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La transaction du siècle avec l'Union soviétique et la « ruse » de Kossyguine ! - Par Abdelhamid Jmahri
Feu le Roi Hassan II s'est rendu à Moscou pour une visite officielle historique en Union Soviétique en octobre 1966. Invité par les dirigeants du Kremlin, ce déplacement stratégique s'inscrivait dans le contexte de la Guerre froide et a permis au souverain de diversifier les alliances diplomatiques du Maroc, tout en consolidant les bases juridiques, économiques et culturelles de la coopération bilatérale
À la lumière des documents américains récemment déclassifiés sur la question de l'intégrité territoriale du Maroc, Abdelhamid Jmahri revient sur un épisode méconnu de la diplomatie marocaine. L'auteur retrace la genèse de la « transaction du siècle » conclue avec l'Union soviétique en 1979 et montre comment la « formule Kossyguine », imaginée lors des négociations sur la pêche, fut réutilisée par Hassan II pour débloquer les ventes d'armes américaines.

Abdelhamid Jmahri
Beaucoup pensent que l'expression « transaction du siècle » est apparue pour la première fois avec l'actuel président américain Donald Trump, lorsqu'il a présenté, en juin 2019, son plan de paix destiné à régler le conflit israélo-palestinien.
Peu savent pourtant que le premier à avoir employé cette expression fut feu Hassan II, lors d'une conférence de presse organisée après la signature d'un accord entre le Maroc et… l'Union soviétique.
En février 1979, le Maroc et l'Union soviétique signent un important accord de coopération à l'occasion de la visite à Moscou d'Ahmed Osman, Premier ministre marocain. Les secteurs de la pêche, des phosphates, ainsi que les échanges culturels et techniques en constituent les principaux piliers.
L'expression « contrat du siècle » désigne alors cet accord économique majeur, conclu pour une durée de vingt-cinq à trente ans.
Pourquoi revenir aujourd'hui sur cet accord ?
Cette question ressurgit à la faveur des documents confidentiels récemment déclassifiés par l'administration américaine au sujet de l'intégrité territoriale du Maroc.
Cet accord constitue en effet l'arrière-plan des habiles manœuvres diplomatiques menées par le défunt souverain afin d'assurer à son pays une position avantageuse au plus fort de la rivalité entre les blocs Est et Ouest.
Il éclaire notamment la « ruse » employée par Hassan II pour amener les États-Unis à satisfaire sa demande concernant l'acquisition d'armes, alors que l'administration du président Jimmy Carter s'y opposait sous la pression de plusieurs groupes d'influence au sein du Congrès.
Le professeur Abdallah Saaf est revenu sur cet épisode dans l'un de ses écrits. Il explique :
« Les responsables américains exigeaient que les armes destinées au Maroc ne puissent être utilisées que pour défendre la partie du territoire marocain reconnue par leurs alliés. Après sa rencontre avec le roi Hassan II en novembre 1977, Cyrus Vance invoqua, ou plutôt prit pour prétexte, les difficultés politiques rencontrées au Congrès, déclarant : "Nous avons un problème politique avec le Congrès, nous ne pouvons pas faire autrement."
Pour surmonter cette opposition, Vance demanda au minimum que le futur accord entre les deux parties précise le lieu potentiel d'utilisation des armes. Les Américains n'auraient aucune objection, affirma-t-il, si un document écrit indiquait qu'elles seraient utilisées uniquement dans le Nord ou, à tout le moins, contre toute agression. Cela leur suffirait.
L'ambassadeur du Maroc à Washington informa alors son homologue américain à Rabat, Parker, que les États-Unis devaient faire preuve d'une meilleure compréhension des besoins du Maroc. Les Américains restèrent cependant inflexibles et refusèrent toute concession.
C'est alors que le roi proposa à l'ambassadeur de soumettre aux Américains ce qu'il appelait la "formule Kossyguine", une clause figurant dans l'accord conclu avec l'Union soviétique et attribuée à Alexis Kossyguine, Premier ministre soviétique de 1964 à 1980, qui fut, aux côtés de Leonid Brejnev, l'un des principaux architectes de la politique soviétique entre le milieu des années 1960 et la fin des années 1970. »
La « formule Kossyguine »
Le document confidentiel cité par Abdallah Saaf précise :
« Le roi Hassan II avait envoyé le chef du gouvernement marocain, M. Osman, à Moscou afin de préparer deux accords. Le premier, relatif aux phosphates, ne posa aucun problème et fut rapidement conclu. Le second, concernant la pêche, suscita d'abord l'enthousiasme des Soviétiques avant qu'ils ne deviennent plus réservés en raison du littoral du Sahara.
Au cours des discussions avec les négociateurs soviétiques dirigés par Kossyguine, les représentants marocains, conduits par M. Osman, laissèrent entendre que cette hésitation soviétique ne pouvait s'expliquer que par "des pressions algériennes". Cette remarque irrita profondément Kossyguine, qui répliqua aussitôt que l'Union soviétique était un État indépendant ne subissant ni influence ni pression de quiconque.
Il quitta alors la table des négociations et chacun pensa que le volet consacré à la pêche était définitivement abandonné.
Quelques instants plus tard, à la surprise générale, Kossyguine revint avec une formule qui satisfit toutes les parties :
"Il sera permis de pêcher tout le long du littoral marocain…"
La « formule Kossyguine » appliquée aux États-Unis
Hassan II donna donc à cette disposition le nom de « clause Kossyguine » dans ses échanges avec les Américains et demanda à l'ambassadeur du Maroc de leur proposer cette formulation générale, susceptible de satisfaire les deux parties. Le souverain tenait à faire appliquer cette même formule au contrat d'armement américain.
Les négociations entre les ambassadeurs se concentrèrent alors sur cette question de rédaction. Dans un premier temps, l'ambassadeur Parker proposa un texte stipulant que les armes américaines ne pourraient être utilisées que pour la défense du Maroc et, en aucun cas, en dehors du territoire marocain. Pour les Marocains, il allait de soi que le « territoire national » incluait le Sahara. Toutefois, bien qu'il leur fût difficile de dissocier le Sahara du reste du Maroc, ils affirmèrent ne pas vouloir mettre leurs interlocuteurs américains dans l'embarras.
Finalement, les deux parties s'accordèrent sur une formule prévoyant que les armes seraient utilisées conformément à l'accord d'assistance militaire maroco-américain de 1960, pour défendre l'intégrité territoriale du Royaume du Maroc et en cas d'attaque majeure menée par des forces étrangères contre les Forces armées royales.
Les attaques du Front Polisario, le contexte géopolitique africain, la formule Kossyguine, ainsi que la persévérance, la souplesse et l'habileté du roi, contribuèrent à faire évoluer la position américaine après consultation du Sénat et de la Chambre des représentants.
Il est de notoriété publique aujourd’hui que l'administration de Jimmy Carter compliqua considérablement la tâche du Maroc durant une période particulièrement difficile, mais le défunt roi Hassan II parvint finalement à atteindre l'objectif qu'il s'était fixé.
Une constante de la diplomatie marocaine
Abdallah Saaf revient lui-même sur cette période dans un article publié en juin 2016, consacré au Grand Maghreb et à la Russie contemporaine :
« L'affaire de ce que l'on appelle la "transaction du siècle" constitue un exemple particulièrement révélateur de la capacité du Maroc à préserver ses relations avec la Russie malgré son ancrage dans le camp occidental. Le maintien de relations étroites avec les pays occidentaux, la participation aux zones de libre-échange avec l'Union européenne et les États-Unis, ainsi que le renforcement des liens avec l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), n'ont nullement empêché les relations maroco-russes de connaître un développement remarquable. »
Il apparaît également que cette clause à forte portée géostratégique explique en grande partie la continuité des activités de la flotte de pêche russe dans les eaux marocaines, y compris celles du Sahara. Elle permet aussi de comprendre pourquoi la Russie figure parmi les partenaires reconnaissant la souveraineté économique du Royaume, comme l'a rappelé le roi Mohammed VI dans son discours du 31 octobre 2025 :
« La reconnaissance de la souveraineté économique du Royaume sur les provinces du Sud a connu une progression significative, à la suite des décisions prises par de grandes puissances économiques, telles que les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, la Russie, l'Espagne et l'Union européenne, d'encourager les investissements et les échanges commerciaux avec ces provinces. »