De l’orientalisme journalistique : Quand Le Monde réinvente le Maroc ½ - Mohamed Benabdelkader

De l’orientalisme journalistique : Quand Le Monde réinvente le Maroc ½ - Mohamed Benabdelkader

Le Sultan Moulay Abderrahmane, fièrement sorti de son palais, assis sur son cheval, vêtu d’un costume doré et blanc, entouré de sa garde ainsi que de ses principaux officiers, telle qu’immortalisée par le pinceau d’Eugène Delacroix

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Dans une analyse fouillée et sans concession, Mohamed Benabdelkader démonte l’« enquête » du journal Le Monde consacrée au règne de Mohammed VI, qu’il accuse de perpétuer un orientalisme médiatique biaisé et réducteur. En convoquant les représentations de Delacroix et les récits de Walter Harris, l’auteur oppose la rigueur ethnographique et le souci du réel des observateurs du XIXᵉ siècle, quoique essentialistes, au flou sensationnaliste d’une presse qui, selon lui, réinvente le Maroc au prisme des clichés et de la caricature.

Par Mohamed Benabdelkader

Au fil de ma lecture des six épisodes de la longue enquête publiée par Le Monde sous le titre L’énigme Mohamed VI, deux images se sont progressivement imposées dans mon esprit. La première est celle du Sultan Moulay Abderrahmane, fièrement sorti de son palais, assis sur son cheval, vêtu d’un costume doré et blanc, entouré de sa garde ainsi que de ses principaux officiers, telle qu’immortalisée par le pinceau d’Eugène Delacroix. La seconde image concerne le sultan Moulay Hassan Ier, telle que la rapporte le journaliste britannique Walter Harris dans son ouvrage Le Maroc disparu lorsqu’il écrit :

« C’est en 1887 que je pénétrai pour la première fois à la cour marocaine, quelques mois seulement après mon arrivée au Maroc, lors d’une invitation de feu sir William Kirby Green à participer à son ambassade auprès du sultan. Moulay Hassan se trouvait alors à l’apogée de sa puissance. C’était un souverain fort, parfois cruel, et incontestablement capable. Son énergie ne faiblissait jamais ; il maintenait l’ordre parmi les tribus rebelles et réprimait sans cesse les soulèvements, voyageant inlassablement à travers le pays, toujours accompagné de la cohue de ses harkas. »

Ces deux images, empreintes de rigueur et de précision, présentant les deux puissants Commandeurs des croyants et chefs d’État dans toute leur majesté, contrastent vivement avec le portrait flou, fantaisiste et trompeur que le journal Le Monde tente d’exposer dans sa soi-disant enquête. Deux représentations du pouvoir monarchique au Maroc, qui divergent profondément, semblent refléter le fossé existant entre deux sensibilités orientalistes : l’une, classique, avertie et fondée sur un souci sincère et authentique du réel, l’autre, moderne, erronée et marquée par une dérive médiatique dépourvue de tout scrupule envers la vérité.

Eugène Delacroix a représenté le sultan Moulay Abderrahmane du Maroc dans un tableau célèbre réalisé en 1845 et intitulé “Moulay Abderrahmane, sultan du Maroc”. Cette œuvre montre le sultan sortant de son palais à Meknès, dans une posture majestueuse et imposante, incarnant à la fois la puissance et la dignité du Sultan. Delacroix capture un moment fascinant d’une cérémonie impressionnante, où le souverain est montré dans une mise en scène solennelle, comme une figure iconique du pouvoir monarchique au Maroc.  Cette image, bien que nourrie d’un style artistique inscrit dans la tradition de l’orientalisme classique, souligne à la fois l’autorité directe du Sultan et son enracinement dans une tradition ancienne. Ce tableau conservé au musée des Augustins à Toulouse, est historiquement lié à une mission diplomatique française dirigée par le comte de Mornay, où Delacroix accompagnait la délégation comme peintre et témoin.

Exotisme et fidélité à la réalité

Dans cette représentation, le sultan est montré à cheval, une règle chez les sultans alaouites pour donner audience, projetant un regard vers l’horizon, symbole de son autorité et de sa vigilance sur son royaume. Les détails de l’entourage et des personnages clés du Makhzen renforcent l’impression d’un pouvoir bien établi et respecté. Delacroix mêle dans cette œuvre la précision documentaire acquise lors de son voyage à une vision romantique et orientaliste de la grandeur du souverain marocain, faisant de ce portrait une référence majeure de l’orientalisme pictural.

Il est juste de dire que l’orientalisme pictural, malgré son exotisme marqué et sa tendance à véhiculer une vision essentialiste de l’Orient, avait aussi le mérite de présenter une certaine fidélité à la réalité et une capacité de compréhension ethnographique, qualités qui manquent terriblement à un certain orientalisme journalistique d’aujourd’hui. En effet, à partir du milieu du XIXe siècle, certains peintres orientalistes sont devenus de véritables voyageurs et observateurs minutieux, tenant des carnets de croquis, composant des collections d’objets et inscrivant leurs œuvres dans une démarche esthétique souvent fidèle à ce qu’ils avaient vu sur le terrain. Cette fidélité formelle à la réalité matérielle et culturelle s’exprime dans la représentation détaillée des costumes, des paysages, des architectures ainsi que des usages sociaux et politiques.

Toutefois, cette exactitude visuelle est souvent mêlée à une interprétation aménagée, façonnée pour répondre aux attentes occidentales, insistant sur des fantasmes d’oisiveté et de sensualité, ce qui produit une image rêvée et parfois stéréotypée de l’Orient. Cependant, la démarche de certains artistes, à la fin du XIXe siècle, s’oriente vers un « réalisme ethnographique » où la représentation de l’Orient devient plus scientifique et documentée, avec une volonté de témoigner de la vie réelle et des coutumes orientales. Ainsi, l’orientalisme pictural oscille entre exotisme et tentatives d’objectivité, contribuant à la fois à la construction d’un imaginaire occidental et à l’enrichissement d’un regard plus documenté sur l’Orient.

Walter Harris développe dans “Le Maroc disparu” une vision du Maroc de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, qui est à la fois historique et teintée d’orientalisme colonial. Son ouvrage relate une époque révolue du Maroc avant et pendant les temps agités du protectorat français, mettant en lumière les tensions politiques, les luttes de pouvoir, et les relations complexes entre le makhzen, les tribus, les chorfas et les confréries religieuses. Sa vision montre un Maroc en transformation profonde, où les structures traditionnelles s’effacent lentement dans un contexte de déclin d’un ordre ancien mêlé à la montée de la domination européenne. Ainsi, Harris peint une sorte de portrait nostalgique et critique d’un “Maroc disparu” livré aux mutations et aux bouleversements de son temps. 

Observations directes et souci de précision

Walter Harris, tout comme Eugène Delacroix, témoigne dans ses écrits d’un souci prononcé de précision et d’observation directe du terrain. En tant que journaliste et correspondant britannique, Harris a vécu plusieurs années au Maroc et a eu un accès privilégié à la cour marocaine, ce qui lui a permis d’offrir des descriptions précises et détaillées des réalités politiques et sociales du pays. Contrairement à certains journalistes prisonniers d’un orientalisme à la fois ignorant et arrogant, Harris adoptait une posture d’observateur attentif et souvent critique, cherchant à décrire le pouvoir du sultan Moulay Hassan avec un mélange d’admiration pour son énergie et de lucidité face à sa cruauté. Il met en avant son rôle de maintien de l’ordre dans un contexte tributaire d’anarchies et de révoltes constantes, décrivant avec minutie le déplacement du sultan et sa cohorte militaire.

Cette approche témoigne d’une volonté de rendre compte fidèlement de la complexité du Maroc de l’époque, par des observations directes et concrètes, comparable à la démarche picturale de précision ethnographique de Delacroix dans son portrait du Sultan Moulay Abderrahmane, Ainsi, Harris conjugue rigueur journalistique et sens du détail sur le terrain, ce qui renforce la valeur historique et documentaire de son ouvrage.

Malgré une certaine inspiration orientalisante typique de son époque, Walter Harris ne se laisse pas enfermer dans des stéréotypes essentialistes ni dans un simple goût pour l’exotisme, préférant un regard fondé sur l’expérience vécue, les observations directes et un sens aigu de la complexité politique. Son ouvrage “Le Maroc disparu” fait certes partie de la littérature coloniale et orientaliste, mais il fournit des descriptions détaillées, précises et documentées des réalités marocaines.

 Reproduction du discours orientaliste

Le discours orientaliste comme idéologie essentialiste n’a jamais vraiment disparu de la scène politique et des grands médias occidentaux, il se reproduit constamment sous diverses formes et avec une intensité variable selon les périodes. À travers les médias d'information et de divertissement contemporains, les clichés orientalistes sur le monde arabe perpétuent une image déformée de « l'Autre » renforcée par des représentations culturelles erronée et stigmatisantes,

Cet orientalisme moderne ne relève plus seulement d’une curiosité ou d’un intérêt artistique, scientifique ou médiatique, mais, comme l’a bien souligné Edward Saïd, théoricien fondateur des études postcoloniales, d’un outil idéologique qui sert à justifier des rapports de pouvoir et à maintenir une domination culturelle et politique occidentale. Ainsi, ces représentations médiatiques participent souvent à la déshumanisation, à la marginalisation ou à la caricature des peuples concernés, en occultant leurs réalités sociales, politiques et culturelles complexes.

C’est dans cette continuité du discours orientaliste, qu’un certain nombre de journalistes occidentaux, écrivent aujourd’hui sur l’Afrique du Nord et l’Orient, à partir de clichés et stéréotypes sans aucun souci de déontologie professionnelle, ce qui correspond à ce que l’on peut appeler l’« orientalisme médiatique », un phénomène qui se caractérise par une reproduction simplificatrice, essentialiste et souvent biaisée des sociétés de ces régions, perpétuant des représentations figées et négatives héritées du discours colonial et impérialiste.

Orientalisme médiatique

Si ce n’est pas cette vision négative et essentialiste, saturée de fake news et de jugements simplificateurs, qui a présidé à la prétendue enquête du journal Le Monde sur le règne de Mohammed VI, comment donc expliquer que ce média grand public ait pu s’éloigner à ce point de toute rigueur journalistique et éthique ?

Si l’orientalisme, en tant que système de représentation et de pensée, continue de modeler la perception occidentale de l’autre (l’Orient et l’Afrique du nord) au moyen d’une perception souvent méprisante et sans la moindre remise en question, le journal Le Monde en est un exemple typologique, qui, à travers une série d’articles sensationnalistes et polémiques, rédigés au détriment de la tradition du journalisme de terrain rigoureux, illustre comment effectivement  un organe de presse influent, pourrait perpétuer une vision orientaliste qui véhicule des stéréotypes stigmatisants et méprisants sur l’autre, C’est ainsi que le premier journal en France, contribue à maintenir vivant un imaginaire orientaliste, construit autour d’un grand pays de l’Afrique du nord, tout en  alimentant une  fabrication des perceptions réductrices et erronés sur la monarchie marocaine.