Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika: Cate Blanchett, de la comédienne caméléon à l’art de la métamorphose
En avril 2025, lorsque Cate Blanchett évoque son désir de « cesser de jouer », ses proches roulent des yeux, habitués à ces déclarations. Cette mise à distance, presque provocatrice, n'est pas un simple caprice d'artiste : elle constitue peut-être la clé de lecture la plus pertinente pour comprendre une carrière qui n'a cessé de déjouer les attentes. « Personne ne m'ennuie plus que moi-même », confie-t-elle, trouvant « d'autres personnes beaucoup plus intéressantes »
De « Elizabeth » à « Tár », en passant par « Blue Jasmine » et « Carol », Cate Blanchett a construit une carrière fondée sur la métamorphose, l’ambiguïté et le refus de se laisser enfermer dans une identité d’actrice. Driss Chouika revient sur le parcours d’une comédienne caméléon, capable de se fondre dans ses personnages tout en cultivant une distance singulière avec la célébrité, entre cinéma d’auteur, grandes productions et théâtre.

Driss Chouika
« Qui voudrait d'un visage qui n'a pas vraiment vu ou vécu, qui n'a pas de rides dues à l'âge, à l'expérience et au rire ? Pas moi, en tout cas ».
Cate Blanchett.
Née le 14 mai 1969 à Melbourne, ayant évolué depuis sa prime jeunesse entre les films d’auteurs, les blockbusters et le théâtre, la comédienne austro-américaine Cate Blanchett incarne une contradiction fascinante au sein du paysage cinématographique contemporain. Elle est à la fois l'actrice la plus célébrée de sa génération — deux Oscars, quatre BAFTA, quatre Golden Globes, une Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine en plus d’une quantité impressionnante de prix et nominations prestigieuses — et une figure qui semble perpétuellement en fuite devant sa propre gloire. En avril 2025, lorsqu'elle évoque son désir de « cesser de jouer », ses proches roulent des yeux, habitués à ces déclarations. Cette mise à distance, presque provocatrice, n'est pas un simple caprice d'artiste : elle constitue peut-être la clé de lecture la plus pertinente pour comprendre une carrière qui n'a cessé de déjouer les attentes. « Personne ne m'ennuie plus que moi-même », confie-t-elle, trouvant « d'autres personnes beaucoup plus intéressantes ». Cette altérité revendiquée, ce refus de se laisser figer dans une identité stable, traverse l'intégralité de son œuvre. Entrée dans le domaine par amour et conviction, elle confirme bien : « C'est seulement quand j'ai réalisé que les acteurs ont le pouvoir d'émouvoir les gens que j'ai décidé de poursuivre le métier d'actrice comme carrière ».
DE LA COMÉDIENNE CAMÉLÉON À L’ART DE LA MÉTAMORPHOSE
La critique s'accorde à reconnaître chez Blanchett une capacité de transformation rarement égalée. Cate Blanchett est une sorte de caméléon qui peut se transformer en n'importe quel rôle qu'elle joue, qu'il s'agisse de la reine Elizabeth I, de Katharine Hepburn ou de Bob Dylan. Cette plasticité n'est pas un simple exercice de style : elle touche à la structure même de son identité professionnelle. La comédienne elle-même admet oublier parfois le son de sa propre voix, égarée entre les accents qu'elle a incarnés. « Peut-être que je sais quelle est ma voix créative, mais je ne sais pas à quoi ressemble ma voix littérale », confie-t-elle, résumant avec une honnêteté désarmante le paradoxe de la comédienne totale. Cette faculté de métamorphose pose néanmoins une question critique : que reste-t-il de Blanchett elle-même lorsque tous ses personnages sont si parfaitement habités ? Certains observateurs notent que ses personnages bien que inflexibles, stylisés, rusés, sophistiqués, restent à peine distinguables de la personne elle-même. La comédienne et ses rôles semblent fusionner dans une même aura de distance aristocratique. Cette indistinction, qui fait sa force, peut aussi devenir une limite : la perfection technique de la transformation empêche parfois toute surprise, toute faille véritable, toute différenciation.
Le parcours de Blanchett est jalonné de performances qui ont redéfini les attentes du public et des critiques. Son rôle dans « Elizabeth » de Shekhar Kapur constitue une véritable révélation. La jeune comédienne australienne y incarne une reine en devenir, maîtrisant son impressionnante transformation de reine vulnérable en souveraine calculatrice. Ce qui distingue cette performance, c'est son refus d'une lecture hagiographique. Elle s'attache à la complexité des premières années d'Élisabeth plutôt que de nous présenter une reine parfaite dès le départ. Elle montre les nerfs, l'incertitude, la construction laborieuse du pouvoir. Puis, près de quinze ans plus tard, « Blue Jasmine » de Woody Allen offre une autre variation sur le thème de la chute et de la reconstruction, mais en miroir inversé. Jasmine, ancienne mondaine et oisive new-yorkaise en pleine décomposition, est une personnalité qui se fissure. La performance de Blanchett est bien stratifiée, naviguant entre passé et présent, entre brutalité et vulnérabilité saisissante. Et justement, la critique avait salué la performance la plus complexe et la plus exigeante de la carrière cinématographique de la comédienne. Ce qui frappe, c'est cette continuité, à la fois apparente et souterraine entre Elizabeth et Jasmine : deux femmes qui construisent une façade de contrôle, l'une pour accéder au pouvoir, l'autre pour tenter de le conserver, et qui toutes deux voient cette façade se fissurer.
Puis, avec « Carol » de Todd Haynes et « Tár » de Todd Field, Blanchett explore des territoires où l'ambiguïté morale devient le sujet même du film. Dans « Carol », son personnage est une femme prise entre classe et élégance d’une part et peur et doute de soi de l’autre. La performance est toute en retenue : des gestes minuscules, des mains qui touchent le visage, des cheveux caressés. « Tár » représente peut-être l'apogée de cette exploration de l'ambiguïté. Todd Field écrit le rôle spécifiquement pour elle, et Blanchett livre une performance d’une rare maîtrise dans le cinéma. Et ce qui rend la performance si saisissante, c'est que la comédienne refuse toute sympathie facile. Blanchett incarne un personnage complexe qui ne cherche pas à plaire au spectateur.
Et, il ne faut pas oublier qu’il serait réducteur de limiter l'analyse de la carrière de Blanchett au cinéma. Son engagement théâtral, notamment à la tête de la « Sydney Theatre Company » avec son époux Andrew Upton, révèle une autre dimension de son art. Pour elle, «La survie ou la mort d'une pièce de théâtre repose sur la connexion avec le public et l'écoute de ses réactions ». Cette écoute intense, cette relation vivante avec le public, contraste avec la rigidité potentielle du cinéma.
Finalement, la carrière de Cate Blanchett, vue dans son ensemble, dessine la trajectoire d'une artiste qui n'a cessé de repousser les limites de son art tout en restant insaisissable.
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE CATE BLANCHETT
« Elizabeth » de Shekhar Kapur (1998) ; « Veronica Guerin» de Joel Schumacher (2003) ; « La Vie aquatique » de Wes Anderson (2004) ; « Aviator » de Martin Scorsese (2004) ; « Babel » de Alejandro González Iñárritu (2006) ; « The Good German » de Steven Soderbergh (2006) ; « I'm Not There » de Todd Haynes (2007) ; « Robin des Bois » de Ridley Scott (2010) ; « Blue Jasmine » de Woody Allen (2013) ; « Cendrillon » de Kenneth Branagh (2015) ; « Carol » de Todd Haynes (2015) ; « Bernadette a disparu » de Richard Linklater (2019) ; « Tár » de Todd Field (2022) ; « The Insider » de Steven Soderbergh (2025) ; « Father Mother Sister Brother » de Jim Jarmusch (2025).