L’Afrique et la mer pour renouer avec une histoire de liens - Par Abdeljlil Lahjomri

L’Afrique et la mer pour renouer avec une histoire de liens -  Par Abdeljlil Lahjomri

Tanger, ville des vents et des passages, au carrefour des histoires, des mémoires et des horizons pour sceller une ambition collective : donner à l’Atlantique africain un avenir durable.

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Depuis Tanger, Abdeljalil Lahjomri appelle à faire de l’Atlantique africain un espace de coopération, d’équilibre et de durabilité. À travers le Blue Africa Summit, né à l’initiative de l’Académie du Royaume du Maroc, la Saison Bleue et le Forum mondial de la mer, le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc, esquisse une vision fondatrice : un pacte de l’océan et de l’eau, qui conjugue savoirs traditionnels, innovations scientifiques et gouvernance partagée. Dans un monde où la mer redevient enjeu de souveraineté et de survie, il invite l’Afrique à renouer avec sa vocation millénaire : celle d’une mer de liens, non de divisions.

Abdejlil Lahjomri – Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume

Tanger, capitale d’un avenir bleu pour l’Afrique

Nous sommes à Tanger, ville des vents et des passages, au carrefour des histoires, des mémoires et des horizons pour sceller une ambition collective : donner à l’Atlantique africain un avenir durable. Ce Pacte pour l’avenir durable de l’Atlantique africain s’inscrit dans un projet de déclaration solennelle qui entend redonner à l’océan sa véritable place : celle d’un bien commun, d’un réservoir de spiritualité, et d’un espace de coopération.

Depuis deux ans, ce sommet s’est affirmé comme un espace d’échange et de réflexion.  Aujourd’hui, il prend une dimension nouvelle.  L’idée n’est pas de multiplier les déclarations, mais d’esquisser des pistes concrètes, de rapprocher les expériences, de donner forme à une coopération durable autour de la mer.

Comme le rappelle Alessandro Vanoli dans son ouvrage consacré à « L’histoire des mers », celles-ci sont toujours plus que des frontières liquides : elles sont des lieux de circulation, de métissage et de refondation des récits communs. L’Atlantique africain doit aujourd’hui renouer avec cette vocation millénaire : être une mer de liens plutôt qu’une mer de séparations, un champ de rivalités et d’affrontements.

Notre réflexion se nourrirait de la sagesse africaine et des héritages universels. Elle pourrait s’ouvrir par les mots et l’heureuse proclamation de la Charte du Mandé de Kurugan Fuga de (1236), texte fondateur rappelant que « toute vie est une vie ». Ce manifeste, l’une des premières déclarations de dignité du vivant, rappelle que l’Afrique a contribué, dès le XIIIe siècle, à l’édification d’une pensée éthique et juridique du monde.

Donner à l’Atlantique africain un avenir durable

Plusieurs domaines d’action se dessinent.  Le premier concernera la gouvernance des océans.  En cette matière, elle ne peut comme bien de l’humanité être gérée selon la seule logique des intérêts. De nombreuses initiatives africaines observent déjà nos côtes, nos ressources, nos écosystèmes.  C’est un signe encourageant.  Mais il manque encore un cadre commun, un espace de convergence entre la science, la politique et la société civile.  C’est dans cet esprit que pourrait être envisagé un Observatoire africain de la gouvernance maritime, adossé à une plateforme numérique ouverte Blue Data Africa. Ce réseau relierait ports, universités, institutions et ONG pour partager et croiser les données.  Il ne s’agirait pas d’un organe de contrôle, mais d’un lieu d’intelligence collective, où les connaissances deviennent des repères pour agir ensemble.

La pêche durable représente un second champ de réflexion.  Elle reste le cœur vivant des littoraux africains et la principale source de revenu de nombreuses familles.  On pourrait imaginer des expérimentations modestes mais utiles : des filets biodégradables, des outils mesurant la durabilité des prises, ou encore des coopératives maritimes dotées d’équipement partagés.  L’essentiel serait de conjuguer le savoir des pêcheurs à l’apport de la recherche, dans un esprit d’équilibre entre tradition et innovation.

La question de la pèche renvoie aussi à un déséquilibre plus profond.  Comme l’a écrit l’historien italien Alessandro Vanoli déjà cité, nous avons fini par transformer la mer en une usine : un espace de production plutôt qu’un espace de vie.  La surpêche, partout sur la planète, n’est pas seulement une faute écologique ; c’est une forme d’oubli moral.  Elle traduit la perte de mesure, l’illusion d’une ressource infinie et le refus de laisser à la mer le temps de se régénérer.  Vanoli rappelle que la solution ne réside pas seulement dans la régulation ou les quotas, mais dans un apprentissage de la lenteur : redonner du temps au vivant, et rendre à la mer ce qui lui appartient.  Cette idée rejoint l’esprit du Blue Africa Summit : penser la durabilité non comme une contrainte, mais comme une manière nouvelle d’habiter la mer, de l’écouter et d’en partager les fruits.

De la mer à l’eau : pour un pacte africain du vivant

L’économie bleue offre un troisième terrain d’action.  Dans plusieurs pays, de jeunes entreprises testent déjà des solutions inspirantes : drones de surveillance côtière, énergies solaires flottantes, bioplastiques issus des algues, tourisme côtier à faible impact.  Un réseau léger de coopération, un Blue Innovation Hub Africa, pourrait permettre à ces initiatives de se relier et de s’enrichir mutuellement.  Il ne s’agit pas des créer un grand organisme, mais de soutenir les dynamiques existantes, souvent discrètes, toujours prometteuses.

En matière économique, nous voulons bâtir une économie bleue durable, fondée sur la justice, le respect des écosystèmes et l’inclusion sociale. En matière scientifique, nous appelons à la création d’une Haute Autorité des mythes et savoirs africains sur l’eau, ainsi qu’à des laboratoires transnationaux ouverts à la jeunesse et délivrant des bourses pour soutenir cette recherche fondamentale et appliquée sur les domaines repérés comme les plus urgents à réconforter ou à valoriser. Réconforter et valoriser, voilà bien un duo qui appellera toujours nos attentions.

Enfin, il paraît important de lier les énergies marines renouvelables à la préservation de la biodiversité.  Produire sans détruire, innover sans altérer : ces deux exigences ne devraient jamais s’opposer.  Un lieu d’expérimentation – un Parc africain des énergies marines et du vivant – pourrait réunir chercheurs, ingénieurs et étudiants atour des projets communs, associant observation, pédagogie et sensibilisation.  Un espace de travail, mais aussi de découverte, où la science et l’émerveillement se répondraient.

A travers ces propositions, c’est une vision plus large qui se dessine : celle d’un pacte africain de l’océan, mais aussi, plus profondément, d’un pacte de l’eau.  Car l’Afrique n’est pas seulement maritime par ses côtes ; elle l’est aussi par ses fleuves, ses lacs, ses étangs et ses zones humides, qui forment autant d’axes de vie, de commerce et de culture.  Ces eaux intérieures, parfois négligées, mériteraient à elles seules une réflexion d’ensemble – peut-être une conférence africaine des eaux continentales, complémentaire à celle des océans, où se rencontreraient chercheurs, aménageurs et communautés riveraines pour penser une même continuité entre la mer et la terre.

L’ensemble de ces milieux forme un système vivant, visible depuis l’espace comme un réseau d’artères bleues.  Ils mériteraient d’être mieux connus, reliés et représentés ensemble.  Il serait donc naturel d’imaginer une cartographie vivante des eaux africaines, une carte évolutive qui réunirait dans une même vision nos fleuves, nos laces et nos mers.  Cette ambition ne partirait pas de rien : elle s’appuierait sur les cartographies hydrologiques déjà existante, élaborées par les organisations africaines de bassin, par l’UNESCO, le programme des Nations-Unies pour l’Environnement et d’autres institutions, qui constitueraient les outils de base d’un travail collectif et ouvert.  Une telle démarche prolongerait naturellement la réflexion du Blue Africa Summit et donnerait au continent un outil de connaissance commun, un espace partagé d’observation, de compréhension et d’action.

Le dialogue entre les rives n’est jamais une abstraction

Ces pistes ne forment pas un programme, encore moins un manifeste.  Elles cherchent simplement à ouvrir des chemins possibles, à susciter des collaborations et à encourager la continuité entre la pensée et l’action.

Tanger, par sa position et son histoire, offre un cadre naturel à cet effort collectif.  Ville d’ouverture et de passage, elle rappelle que le dialogue entre les rives n’est jamais une abstraction, mais une expérience vécue, une nécessité.

La mer, elle, enseigne la patience et la mesure.  Elle relie ce qui semblait éloigné et nous rappelle que tout y vit en interdépendance.

C’est dans cet esprit d’attention et de continuité que nous pouvons poursuivre ensemble la recherche d’une relation juste, équilibrée et féconde entre l’Afrique et ses eaux, marines comme continentales.