Loin des yeux, près du réel – Par Adnan Debbarh

Loin des yeux, près du réel – Par Adnan Debbarh

Industrie automobile au Maroc : le tout est de savoir transformer une plateforme d'assemblage importée en un système productif endogène

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À partir des limites des modèles chinois et indien, Adnan Debbarh invite à déplacer le regard vers des trajectoires plus proches des réalités marocaines. La Turquie et la Malaisie montrent, selon lui, qu’une économie émergente peut dépasser le simple rôle de plateforme d’assemblage pour construire un système productif capable de décider, d’innover et de capter davantage de valeur. Pour le Maroc, l’enjeu n’est donc plus seulement l’intégration industrielle, mais la maîtrise des compétences, des technologies, des données et des centres de décision.

Par Adnan Debbarh

Il y a une chose que les avertissements chiffrés savent toujours très bien faire et une autre qu'ils ne font presque jamais. Ils disent, avec une précision chirurgicale, ce qui ne marche pas. Mais ils disent rarement, avec la même clarté et la même applicabilité, ce qui pourrait fonctionner à notre échelle.

On a pu lire récemment une lecture croisée et solidement étayée des trajectoires économiques de la Chine et de l'Inde (1). S'appuyant sur une décennie de données sur les échanges de valeur ajoutée, l'analyse montre avec justesse que l'industrie chinoise, stabilisée à 29 % du PIB, a fini par découpler la production de l'emploi : la main-d'œuvre libérée par la robotisation et l'automatisation se retrouvant orientée vers des services locaux à faible productivité plutôt que vers les métiers de la connaissance. Dans le même temps, le secteur indien des technologies du savoir, si brillant à l'exportation, a vu la part du travail dans sa valeur ajoutée s'effondrer de 26 % à 11 % en dix ans, s'enfermant dans une logique d'enclave déconnectée de l'économie réelle. Deux trajectoires, deux géants, mais deux impasses majeures. La conclusion, honnête et lucide, est qu’aucune de ces deux voies n'est reproductible par les pays émergents contemporains.

Lire aussi : Les limites des deux principaux modèles de croissance de l'Asie – Par Hinh T. Dinh et Karim EL Aynaoui

C'est un constat que l'on ne peut que partager sans réserve. Mais c'est aussi un constat qui a le défaut de s'arrêter au milieu du chemin.

Savoir que la Chine et l'Inde nous sont inaccessibles ne nous indique en rien ce qu'il convient d'entreprendre à leur place, mais nous ouvre la voie de la réflexion.

Pour sortir de ce vide stratégique, il faut opérer un changement d'échelle méthodologique : passer du lointain, qui se contente de diagnostiquer l'impossible, au proche, qui devient capable de prescrire parce qu'il partage nos réalités démographiques, nos contraintes budgétaires et nos échelles de moyens.

Prenons les métriques réelles plutôt que les intuitions abstraites.                                                                         En 2024, l'industrie automobile turque a exporté pour 37,2 milliards de dollars, représentant plus de 17 % des exportations totales du pays, avec un taux d'exportation moyen de 75 % chez les constructeurs installés. Pour la dix-huitième fois en dix-neuf ans, l'automobile s'y impose comme le premier moteur exportateur de la nation.  La même année, l'industrie automobile marocaine, elle aussi locomotive de notre secteur extérieur, affichait environ 15,5 milliards de dollars d'exportations, avec un taux d'intégration locale honorable d'environ 69 %.

Ce chiffre de 69 % montre que le problème marocain n'est plus l'intégration physique.         L'écart entre Ankara et Rabat ne se situe pas dans le nombre de pièces assemblées sur place, mais dans la nature de la valeur et la localisation des centres de décision. La Turquie a réussi à convertir une simple base de sous-traitance et d'assemblage en véritable capacité industrielle souveraine, capable de faire émerger des marques nationales : Tofaş, BMC, et désormais Togg pour le véhicule électrique, quand nous restons, pour l'essentiel, des exécutants performants pour des donneurs d'ordres qui décident ailleurs.

C'est ce basculement, davantage que l'accumulation de capacités productives, qui distingue aujourd'hui une plateforme d'assemblage performante d'une véritable puissance industrielle.

Le constat est similaire du côté de la Malaisie. Ses exportations électroniques ont atteint 136 milliards de dollars en 2024, pesant pour près de 40 % du total de ses ventes à l'étranger. La Malaisie concentre aujourd'hui 13 % des opérations mondiales de test et d'encapsulage des semi-conducteurs. Certes, il ne s'agit pas du cœur de la conception, mais d'une spécialisation si profonde et d'un écosystème si structuré qu'il parvient à peser sur les cours mondiaux et à attirer massivement de la R&D internationale. Si la région de Penang est devenue un pôle technologique mondial, c'est parce qu'elle s'est construite sur trente ans comme une architecture industrielle intégrée et non comme une juxtaposition de zones franches.

Ce que ces trajectoires démontrent, c'est la faisabilité du passage d'une filière qui exécute à un système qui décide. L'intelligence territoriale, le capital symbiotique ou l'État-plateforme ne sont pas des abstractions théoriques pour débats académiques : ce sont les noms précis de ce que la Turquie et la Malaisie ont mis en pratique sur le terrain ; à savoir transformer une plateforme d'assemblage importée en un système productif endogène.

Ce passage de l'inventaire sectoriel au système interconnecté impose d'organiser ce que l'on pourrait appeler la connectivité cognitive de notre industrie. Il ne s'agit plus seulement de faire circuler des marchandises ou des pièces détachées entre nos ports et nos usines, mais de faire circuler les données, les normes, les logiciels et les compétences d'ingénierie. C'est là que réside la vraie articulation entre industrie et services : non pas en opposant le métal au logiciel, mais en intégrant les services à forte intensité de savoir (qui, au Maroc, fait aujourd'hui de la maintenance prédictive pour Renault ou Stellantis ?) au cœur même de la chaîne de production.

L'observation du lointain confirme, avec de très bonnes données à l'appui, ce qu'il ne faut pas espérer devenir. L'analyse des comparables proches, elle, mesure exactement où se situe l'écart qu'il nous reste à franchir, et elle le mesure en milliards de dollars, en points de PIB et en transferts de compétences cognitives et non en vœux pieux. C'est ce second geste méthodique, plus exigeant et plus inconfortable, qui manque le plus à notre débat public sur le développement et c'est lui qu'il nous faut désormais outiller.

(1) Les limites des deux principaux modèles de croissance de l'Asie – par Hinh T. Dinh et Karim el Aynaoui

*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales et la Géopolitique à l’ISCAE.

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