Le Maroc, otage des vieux réflexes de la gauche espagnole – Par Abdelhamid El Beyuki

Le Maroc, otage des vieux réflexes de la gauche espagnole – Par Abdelhamid El Beyuki

Pablo Iglesias et son, successeur Ione Belarra à la tête du parti d’extrême gauche Podemos - Le paradoxe le plus étonnant est la manière dont les deux partis de gauche radicale espagnole ont tenté de justifier leur demande d'exclusion du Maroc de l'organisation de la Coupe du monde 2030

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Abdelhamid El Beyuki est un romancier, journaliste, militant associatif et politique, écrivant à la fois en arabe et en espagnol. Ancien condamné par contumace à 30 ans de prison pour son implication dans le soulèvement de 1984, il a vécu l’exil. Il a fondé et présidé des associations de travailleurs immigrés et de réfugiés marocains, rejoint le syndicat espagnol UGT (Union générale des travailleurs, proche du parti socialiste). Il a tissé des liens étroits avec le PSOE et le Parti communiste espagnol (devenu Izquierda Unida). Il connait parfaitement le langage de la gauche espagnole, son logos, ses réflexes et sa grammaire. Au lendemain des évènement de Sebta, il a écrit ce texte en arabe. Il y résonne une puissante sonorité. Le lecteur francophone mérite d’entendre cette tonalité.

 

Abdelhamid El Beyuki

Traduit de l’arabe par Driss Ajbali

« Maroc, Ceuta : la gauche espagnole face à un monde qu'elle ne comprend plus »

Les tragiques scènes connues par la ville de Sebta (Ceuta) à la fin du mois de juillet ont creusé une profonde blessure. Elles imposent au Maroc, avant toute autre partie, de s'interroger sur lui-même. Ce drame, pour ne pas dire cette tragédie, a révélé la ténacité et la profondeur des dysfonctionnements sociaux, des insuffisances des politiques publiques, et une inquiétante incapacité à offrir un horizon à une large frange de la population, la jeunesse en particulier. Il serait par trop grave de nier cette réalité ou de minimiser la souffrance des familles qui attendent toujours des réponses sur le sort de leurs enfants.

La gauche espagnole et ses vieux réflexes

Pourtant, alors que cette tragédie appelle un débat serein sur les responsabilités partagées et les défis auxquels le Maroc continue de faire face, une partie de la gauche espagnole a choisi de renouer avec ses vieux réflexes idéologiques. Plutôt que de lire ce qui s'est passé dans toute sa complexité, elle a de nouveau fait du Maroc un écran sur lequel projeter ses jugements préconçus, ses slogans et ses récits hérités d'une époque révolue, comme si rien n'avait changé sur l'autre rive du détroit de Gibraltar.

L'initiative parlementaire portée par la coalition « Sumar » et le parti « Podemos » visant à exclure le Maroc de l'organisation de la Coupe du monde 2030 n'est pas une simple initiative politique ; elle est avant tout le symptôme d'une crise plus profonde. Elle est le signe d'une gauche qui a cessé d'écouter le pouls du monde et se contente de se parler à elle-même, dans une chambre d'écho où se répètent les mêmes idées depuis des décennies.

Il est frappant de constater que cette gauche espagnole, elle qui ne cesse de brandir l'étendard de la diversité, se retrouve incapable d'admettre la diversité de son voisin. Eux qui dénoncent les préjugés restent prisonniers des leurs, particulièrement du plus tenace d'entre eux : celui qui réduit le Maroc à une image caricaturale figée, incapable d'évoluer, condamnée à jouer pour toujours le rôle qu'ils lui assignent. Nous ne sommes pas là face à une autre forme de colonialisme… intellectuel, celui-ci.

Le Maroc qu'on refuse de voir changer

Le Maroc d'aujourd'hui n'est plus celui d'hier, ni ce pays figé dont certains ont besoin pour préserver leurs certitudes. C'est une société complexe, pleine de contradictions et de défis, mais dotée aussi d'une capacité exceptionnelle de transformation. Le Maroc a réussi à construire l'une des économies les plus dynamiques du continent africain ; il est devenu un acteur stratégique pour l'Europe, l'Afrique et les États-Unis, et il a placé la Méditerranée occidentale au cœur de nouvelles dynamiques économiques, énergétiques et diplomatiques.

Tout est discutable et critiquable, comme dans n'importe quel pays. Ce qui, en revanche, n'est ni tolérable intellectuellement ni défendable, c'est de transformer le Maroc en une exception morale permanente, tandis qu'on ferme les yeux, avec la plus grande aisance, sur les positions et les pratiques d'autres pays.

La véritable cohérence consisterait à ne pas avoir de postures morales à géométrie variable. Et il est douloureux de supporter cet aveuglement, qui réside dans l'incapacité à reconnaître l'histoire ancienne du peuple marocain.

La mémoire effacée des années de plomb

Dans les deux cas, c'est le vrai Maroc qui disparaît : le Maroc qui a appris à ouvrir des espaces de liberté par la patience et la lutte ; le Maroc de milliers d'hommes et de femmes qui, durant les années de plomb, ont payé de la prison, de l'exil, de la torture, et parfois même de leur vie, le prix de la défense de la liberté et de la dignité ; le Maroc de générations entières qui ont affronté l'arbitraire quand cela signifiait sacrifier leur avenir ; le Maroc des journalistes, des syndicalistes, des étudiants, des intellectuels et des militants qui ont mené, dans le silence, un long combat pour élargir l'espace de liberté et de démocratie.

Comme si l'histoire de ce pays n'avait été écrite que par ses dirigeants, et non aussi par un peuple qui a su, pas à pas et à un coût très élevé, arracher une part importante des transformations que certains refusent aujourd'hui même de reconnaître.

Effacer cette mémoire constitue une double injustice, car cela revient à nier les sacrifices de ceux qui ont fait du Maroc d'aujourd'hui un pays différent de celui d'hier.

Le Sahara, ou la nostalgie de la Guerre froide

Et il en va presque de même pour la question du Sahara.

Certains milieux de la gauche espagnole continuent à ronronner un récit anachronique, forgé dans le contexte de la Guerre froide, comme s'il y avait une suspension du temps. Alors que de larges pans de la communauté internationale ont révisé leurs positions en réponse aux évolutions de la réalité, cette gauche-là reste accrochée à une géographie affective qui ne permet à rien de changer, car reconnaître le changement impose nécessairement de revoir des convictions ancrées depuis des décennies.

La question n'est pas d'être d'accord avec tout ce qui émane de Rabat, mais d'accepter que la politique internationale ne s'écrit plus selon la logique de la nostalgie idéologique.

Le paradoxe de cette gauche espagnole, c'est qu'elle s'obstine, sur certains sujets, à se penser comme la voix de l'avenir, au moment même où son narratif a une odeur rance du passé.

Quand l'extrême droite et la gauche radicale se rejoignent

Et c'est ici que le paradoxe prend une tournure qui prêterait à rire, si elle n'était pas tragique. Dès lors qu'il s'agit du Maroc, les différences entre une partie de l'extrême droite et une partie de la gauche radicale commencent à s'effacer. Le vocabulaire diffère, les arguments changent, les prétextes varient, mais la même suspicion à l'égard du voisin du sud demeure constante.

L'un y voit une menace.

L'autre y voit un coupable permanent.

Quant à l'homme marocain, de chair et de sang, ni l'un ni l'autre ne semble vouloir le voir.

Peut-être parce que reconnaître le vrai Maroc exigerait d'abandonner bon nombre des certitudes accumulées au fil des décennies.

La Méditerranée, miroir à double sens

La Méditerranée a toujours été un miroir inquiétant : celui qui s'y penche découvre, tôt ou tard, que l'autre rive le regarde aussi.

Et c'est précisément ce que certains n'ont pas encore intégré : que le Sud n'est plus une simple scène sur laquelle l'Europe projette ses angoisses, mais qu'il est devenu un partenaire doté de sa propre voix, de sa propre vision et de sa propre place.

Et la Coupe du monde 2030 incarne cette réalité mieux qu'aucun autre discours politique. Elle n'est pas seulement une compétition de football, mais l'image d'un détroit qui se transforme de frontière séparatrice en pont, et d'un espace commun dans lequel trois pays ont décidé d'écrire ensemble un nouveau chapitre de l'histoire, sans demander la permission à ceux qui vivent encore dans des cartes qui n'existent plus.

Un peuple réduit à un bloc accusé

Le paradoxe le plus étonnant est la manière dont les deux partis de gauche ont tenté de justifier leur demande d'exclusion du Maroc de l'organisation de la Coupe du monde 2030, en s'appuyant sur un discours qui réduit tout le pays à des accusations liées aux droits humains et à la question du Sahara. Comme si le Maroc n'était pas une société de millions de citoyens, avec leur histoire, leurs luttes et leurs aspirations, mais seulement un pouvoir politique dans lequel se résume un peuple entier. C'est d'autant plus grave que cette logique traite, implicitement, tous les Marocains comme un bloc monolithique, incapable de nuances et dépourvu de toute volonté ou capacité à construire son propre avenir.

Ce type de vision ne se contente pas de faire injustice à l'État. Elle nie la réalité de tout un peuple. Elle procède par l'effacement de sa mémoire, de ses sacrifices et des générations qui ont lutté pour élargir les espaces de liberté et de réforme. Elle ignore, avant de les balayer, les réalisations accomplies par la société marocaine, et cela dans tous les domaines.

Comme si, dans leur imaginaire, le Maroc n'avait ni peuple, ni société, ni histoire de lutte. La seule place qui lui est assignée, c'est le box, le banc de l'accusé dans le tribunal de l'histoire. Et de fait, ce sont des millions de femmes et d'hommes qui sont les victimes de cette image stéréotypée et sclérosée que cette gauche continue de véhiculer.

Une dernière remarque

Il me reste à ajouter une dernière remarque. L'auteur de ces lignes appartient à cette gauche qui croit que la solidarité véritable commence par regarder la réalité telle qu'elle est, et non telle que nous voudrions qu'elle soit, même lorsque cette réalité vient contredire nos convictions préconçues et des certitudes qui ont besoin d'être révisées. La gauche, dans son essence, n'est pas un dogme fermé, mais un courage moral et intellectuel face à la vérité, quelle qu'elle soit.

 

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