
En définitive, cet itinéraire d'Azemmour à Boulaouane ne se limite pas à une simple reconnaissance géographique. En jalonnant son récit de relevés précis et d'observations sur les centres de pouvoir locaux, Doutté livre une véritable cartographie stratégique du territoire, transformant chaque étape en une donnée essentielle à la compréhension de l'état du Maroc précolonial.