chroniques
La Fête – Par Seddik Maaninou
Le Roi Mohamed VI sur le trône, le Prince héritier Moulay El Hassan, qui deviendra roi en 1961 sous le nom de Hassan II (D) et le Prince Moulay Abdellah (G). En octobre 1934, et sous la pression de l’initiative nationale, le grand vizir Mohammed El-Mokri publia un décret instituant une nouvelle fête : la Fête du Trône
Née il y a 92 ans d’une initiative populaire nationaliste à Salé, la fête du Trône est devenue l’un des symboles les plus puissants de l’unité entre le peuple marocain et son Souverain. Seddik Maaninou revient dans cette chronique sur comment cette fête est sortie de l’ombre du Protectorat à l’officialisation, puis à son inscription dans la vie politique et sociale du Royaume. Un moment qui demeure une célébration à la fois historique et vivante.

Par Seddik Maaninou
Le peuple marocain a célébré le 29 juillet dernier le 26e anniversaire de l’accession du Roi Mohammed VI au Trône de ses glorieux ancêtres. Plus qu’une simple commémoration, cette fête constitue l’occasion de renouveler les liens indéfectibles de la Bayaa entre le peuple et son Roi, mais aussi de dresser le bilan des réalisations accomplies et de planifier les chantiers à venir.
Pendant des siècles, les Marocains ne connaissaient pour jours fériés que les fêtes religieuses : l’Aïd al-Adha, l’Aïd al-Fitr et, depuis l’époque mérinide, la célébration du Mawlid, anniversaire de la naissance du Prophète. Ces festivités religieuses marquaient les rares pauses annuelles, des moments de repos pour les familles et les artisans.
L’initiative d’un jeune nationaliste
C’est dans les années 1930 qu’est née l’idée d’un nouvel anniversaire national. En juillet 1933, le jeune Mohamed Hassar publia dans la revue Al-Maghreb, éditée à Rabat, un article appelant à célébrer une Fête du Trône, à l’image des monarchies européennes. Sa proposition fit sensation au sein de la mouvance nationaliste encore naissante, et le 18 novembre 1933, la première célébration du Trône eut lieu.
Il s’agissait non pas d’une décision souhaitée ou imposée par le Sultan Sidi Mohammed Ben Youssef (futur Mohammed V), mais d’une initiative populaire en hommage à un souverain déjà engagé, malgré son jeune âge, dans la voie de la libération nationale face à la domination coloniale, le Sultan se transformant en véritable chef de la mouvance nationale alors à ses premiers pas.
L’initiative
Les nationalistes de Salé se réunirent et mirent sur pied un comité auquel fut confiée la mission de préparer la célébration de la Fête du Trône, d’en proposer le lieu, les formes de réjouissance et les modalités de mobilisation. Le journal As-Saâda, publié à Rabat, publia la liste des membres de ce comité, parmi lesquels figurait mon père, Haj Ahmed Maâninou. L’article décrivait également l’enthousiasme populaire qui marqua la ville, ainsi que la participation de ses habitants, issus de divers métiers et quartiers, à l’expression de leur joie et de leur attachement au Trône alaouite.
Mon père a consigné dans ses mémoires «ذكريات ومذكرات» ( Souvenirs et Mémoires) les étapes de la préparation et la synergie des efforts. Les nationalistes choisirent d’organiser la célébration dans la « Kissaria ». Les habitants prirent part aux préparatifs en décorant la place, certains offrant tapis, banquettes, ainsi que tout le nécessaire pour préparer le thé et les pâtisseries. Le jour venu, la population se rassembla, entonna des chants patriotiques et écouta des discours appelant à préserver le fondement du pacte d’allégeance au Sultan.
Dans son édition du 22 novembre 1933, le quotidien As-Saâda écrivait : « Ce jour-là, le pacha de la ville et le mohtassib organisèrent une grande cérémonie au cours de laquelle une foule nombreuse afflua, dans une atmosphère de joie et d’allégresse. »
Le décret
L’administration coloniale française fut surprise par cette initiative inattendue et craignit que l’année suivante ne voie se multiplier de semblables célébrations dans les différentes régions du Royaume. Les services de renseignement français rapportèrent que, dans plusieurs villes, les habitants ayant appris l’existence de cette nouvelle fête s’étaient engagés à la célébrer l’année suivante. Redoutant toute évolution imprévisible, les rapports des autorités françaises recommandèrent de prendre des mesures pour contenir la situation.
Ainsi, en octobre 1934, et sous la pression de l’initiative nationale, le grand vizir Mohammed El-Mokri publia un décret instituant une nouvelle fête : la Fête du Trône, fixée alors au 18 novembre de chaque année. Par précaution, le décret interdisait tout discours ou slogan à l’occasion, de peur que le mouvement nationaliste ne profite de ces célébrations pour diffuser ses messages appelant à l’unité autour du Trône marocain afin de résister à l’occupation étrangère.
La fête du peuple
La célébration de la Fête du Trône, créée à l’initiative du mouvement national pour rappeler l’histoire prestigieuse du Maroc et le rôle central du Trône dans la continuité et la stabilité du pays, devint ainsi le symbole de la défense de la liberté du Royaume, de son indépendance et de son intégrité territoriale. Depuis cette date (1933), la Fête du Trône est devenue une fête nationale au cours de laquelle le Souverain adresse un discours à la Nation, revenant sur les événements vécus par le Maroc, les réalisations accomplies et fixant les objectifs fondamentaux pour l’avenir du pays.
Cette année marque donc le quatre-vingt deuxième anniversaire du lancement de la célébration de la Fête du Trône. Hassan II avait associé à cette fête la cérémonie d’allégeance ainsi que la remise des diplômes des grandes écoles, transformant une fête née du peuple en grand rendez-vous annuel de communion et de raffermissement autant du lien national que du lien social.