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Après la Grande traversée, le complot extérieur et les fractures intérieures – Par Abdelhamid Jmahri
Un soldat espagnol fixe des migrants avant de les raccompagner de l’autre coté du point de passage, le 1er août 2026. Nous n’avions besoin ni d’une guerre, ni d’une famine, ni d’une guerre civile, ni même d’une catastrophe naturelle pour voir fuir tous ces Marocains, dont certains ne sont pas encore en âge de comprendre ce que signifient l’absence de perspectives ou le désespoir. (Photo de Jorge Guerrero / AFP)
Après la traversée massive vers Sebta, l’explication par le seul complot extérieur ne suffit plus. Si les manipulations venues de l’étranger doivent être identifiées et combattues, elles trouvent aussi, explique Abdelhamid Jmahri, un terreau dans les blocages internes, l’affaiblissement de la politique, la persistance de la rente et de la corruption, et bien d’autres états des lieux.

Abdelhamid Jmahri
Ne pas se laisser piéger deux fois par Internet
Nous qui posons la question depuis la rive sud, nous devons nous attacher à apporter des réponses différentes de celles avec lesquelles nous avons suivi l’événement, ou le complot, afin de ne pas nous laisser piéger deux fois par Internet :
Le complot extérieur, quel que soit le nom qu’on lui donne, n’est pas une vue de l’esprit mais une réalité. Et ce scénario se répète. Il s’est déjà produit lors de la Coupe d’Afrique des nations. Notre grand récit national avait alors été mis à l’épreuve et nous n’avions guère dépassé le stade de la description et du décryptage de ce que nous avions subi. Nous n’avions pas suffisamment réfléchi à ce qu’il fallait faire pour ne pas nous laisser piéger une seconde fois par Internet.
Si le complot extérieur s’est appuyé sur une interprétation malveillante d’une décision, s’il a profité d’un moment de relâchement ou exploité le rêve migratoire ouvert sur deux mers, le complot intérieur n’est ni moins perfide ni moins dangereux. Il s’agit du « complot du silence », comme l’avait appelé feu Sa Majesté Hassan II, mais aussi d’un complot aux multiples configurations. Aujourd’hui, il a peut-être atteint un niveau qu’il n’est plus possible de taire.
Souvenons-nous de l’histoire du petit Rayan. N’avaient-ils pas déjà mobilisé le même récit pour prétendre que le Makhzen avait fabriqué cette affaire afin de détourner l’attention de l’accord tripartite ?
Le complot extérieur et ses relais intérieurs
Quoi qu’il en soit, nous devons désormais considérer le complot comme un élément à intégrer dans la gestion de nos affaires et inventer des moyens efficaces pour y répondre. Mais c’est précisément ici qu’apparaît ce qui l’alimente : la composante intérieure et le silence entretenu sur la situation nationale par l’échec des solutions, la mise à mort de la politique, la diffusion de la culture de la rente et de la corruption, ainsi que le contournement de la démocratie au profit d’oligarchies politiques et économiques.
Nous pouvons vaincre les interventions extérieures ou en réduire l’influence. Mais le facteur intérieur continuera d’alimenter ces traversées, et la scène peut se répéter si nous ne combinons pas le travail indispensable d’explication de nos réalisations avec la limitation des tendances nihilistes que les militants authentiques combattaient avant même que l’État ne s’en charge.
Rappelons-nous, à cet égard, les combats du martyr Omar Benjelloun et ceux du regretté grand Abderrahim Bouabid contre les tendances et les pratiques les plus vigoureuses dans ce domaine. Sans traitement du facteur intérieur, la tragédie peut se reproduire.
Une fuite sans guerre, sans famine ni catastrophe
Nous n’avions besoin ni d’une guerre, ni d’une famine, ni d’une guerre civile, ni même d’une catastrophe naturelle pour voir fuir tous ces Marocains, dont certains ne sont pas encore en âge de comprendre ce que signifient l’absence de perspectives ou le désespoir.
Il nous a simplement fallu une poignée de corrompus, de rentiers et de prédateurs qui sucent le sang de la politique, de l’économie et de la société pour que tous ces Marocains prennent la fuite en ayant le sentiment que le pays est devenu invivable, que ce sentiment soit exprimé par ignorance, par exagération ou à juste titre.

Des migrants escortés vers le point de passage de Sebta, le 1er août 2026. (Photo de Henry Nicholls / AFP)
Il est déjà difficile de constater que tous ces jeunes ne perçoivent pas les dangers de la traversée et le risque qu’ils font courir à leur vie. Mais le plus grave est qu’ils en viennent à considérer cette option comme la seule solution réaliste et rationnelle dont ils disposent.
Quand le départ devient un choix rationnel
Jamal Bouoiyour, économiste, enseignant et chercheur à l’Université de Pau et des pays de l’Adour, où il dirige le master Europe, relations internationales, environnement et développement, a publié dans Le Monde un article qui mérite réellement d’être mobilisé pour analyser ce qui s’est passé.
Il y écrit : « Les explications avancées — réseaux de passeurs, réseaux sociaux, défaillances de la surveillance, tensions diplomatiques entre Rabat et Madrid — éclairent le déclenchement de la crise, mais n’en expliquent pas la cause profonde. Les gens ne risquent pas leur vie parce qu’une frontière est plus facile à franchir qu’une autre, mais parce que l’avenir leur paraît fermé. C’est précisément ce qu’avait décrit en son temps l’économiste et philosophe Albert Hirschman, 1915-2012. Lorsque les individus sont confrontés aux dysfonctionnements de la société, ils n’ont que deux choix : tenter de changer le système ou partir. Quand la confiance dans la capacité d’un pays à offrir des perspectives d’avenir s’effondre, l’exil devient une stratégie logique. »
Les jeunes de Sebta n’ont donc pas simplement choisi l’exil. Ils ont choisi de voter avec leurs pieds.
Le paradoxe économique marocain
Le paradoxe marocain réside dans cette situation où des milliers de personnes fuient sans guerre, sans guerre civile, sans catastrophe et sans famine, alors que, dans le même temps, le pays présente une situation économique qui dépasse l’entendement.
L’universitaire de Pau souligne que « jamais le Royaume n’a affiché des fondamentaux macroéconomiques aussi solides ». Le pays investit près de 32 % de son produit intérieur brut, soit l’un des taux les plus élevés au monde, seulement dépassé par la Chine et l’Inde.
La croissance est revenue à près de 5 %, l’inflation est maîtrisée autour de 1 %, la dette reste sous contrôle à 67,2 % du produit intérieur brut et les investissements directs étrangers progressent, avec une hausse de 31 % à fin juin.
Le Maroc a également consolidé sa position de puissance industrielle de premier plan dans les secteurs de l’automobile, de l’aéronautique et des énergies renouvelables, comme l’a rappelé le discours du Trône. Seule son humilité habituelle a empêché Sa Majesté de mentionner la donnée majeure avancée plus haut par le professeur soulignant que le Maroc a atteint l’un des taux d’investissement les plus élevés au monde.
Des élites cramponnées au statu quo
C’est peut-être dans les grandes scènes nationales que réside le véritable complot : les élites politiques et économiques savent quelles réformes doivent être engagées, mais leurs liens avec le pouvoir et leurs intérêts communs — et il faut souligner ici l’expression « intérêts communs » — font pencher la balance en faveur du statu quo.
Personne n’ignore les chiffres effrayants concernant la fragilité des jeunes âgés de 15 à 24 ans, ou de 15 à 34 ans, rongés par le chômage et l’absence de perspectives. Ces données sont désormais officielles et publiques.
Ce que nous devons examiner sur le plan intérieur, ce sont les conclusions auxquelles ont abouti les différents diagnostics, qu’il s’agisse de l’élaboration du « Nouveau modèle de développement » en 2021, des rapports présentés chaque année par Bank Al-Maghrib à l’occasion de la Fête du Trône ou encore des travaux du Conseil de la concurrence.
À l’extérieur, les mêmes conclusions sont avancées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Toutes ces institutions partagent largement les constats suivants : les marchés et les contrats restent concentrés entre un nombre limité de mains, la concurrence demeure insuffisante, la rente persiste, les gains de productivité et leurs retombées sont mal répartis, tandis que les secteurs qui créent de la croissance ne génèrent qu’un nombre très réduit d’emplois.
Vers un nouveau contrat social
La présente analyse qui se veut rigoureuse ne perd pas de vue la conclusion indispensable. On peut l’appeler cycle de réformes, nouveau modèle, nouveau concept de stabilité ou partage équitable de la prospérité nationale. Elle se résume ainsi : le Maroc « n’a pas seulement besoin d’un nouveau plan de développement, mais d’un nouveau contrat social ».
L’ancien contrat reposait sur le rattrapage. Le nouveau doit reposer sur la qualité des institutions, la concurrence, le mérite, l’égalité des chances et la mobilité sociale.
J’y ajouterais la crédibilité politique.