Santé
Facultés régionales de médecine et GST face au défi de l’égalité territoriale - Par Dr Anwar Cherkaoui
Faculté de médecine et de pharmacie de Laayoune. Former davantage de médecins dans les régions répond à une logique évidente : rapprocher la formation des territoires, réduire les déserts médicaux et créer un enracinement local des compétences. Cependant, une faculté de médecine ne crée pas automatiquement un écosystème médical durable.
L'ouverture de nouvelles facultés régionales de médecine constitue une étape majeure de la réforme du système de santé marocain. Pour Anwar Cherkaoui, le succès de cette politique dépendra toutefois de la capacité des futurs Groupements Sanitaires Territoriaux à anticiper les besoins, recruter et fidéliser les professionnels de santé.

Dr Anwar Cherkaoui
Expert en communication médicale et de santé
L’ouverture progressive de 12 nouvelles facultés publiques régionales de médecine, de pharmacie et de chirurgie dentaire constitue l’un des chantiers les plus structurants de la réforme du système de santé marocain.
Mais cette expansion universitaire pose une question fondamentale, qui dépasse largement la construction des amphithéâtres et des centres hospitaliers universitaires : qui accueillera, intégrera et fidélisera les futurs professionnels de santé formés dans ces territoires ?
La réponse semble se trouver dans les nouveaux Groupements Sanitaires Territoriaux (GST), appelés à devenir les véritables pilotes régionaux de l’offre de soins.
Ces structures devraient représenter le bras territorial du ministère de la Santé, capables d’identifier les besoins locaux, d’organiser les parcours de soins, de gérer les ressources humaines et d’adapter la politique sanitaire aux réalités de chaque région.
Mais une interrogation demeure : les GST seront-ils prêts, dans six ans, au moment où sortiront les premières promotions des nouvelles facultés, à absorber cette nouvelle génération de médecins, pharmaciens, chirurgiens-dentistes, infirmiers et techniciens de santé ?
La réussite de la réforme se jouera probablement sur cette jonction stratégique entre l’université qui forme et le territoire qui recrute.
Le risque d’une réforme universitaire sans débouché territorial
Former davantage de médecins dans les régions répond à une logique évidente : rapprocher la formation des territoires, réduire les déserts médicaux et créer un enracinement local des compétences.
Cependant, une faculté de médecine ne crée pas automatiquement un écosystème médical durable.
Une région peut former ses propres médecins et continuer à les voir partir vers les grands centres urbains si elle n’offre pas, au moment de leur sortie, des perspectives professionnelles attractives.
Le danger serait donc de reproduire un ancien paradoxe : former dans les régions, mais recruter ailleurs ; investir dans les territoires, mais perdre leurs compétences humaines.
La question n’est donc plus seulement : Combien de médecins allons-nous former ? Elle devient : Quelle stratégie territoriale permettra de garder ces médecins là où ils ont été formés ? ».
Les GST doivent devenir des planificateurs des ressources humaines en santé
Pour être en phase avec les futures facultés régionales, les GST ne peuvent pas être de simples structures administratives de gestion.
Ils doivent devenir de véritables agences territoriales de planification sanitaire, capables d’anticiper les besoins à moyen et long terme.
Cela suppose une méthodologie basée sur plusieurs piliers. D’abordConstruire une cartographie sanitaire dynamique de chaque région
Chaque GST devrait disposer d’un observatoire régional de santé capable d’analyser la démographie médicale actuelle, l’âge et les départs prévisibles à la retraite des professionnels, les pathologies dominantes de la région, les besoins futurs en spécialités médicales et la répartition entre zones urbaines, rurales et enclavées.
La région de son coté ne doit plus attendre qu’un déficit apparaisse pour réagir. Elle doit être capable de prévoir dix ans à l’avance ses besoins humains.
Transformer en parallèle les étudiants en futurs acteurs de leur territoire. La fidélisation des professionnels commence bien avant le diplôme. Les GST devraient travailler avec les facultés régionales dès la première année de formation pour créer un sentiment d’appartenance territoriale.
Cela pourrait passer par des stages précoces dans les structures sanitaires régionales, des parcours de formation adaptés aux besoins locaux, des contrats territoriaux anticipés, des bourses ou aides conditionnées à un engagement régional et une valorisation des carrières médicales dans les provinces éloignées.
Un médecin qui connaît son territoire, ses patients et ses équipes pendant ses études aura davantage de chances d’y construire son avenir professionnel.
Anticiper les postes budgétaires régionaux
L’un des grands défis sera administratif et financier. Les GST devront être capables, plusieurs années avant la sortie des promotions, d’élaborer des plans pluriannuels de recrutement.
Il ne s’agira plus d’attendre des décisions centrales, mais de disposer d’une vision régionale : combien de généralistes ? Combien de spécialistes ? Quelles spécialités prioritaires ? Combien d’infirmiers et de techniciens ? Quels besoins dans les hôpitaux, centres de santé et structures de proximité ?
La logique future devrait être celle d’un budget sanitaire régional prévisionnel, construit sur les besoins réels de la population.
Créer une véritable carrière médicale territoriale
La simple nomination dans une région ne suffira pas à retenir les professionnels. Les jeunes médecins rechercheront également des conditions d’exercice modernes, un accès à la formation continue, des possibilités de recherche, des perspectives universitaires, une mobilité professionnelle organisée, une reconnaissance institutionnelle et un environnement social attractif.
Les GST sont en conséquence appelé à travailler avec les facultés pour créer des filières territoriales d’excellence. Une région pourrait devenir une référence nationale dans certaines spécialités si elle développe une stratégie cohérente.
D’une logique administrative à une logique d’attractivité
Le plus grand changement culturel sera probablement là. Un GST performant ne sera pas seulement celui qui gère des effectifs, mais celui qui sait attirer et retenir des talents. Les régions seront demain en compétition pour leurs ressources humaines médicales. Comme les grandes universités internationales attirent leurs chercheurs, les territoires devront développer une véritable politique d’attractivité médicale.
Le rendez-vous de 2032 : une échéance stratégique
La sortie des premières promotions issues des nouvelles facultés régionales sera un test grandeur nature de la réforme. À cette date, le Maroc devra répondre à une question essentielle : Les nouvelles facultés auront-elles seulement produit des diplômés, ou auront-elles contribué à créer des systèmes de santé régionaux autonomes, performants et attractifs ?
La réussite dépendra moins du nombre de médecins formés que de la capacité à construire une chaîne cohérente : Université régionale → Formation territoriale → Recrutement régional → Carrière régionale → Fidélisation durable.
Les GST sont au centre de cette chaîne. Ils portent une responsabilité historique : transformer une politique de formation médicale en une véritable politique d’équité territoriale.
L’avenir du système de santé marocain ne se jouera pas uniquement dans les facultés de médecine. Il se jouera, on ne se lassera pas de le répéter, dans la capacité des régions à accueillir leurs propres enfants, à leur offrir une place et à leur donner envie de rester.
Car former un médecin est un investissement national. Mais permettre à ce médecin de servir durablement son territoire est un choix stratégique.