Le dialogue entre Rabat et Alger, vers quel horizon ? – Par Bilal Talidi

Le dialogue entre Rabat et Alger, vers quel horizon ? – Par Bilal Talidi

Figure 1Le Roi du Maroc Mohammed VI et le Président algérien Abdelmadjid Tebboune - Tout suggère que, si dialogue il y aura, il se déroulera dans la discrétion, sans annonces officielles ni échéancier public. Cette retenue correspond à la fois à la culture diplomatique marocaine et aux contraintes internes algériennes, où le pouvoir a longtemps cultivé une posture d’intransigeance érigée en marqueur de légitimité politique

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Entre signaux diplomatiques, pressions internationales et recompositions régionales, la perspective d’un dialogue entre le Maroc et l’Algérie refait surface sans jamais être officiellement annoncée. Plus que la date d’un éventuel face-à-face, c’est la configuration stratégique qui en déterminera la portée. Dans un contexte marqué par un net déséquilibre des positions, Rabat aborde cette hypothèse en position de force, tandis qu’Alger cherche des issues pragmatiques à une équation devenue de plus en plus complexe.

Bilal Talidi

Un dialogue programmé, un calendrier volontairement flou

La décision récente du Conseil de sécurité a ouvert deux chantiers majeurs dans la gestion des tensions entre le Maroc et l’Algérie. Le premier concerne le règlement du différend autour du Sahara, dans lequel l’Algérie est désormais explicitement considérée comme partie concernée. Ce processus est encadré par l’action de l’envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies, dans le sillage de l’initiative marocaine d’autonomie. Le second chantier porte sur le dialogue bilatéral entre Rabat et Alger, porté par une dynamique politique soutenue par les États-Unis, à travers Massad Boulos, conseiller du président américain Donald Trump pour les affaires africaines.

Si la question du calendrier intrigue, elle demeure secondaire face à celle de l’horizon réel de ces discussions. Tout suggère que, si dialogue il y a ou il y aura, il se déroulera dans la discrétion, sans annonces officielles ni échéancier public. Cette retenue correspond à la fois à la culture diplomatique marocaine et aux contraintes internes algériennes, où le pouvoir a longtemps cultivé une posture d’intransigeance érigée en marqueur de légitimité politique.

Rabat, une posture de confiance et de continuité

Du côté marocain, le contexte apparaît relativement confortable. Le Royaume a constamment affiché une politique de la main tendue, sans renoncer à ses lignes rouges. L’adoption de la résolution 2797 par le Conseil de sécurité a consolidé cette position en consacrant le plan d’autonomie comme seule base crédible de règlement du conflit du Sahara.

Ce moment diplomatique s’inscrit dans une séquence plus large de renforcement du positionnement international du Maroc. Rabat a su diversifier ses partenariats, maintenir des relations équilibrées avec les grandes puissances, y compris la Russie et la Chine, tout en obtenant des forts soutiens explicites au sein même des membres permanents du Conseil de sécurité. Les relations avec Madrid et Paris ont retrouvé un niveau stratégique élevé, tandis que le partenariat avec Washington demeure l’un des piliers de la politique étrangère marocaine. Sur le plan européen, le statut avancé dont bénéficie le Royaume renforce encore sa crédibilité.

Même dans un environnement régional instable, marqué par les crises sahéliennes et les changements de régime au Mali, au Niger et au Burkina Faso, la diplomatie marocaine a su préserver ses marges d’action et maintenir son rôle de passerelle entre l’Afrique et l’Europe.

Alger face à une accumulation de vulnérabilités

À l’inverse, la situation algérienne apparaît de plus en plus contrainte. Sur le plan régional, Alger a perdu une partie de son influence, notamment au Sahel, tandis que son environnement stratégique est perçu comme instable. À l’exception de la Tunisie, toutes ses frontières sont présentées par le discours officiel comme exposées à des menaces multiples.

À ces fragilités s’ajoute une inquiétude croissante autour de la cohésion territoriale, ravivée par l’annonce de l’indépendance de la Kabylie par le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie depuis la France. Cette déclaration, intervenue dans un contexte de dégradation sans précédent des relations franco-algériennes, a renforcé le sentiment de vulnérabilité du pouvoir algérien.

La crise avec Paris s’est en effet installée dans la durée. L’adoption par le Parlement algérien d’une loi criminalisant le colonialisme, souvent utilisée par le passé comme levier politique, n’a suscité cette fois aucune réaction notable côté français. Paris semble désormais analyser la situation algérienne à travers le prisme de l’isolement international d’Alger, plutôt que dans une logique strictement bilatérale.

Rééquilibrages diplomatiques et calculs tactiques

Depuis l’automne dernier, Alger tente de corriger cette trajectoire à travers deux axes. Le premier concerne la Tunisie, avec la signature d’un accord de coopération sécuritaire et militaire. Cette initiative répond davantage à des préoccupations internes algériennes, notamment la crainte d’une instabilité tunisienne ou de menaces en provenance de la Libye, qu’à une stratégie liée au dialogue avec Rabat.

Le second axe vise l’Espagne. Après une phase de tension consécutive au soutien de Madrid au plan marocain d’autonomie en 2022, les relations ont amorcé un réchauffement progressif. Pour Alger, il s’agit autant de sécuriser ses débouchés énergétiques que de retrouver un partenaire européen capable de jouer un rôle d’intermédiaire crédible.

La carte énergétique, longtemps centrale dans la diplomatie algérienne, a montré ses limites. La suspension du gazoduc Medgaz et les restrictions commerciales imposées à l’Espagne n’ont pas produit les effets escomptés. Dans un contexte de fragilité des marchés énergétiques et d’intérêt accru de l’Europe pour le Sud de la Méditerranée, Madrid apparaît aujourd’hui comme le principal bénéficiaire d’un retour à la normalité.

Pressions américaines et recherche d’un médiateur acceptable

Dans ce contexte, l’Algérie semble rechercher une option pragmatique pour gérer son rapport au Maroc. Malgré les ajustements juridiques destinés à attirer les investissements américains dans le secteur minier, les signaux envoyés par Washington indiquent que la question du Sahara demeure un levier de pression central. Plusieurs déclarations, dont celles de l’ancien envoyé onusien Christopher Ross, suggèrent que les États-Unis entendent inciter Alger à jouer un rôle constructif dans un règlement conforme à l’initiative marocaine d’autonomie.

C’est dans cette optique qu’Alger tenterait de convaincre Madrid de contribuer à l’atténuation de la pression américaine et à la création d’un terrain d’entente avec Rabat. Contrairement aux médiations arabes ou du Golfe, perçues comme favorables au Maroc, l’Espagne est considérée par Alger comme un acteur plus acceptable.

Un dialogue possible, mais profondément asymétrique

L’ensemble de ces éléments converge vers une même conclusion : le climat est favorable à l’ouverture d’un dialogue, mais dans des conditions profondément déséquilibrées. Le Maroc aborde cette perspective avec une position diplomatique consolidée, tandis que l’Algérie cherche avant tout à sécuriser sa stabilité interne, son unité territoriale et sa réintégration dans les équilibres régionaux.

Néanmoins, le facteur temps ne joue pas en faveur d’une attente longue, jusqu’aux élections de 2027 qui pourraient porter au pouvoir une nouvelle majorité postulée comme plus favorable aux thèses algériennes. La réalité de l’isolement international de l’Algérie rend plausible le scénario d’un recours sans trop attendre à Madrid en tant que médiateur crédible, capable de l’aider à s’assurer que le dépassement de la période de tensions avec le Maroc garantira la continuité du système politique algérien, la préservation de l’unité territoriale du pays et son intégration naturelle dans son environnement régional et international.

Dans cette perspective, Madrid s’emploierait à préparer le terrain diplomatique, notamment par la validation de la nomination de Ramiro Fernández Bachiller comme nouvel ambassadeur en Algérie, succédant à Fernando Morán Calvo-Sotelo. Cette démarche vise à tourner la page de la crise déclenchée en 2022 à la suite du soutien espagnol au plan marocain d’autonomie.