Emploi au Maroc : du diagnostic à la doctrine : Cinq conditions pour une stratégie crédible

Emploi au Maroc : du diagnostic à la doctrine : Cinq conditions pour une stratégie crédible

L'emploi, plus que tout autre enjeu, réclame ce changement de paradigme : passer de la cartographie des vagues à la barre du navire. C'est ici que le politique doit reprendre la main. La rentrée politique sera jugée à l’aune d’un seul critère : sa capacité à transformer ces diagnostics accumulés en une doctrine claire et opérationnelle pour l’emploi.

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La publication du rapport de l’Institut Royal des Études Stratégiques (IRES) sur l’emploi relance un débat crucial : sans une stratégie claire et ambitieuse, le Maroc risque de rester prisonnier d’analyses sans lendemain, écrit Adnan Debbarh : Gouvernance, formation, ancrage territorial, cohérence industrielle et inclusion économique dont les cinq conditions qui apparaissent désormais incontournables pour transformer le diagnostic en une véritable doctrine nationale de l’emploi.

Adnan Debbarh

La rentrée politique s’annonce, et avec elle, l’inévitable parade des priorités affichées. Cependant, derrière les discours, une réalité s’impose : le Maroc n’aura ni cohésion sociale, ni puissance économique, ni influence internationale sans une stratégie crédible sur l’emploi.

La publication récente du rapport de l'Institut Royal des Études Stratégiques (IRES) sur l’emploi arrive à point nommé pour relancer le débat sur un thème qui concentre aujourd'hui l'une des principales inquiétudes des Marocains.                                                                                                                Le document, riche en données et précis dans ses comparaisons internationales, offre une base solide pour réfléchir à l'avenir de l'emploi au Maroc. Il témoigne d'un travail rigoureux qui mérite d'être reconnu.

Pourtant, à la lecture, une retenue familière se fait jour. L'IRES décrit beaucoup, mais prescrit peu. Cette prudence est peut-être compréhensible sur certains sujets, et encore, mais l'emploi, cœur du pacte social, peut-il se contenter de propositions en demi-teinte ?                                                            

La limite du rapport est là : il éclaire, mais n'oriente pas suffisamment. C’est là que le raisonnement atteint ses limites : si le diagnostic éclaire, il ne dessine pas le chemin. Or un pays en quête d’emplois durables ne peut se contenter d’un éclairage partiel ; il a besoin d’un cap, d’une boussole.

C'est particulièrement frappant avec les cinq leviers qu'il identifie (industries vertes, numérique, services, consolidation des secteurs existants, entrepreneuriat) : s'ils sont pertinents, ils appellent le nécessaire saut qualitatif, du levier technique à la condition structurelle. En effet, leur faisabilité n'est pas technique ; elle est structurelle.

La valeur d'une stratégie ne réside pas dans l'inventaire des secteurs d'avenir, mais dans sa capacité à définir les conditions de leur émergence. C'est cette articulation cardinale qui manque aujourd'hui.

Cinq points aveugles à combler pour une stratégie crédible :

La gouvernance : l'impératif du pilotage clair. Aucune stratégie ne produira d'effets sans clarification des responsabilités, sans instance de pilotage dotée de réels pouvoirs et sans reddition de comptes transparente. Qui pilote ? Qui est responsable des résultats ? La question n'est pas bureaucratique, elle est politique. Sans réponse, nous ajouterons simplement un nouveau rapport à la pile des bonnes intentions non appliquées.

La formation : une stratégie nationale des compétences, pas un catalogue de souhaits. Il ne suffit pas de citer le numérique ou le vert comme on dresse une liste ; cette approche en "catalogue" montre ses limites. La preuve ? Alors que l'industrie automobile recherche désespérément des ingénieurs en conception, le secteur numérique voit ses meilleurs profils s'expatrier. Sans stratégie nationale des compétences, le Maroc forme souvent pour d'autres marchés plutôt que pour le sien.

Pour inverser cette tendance, il faut bâtir une stratégie nationale des compétences concertée avec les entreprises, qui définisse les métiers critiques, finance massivement la reconversion des actifs et transforme radicalement l'orientation et l'offre de formation. L'objectif est clair : armer chaque jeune pour les emplois de demain, non pour ceux d'hier.

L'ancrage territorial : une politique de l'emploi par les bassins. L'emploi ne se décrète pas depuis Rabat. Une usine à Khouribga n'a pas les mêmes besoins qu'une plateforme logistique à Tanger. La stratégie doit être déclinée en plans d'emploi territoriaux, co-construits avec les régions, les communes et les acteurs économiques locaux, pour valoriser les atouts spécifiques de chaque bassin et y attirer les investissements idoines.

La cohérence industrielle : briser les logiques de silos. La création d'emplois durables nécessite une articulation fine entre la finance, la production, la logistique, la R&D et la commercialisation. Le rapport évoque les secteurs, mais ignore les écosystèmes. Une politique de l'emploi est une politique industrielle intégrée qui facilite les connexions entre les maillons de la chaîne de valeur et encourage les clusters innovants. Des pays émergents comme le Vietnam ou la Turquie ont démontré qu’en intégrant formation, production et exportation dans une même logique, ils pouvaient créer des millions d’emplois industriels en une décennie. Le Maroc faute de cohérence, reste trop souvent au milieu du gué.

L'inclusion économique : une condition de la cohésion. Enfin, une stratégie de l'emploi qui ignore les questions d'accès des femmes, des jeunes diplômés et du secteur informel est une stratégie incomplète. Elle doit inclure des mesures ciblées pour favoriser l'entrepreneuriat féminin, formaliser l'économie informelle par l'incitation et non la contrainte et créer des passerelles concrètes pour l'insertion des premiers emplois.

Vers une doctrine de l'emploi : Souveraineté, Compétence, Territorialité

Pour sortir de l'incantation, le Maroc doit se doter d'une doctrine claire, articulée autour de trois piliers fondamentaux. Le premier, la souveraineté économique, implique de développer des champions nationaux et un tissu de PME robustes dans des secteurs clés comme l'énergie verte, l'agroalimentaire ou la logistique. L'objectif est d'y ancrer des emplois non délocalisables et à forte valeur ajoutée. Cette ambition ne peut aboutir sans le second pilier, celui d'une compétence stratégique, qui consisterait à faire de la formation et de l'innovation le premier budget de la nation, en adéquation directe avec les besoins avérés de l'économie. Enfin, cette stratégie doit s'incarner concrètement par une territorialité active, en donnant aux régions les moyens légaux et financiers nécessaires pour qu'elles deviennent les véritables architectes de leur développement économique et de leur politique de l'emploi.

L'IRES a livré un travail sérieux. Mais il reste prisonnier d'un cadre où la prudence étouffe la proposition. Le moment est venu d'exiger plus. Non pas plus de données, mais plus de vision. Non pas plus de leviers, mais plus de courage politique pour en définir les conditions de réussite.

L'emploi, plus que tout autre enjeu, réclame ce changement de paradigme : passer de la cartographie des vagues à la barre du navire. C'est ici que le politique doit reprendre la main. La rentrée politique sera jugée à l’aune d’un seul critère : sa capacité à transformer ces diagnostics accumulés en une doctrine claire et opérationnelle pour l’emploi.

C’est ce cap que la nation attend désormais, et qu’aucun parti, aucune institution, ne peut plus différer.

Les débats récents en apportent la preuve : la réflexion foisonne, mais peine encore à se cristalliser en un cadre d’action. Plusieurs publications dans la presse économique ont tenté d’élargir l’horizon, en rendant compte du rapport de l’IRES. Elles mettent en avant l’impact de l’intelligence artificielle, la fuite des talents ou encore la fragilité des PME. Ces analyses sont utiles, elles enrichissent le panorama et rappellent l’ampleur des défis. Mais elles restent souvent au stade du catalogue, juxtaposant constats et mesures. Or, une véritable stratégie ne se résume pas à accumuler des priorités : elle suppose un cadre de cohérence, une doctrine capable d’articuler souveraineté, compétence et territorialité. C’est à cette condition que le Maroc pourra passer du registre de l’intention à celui de l’action.