La "VAR" footballistique et la "VAR" politique - Abdesslam Benabdelali

La "VAR" footballistique et la "VAR" politique - Abdesslam Benabdelali

Ce que révèle la VAR n'est pas simplement une évolution des moyens d'arbitrage, mais une transformation de notre rapport à la "vérité" elle-même.

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Se saisissant de l'assistance vidéo à l'arbitrage (VAR), le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume, propose une réflexion philosophique sur notre rapport contemporain à la vérité, à la technologie et à la responsabilité. Si la VAR promet une justice plus objective sur les terrains de football, supprime-t-elle pour autant l'interprétation ou le jugement humain ? Dans cette chronique à la fois profonde et amusante, il étend cette interrogation au champ politique, pour analyser ses possibles apports et ses limites. Une méditation sur la tentation croissante de déléguer aux machines le poids de nos décisions.

Abdesslam Benabdelali

 Puisque nous voilà plongés dans l'univers du football, de l'arbitrage et de la "VAR", une question vient naturellement à l'esprit : cette technologie (VAR – Video Assistant Referee, l'assistance vidéo à l'arbitrage) a-t-elle apporté davantage de justice au jeu, ou a-t-elle plutôt redéfini la notion de "vérité", modifié le rôle et la signification de l'erreur, et peut-être même infléchi le cours des matchs eux-mêmes ?

Autrefois, l'erreur arbitrale faisait partie du "drame" du match. Le public s'enflammait, les joueurs protestaient, puis la décision de l'arbitre devenait matière à récit et à mémoire, alimentant les débats de la semaine dans l'attente du prochain match. Aujourd'hui, il existe un espoir permanent de "trancher l'affaire" sur le champ et sur le terrain, en recourant à la technologie pour régler les litiges et statuer sur la "vérité" de ce qui s'est passé. Mais cet espoir lui-même a engendré une nouvelle forme de tension. Chaque décision est désormais susceptible d'être réexaminée, chaque image peut être disséquée, comme si le match ne se jouait plus seulement sur la pelouse, mais aussi dans sa version "la plus proche de la vérité", au sein de la salle VAR.

De ce point de vue, l'effet de la VAR ressemble, d'une certaine façon, à ce que la modernité a produit dans d'autres domaines : réduire la marge d'action humaine au nom de l'"objectivité", et substituer la technique à l'homme pour élargir ses capacités et affûter ses sens. Mais le paradoxe est que cette technologie, comme dans d'autres domaines, n'a pas atteint l’objectivité tant espérée, ni supprimé la pluralité des interprétations et des points de vue.

 Autrefois, nous faisions confiance à l'arbitre précisément parce que nous ignorions ce qu'il ne voyait pas. Mais depuis que nous avons prétendu tout voir, il ne nous reste plus rien en quoi avoir confiance. C'est comme si la VAR n'avait pas mis fin à la controverse, mais l'avait simplement déplacée : de l’interrogation "Qu'a vu l'arbitre ?" vers une question bien plus complexe : "Comment devrions-nous voir ce que nous voyons ?" C'est peut-être pour cette raison que le football continue —certains diront heureusement — de susciter la passion, car il nous rappelle que la justice parfaite est plus difficile à atteindre que la simple possession d'une image ou d'une technologie. Entre les faits et leur interprétation, il reste toujours un petit écart par lequel s'insinue le doute et s'immisce l'humain, attisant la controverse.

Ce que révèle la VAR n'est pas simplement une évolution des moyens d'arbitrage, mais une transformation de notre rapport à la "vérité" elle-même. Par le passé, l'arbitre incarnait une autorité humaine faillible, mais tout le monde savait que sa décision était définitive, malgré la limitation de sa vision et la relativité de son jugement. Avec la VAR, une nouvelle présupposition est née : si les hommes s'opposent, recourons à la machine qui "ne laisse passer aucune iniquité", comme si la technologie occupait la place du témoin infaillible ou du juge impartial.

Mais ce que cette vision occulte, c'est que la technologie ne "juge" pas d'elle-même. Elle ne fournit que des données, des images, des angles et des mesures. Les significations, les intentions, les interprétations et les jugements restent du ressort de l'homme, qu'il se trouve dans la "salle" ou sur le terrain. L'image seule ne dit pas si un contact mérite un penalty ou non, tout comme la ligne de hors-jeu tracée électroniquement n'acquiert son sens qu'au sein d'un système de règles, de conventions et d'interprétations humaines.

On peut donc dire que la VAR exprime une tendance plus large qui caractérise notre monde contemporain : le transfert de confiance du jugement humain vers l'intermédiaire technique. Comme si l'homme, ayant perdu confiance en ses propres jugements, cherchait une certitude hors de lui-même. Mais le paradoxe est que cette certitude n'est jamais atteinte, car la technologie elle-même ne fonctionne qu'à l'intérieur d'un horizon humain qui détermine ce qu'il faut filmer, comment le filmer, sous quel angle, et ce qui constitue une faute en premier lieu.

À cet égard, la VAR ne représente pas une victoire de la vérité sur l'erreur, mais une nouvelle foi dans la technologie comme voie d'accès à la "vérité". Une foi proche de ce que certains philosophes ont appelé le "mythe de l'objectivité absolue" : la croyance qu'il est possible d'atteindre une réalité pure, exempte de tout point de vue et de toute interprétation.

La leçon que nous offre le football est peut-être l'inverse de ce que nous croyons : plus les caméras se multiplient et les angles se diversifient, plus nous prenons conscience que la vision n'est pas la vérité elle-même. L'image n'annule pas l'interprétation, elle peut même la démultiplier. Et l'homme, même entouré d'écrans et d'algorithmes, est toujours contraint d'interpréter, de juger, de décider et d'assumer la responsabilité de ses décisions.

C'est pourquoi la question fondamentale n'est peut-être pas "La VAR est-elle infaillible ?", mais plutôt : notre aspiration à la VAR ne révèle-t-elle pas notre besoin contemporain d'une nouvelle autorité à laquelle déléguer le fardeau du jugement et de la responsabilité ? Peut-être ne faisons-nous pas confiance à la technologie parce qu'elle ne se trompe pas, mais parce que nous sommes de moins en moins disposés à assumer la fragilité du jugement humain lui-même.

Cette réticence s'étend à d'autres domaines bien au-delà du football. C'est peut-être pour cela que certains s'interrogent : une VAR pourrait-elle faire, dans le champ politique, plus qu'il ne fait sur le terrain du football, et dissiper bon nombre de conflits ?

Pour répondre à cette question, il faut partir du fait que la politique diffère radicalement du sport. Dans un match, il existe un accord préalable sur les règles et l'objectif du jeu, et le désaccord porte généralement sur des faits précis : le ballon a-t-il franchi la ligne ? Le joueur était-il hors-jeu ? A-t-il touché le ballon de la main intentionnellement ? En politique, en revanche, le litige ne porte pas seulement sur les faits, mais sur des valeurs, des intérêts et des conceptions contradictoires du bien commun. Même si tous s'accordaient sur les faits, ils pourraient encore diverger sur leur signification et sur ce qu'il convient d'en faire.

C'est pourquoi une "VAR politique", si elle existait, pourrait trancher certaines questions factuelles, mais non les véritables questions politiques. Il pourrait établir qu'un chiffre est exact ou qu'un événement a bien eu lieu, mais il ne pourrait pas décider si une politique est juste ou injuste, utile ou nuisible, désirable ou non.

On peut même aller plus loin. Plus la confiance dans les intermédiaires techniques s'accroît dans le champ politique, plus le risque augmente de transformer les désaccords politiques en questions techniques. Les citoyens cessent alors de débattre des finalités communes et s'en remettent aux experts, aux indicateurs et aux algorithmes. La politique se mue progressivement en "gestion administrative", et le citoyen devient un récepteur de décisions présentées comme fondées sur des "données objectives".

C'est cette tendance que l'on perçoit dans notre monde contemporain : on croit souvent que davantage de statistiques, de données ou de sondages suffira à résoudre les conflits et à réaliser des "réformes". Mais la réalité montre que l'abondance d'informations ne conduit pas nécessairement au consensus ; elle peut même fournir à chaque camp de nouveaux outils pour défendre sa position.

On peut donc dire que le rêve d'une "VAR politique" révèle un désir ancien et toujours renouvelé : se débarrasser de la tragédie de la politique elle-même, c'est-à-dire de la nécessité de choisir dans un monde de malentendus, et de parvenir au "consensus" dans un monde marqué par la différence et le conflit. C'est le rêve de substituer la certitude au débat, la décision à la délibération, et la connaissance au choix.

Mais la politique commence précisément là où s'arrête la capacité des faits à trancher les questions. Après avoir su ce qui est, il nous reste à décider ce qui devrait être. Et dans cet écart entre l'être et le devoir-être, entre le réel et la valeur, aucune technologie ne peut nous dispenser de la responsabilité du jugement. C'est peut-être pour cette raison qu'il n'existe pas, et n'existera jamais, de VAR capable de mettre fin au désaccord politique, car le désaccord n'est pas toujours un déficit d'information : il est, bien souvent, l'expression légitime d'une pluralité de visions, de sens et d'objectifs.

Certains objecteront : les caméras qui envahissent nos rues, nos ruelles et nos espaces intimes ne constituent-elles pas une sorte de "VAR social" auquel on pourrait recourir prochainement, et qui préparerait le terrain à des VAR politiques ?

Il est vrai que l'on peut regarder la prolifération des caméras dans l'espace public comme une forme de "VAR" social, conservant une trace de ce qui s'est passé. De même que les caméras sont installées dans les stades pour enregistrer chaque mouvement et chaque infraction potentielle, elles sont déployées dans les rues, les ruelles et les administrations pour documenter les actes et s'y référer en cas de litige.

Longtemps, le témoignage fut lié à la mémoire, à la conscience, à la réputation et à la sincérité du témoin. Aujourd'hui, l'image tend à occuper la place du témoin idéal. Pourtant, l'image, comme dans le cas de la VAR footballistique, ne parle pas d'elle-même. Elle a toujours besoin de quelqu'un pour choisir l'angle de prise de vue, déterminer ce qu'il faut enregistrer et interpréter ce qui y apparaît. C'est pourquoi les parties en litige regardent souvent le même enregistrement et en tirent des conclusions différentes. Et les débats judiciaires autour de certaines vidéos — leur interprétation, leur authenticité, la question de leur possible falsification — restent bien présents dans nos mémoires.

De là émerge un paradoxe frappant : plus les moyens de vision se multiplient, moins l'interprétation disparaît — elle gagne au contraire en importance. La croyance que la caméra restitue la réalité telle quelle dissimule le fait que toute vision est simultanément une construction du visible et un choix.

Cela dit, si les caméras ne remplissent pas pleinement une fonction cognitive, elles exercent aussi une fonction éthique et politique. Elles ne servent pas uniquement à savoir ce qui s'est passé, mais à orienter les comportements avant même qu'ils ne se produisent. L'individu qui sait qu'il est "sous surveillance" en tient compte dans ses actes. C'est comme si l'efficacité de la surveillance ne résidait pas tant dans la vision effective que dans la possibilité d'être observé à tout moment.

C'est pourquoi la différence entre le VAR sportif et les caméras urbaines réside peut-être en ceci : le premier est convoqué après l'événement, tandis que les secondes influencent l'événement avant qu'il ne survienne. Elles ne se contentent pas d'arbitrer, elles participent à la formation des comportements eux-mêmes et à l'évitement de ce qui pourrait attirer l'attention. Leur fonction est davantage dissuasive et préventive qu'"arbitrale".

Dans le football, on dit généralement que malgré la VAR, la décision finale appartient à l'arbitre. Pourtant, on constate que beaucoup d'arbitres préfèrent renvoyer la responsabilité sur la VAR, non pour s'y référer, mais pour s'en délester — comme s'ils "renvoyaient le ballon dans son camp". Certains arbitres ne se dirigent pas vers le petit écran pour en déduire leur jugement, mais pour y trouver ce qui justifie un jugement déjà arrêté. La technologie n'est plus un outil d'éclairage, mais un moyen de partager ou d'alléger la responsabilité.

En ce sens, la VAR ne révèle pas seulement une crise de l'arbitrage sportif, mais une mutation plus profonde de la culture contemporaine : le passage de la quête de la "vérité" à la quête d'un partenaire dans la responsabilité. L'homme moderne ne veut pas seulement être moins exposé à l'erreur ; il veut aussi être moins exposé à la critique. C'est pourquoi le recours à la technologie peut devenir, dans certains cas, un moyen de partager la responsabilité plutôt que d'atteindre la certitude. Aussi, même si une VAR politique venait à exister, on n'y recourrait peut-être que pour atténuer le poids des lois promulguées, des décisions prises et des responsabilités endossées.