Le Maroc à l’épreuve du basculement symbolique Pouvoir, guerre narrative et Africanité dans un nouvel ordre symbolique - Par Jihan El Gaabouri

Le Maroc à l’épreuve du basculement symbolique Pouvoir, guerre narrative et Africanité dans un nouvel ordre symbolique - Par Jihan El Gaabouri

En changeant de statut, le Royaume est entré dans une zone d’exposition où la réussite ne protège plus mais fragilise, et où l’absence d’une doctrine de récit africain structuré ouvre la voie à une érosion lente de son capital symbolique

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À travers la séquence de la Coupe d’Afrique organisée au Maroc, Jihan El Gaabouri met au jour un basculement bien plus profond qu’un épisode sportif ou médiatique. Ce qui s’est joué relève d’une guerre symbolique et narrative où le Maroc, désormais acteur de système et non plus simple outsider, a vu sa légitimité, sa marocanité et même son africanité mises en doute. En changeant de statut, le Royaume est entré dans une zone d’exposition où la réussite ne protège plus mais fragilise, et où l’absence d’une doctrine de récit africain structuré ouvre la voie à une érosion lente de son capital symbolique. Cette séquence révèle une urgence stratégique : dans un nouvel ordre symbolique durci, le pouvoir ne se mesure plus seulement en infrastructures et en performances, mais dans la capacité à maîtriser le récit et à mener une véritable guerre narrative.

Jihan El Gaabouri

Ce qui s’est joué autour de la Coupe d’Afrique organisée au Maroc n’est ni un épisode sportif, ni une simple polémique médiatique. C’est un cas d’école : de guerre d’influence, de dégradation de légitimité et de bataille pour le contrôle du narratif, mais aussi un moment de basculement, où quelque chose s’est déplacé, silencieusement, dans la manière dont le Maroc est regardé, nommé et situé. Cette séquence ne peut pas être comprise si l’on persiste à la lire comme une controverse arbitrale ou comme une séquence sportive malheureuse. Elle doit être replacée dans une économie beaucoup plus large des statuts et des récits, à un moment très particulier de reconfiguration symbolique, où un pays qui, il y a encore peu de temps, était perçu comme une histoire partageable et un support d’identification est en train de devenir, presque malgré lui, un objet de soupçon structurel. En quelques semaines, le Maroc a vu son image, son effort et même son appartenance africaine progressivement déplacés, réinterprétés, puis reconfigurés par un récit qui n’était plus le sien, un récit qui parlait à sa place et, peu à peu, parlait contre lui.

Le choc réel n’a pas été sportif. Il a été symbolique et, à bien des égards, plus profond, plus durable, plus corrosif. Voir son pays atteint dans sa Marocanité et dans son Africanité même, n’est pas une critique : c’est une tentative de disqualification identitaire, une mise en doute de ce que l’on est, de ce que l’on a toujours été, et de ce que l’on n’a jamais cessé d’habiter. Comme si l’on pouvait effacer d’un trait de plume une histoire, une géographie et des siècles de circulations humaines. Ceux qui sont venus savent ce qu’a été l’accueil, ce qu’ont été les maisons ouvertes, les rues, les villes, la chaleur humaine. Être contesté sportivement est une chose. Être dépossédé moralement de ce que l’on est en est une autre. Et c’est cette blessure-là, identitaire et presque existentielle, qui donne à cette séquence une portée politique bien plus large qu’un simple tournoi. Ce qui a été visé, ce n’est pas une organisation. C’est une légitimité.

La réussite: une anomalie politique

Car une réussite qui s’installe n’est jamais lue comme une simple trajectoire. Elle devient une anomalie à expliquer, et, très vite, une anomalie à corriger. Et dans un espace où les hiérarchies et les justifications implicites reposent encore largement sur l’argument de la rareté et de la contrainte matérielle, le fait qu’un pays africain sans rente énergétique massive, sans pétrole, sans gaz, sans manne minière structurante, parvienne à produire dans la durée de l’infrastructure, de l’organisation et de la continuité, cesse très vite d’être perçu comme une performance pour devenir un problème politique. Non par arrogance supposée, mais parce que cette réussite transforme silencieusement la comparaison en question. Et cette question est, pour beaucoup d’acteurs, plus dérangeante que n’importe quelle polémique sportive. C’est ici que le récit de la corruption trouve sa véritable fonction stratégique: non pas expliquer un match, ni même un tournoi, mais neutraliser une trajectoire entière et disqualifier la possibilité même que cette réussite puisse être lue comme le produit d’un travail, d’une planification et d’une accumulation de décisions dans le temps long.

Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut sortir du sport et regarder la carte réelle du pouvoir. Par ses banques, ses infrastructures, ses ports, ses corridors logistiques, ses investissements et sa diplomatie, le Maroc est devenu un pôle structurant. Or, en géopolitique, le changement de statut n’est jamais neutre. Il transforme un acteur de parcours en acteur de système. Et un acteur de système devient mécaniquement un objet de résistance. Lorsqu’on ne peut pas le bloquer matériellement, on cherche à fragiliser son capital de sympathie et à rendre ses partenariats plus difficiles à assumer. C’est une logique classique de “containment” réputationnel, lente, diffuse, rarement assumée comme telle, mais d’une redoutable efficacité. Non par l’attaque directe, mais par l’érosion progressive de sa légitimité. Non par la confrontation ouverte, mais par une guerre de positions au sein des écosystèmes qui fabriquent l’opinion, les cadres de lecture et les évidences implicites. Cette guerre se mène par la présence patiente de relais hostiles dans certaines instances sportives, médiatiques ou symboliques, par l’orientation lente des discours dominants, par l’installation de soupçons structurels, par la fabrication d’un climat où le Maroc cesse d’apparaître comme un partenaire naturel pour devenir un acteur “problématique”. Il ne s’agit pas d’une manœuvre visible ni d’une opération grossière, mais d’un travail continu, discret, cumulatif, qui vise un objectif simple : rendre politiquement plus coûteux le fait de s’aligner avec Rabat.

L’isolement symbolique : l’architecture du soupçon

C’est dans ce contexte qu’opère la mécanique classique de l’érosion de la légitimité. Elle ne commence pas par une preuve, mais par l’installation d’un cadre interprétatif. Bien avant la finale, un soupçon simple s’est imposé : le Maroc aurait verrouillé la compétition, manipulé le jeu, acheté les arbitres. Rien n’est démontré, mais tout est déjà interprété. La séquence, en toute logique propagandiste, est alors toujours la même : rumeur, installation d’un cadre interprétatif, prolifération de micro-narratifs, saturation de l’espace médiatique, répétition, gaslighting. Jusqu’à ce que le réel lui-même cesse de pouvoir faire preuve et ne subsiste plus que comme décor. Les infrastructures existent, l’hospitalité est réelle, mais tout est requalifié en mise en scène. Dans ce cadre, la finale ne peut plus être un match, mais une scène, où le refus marocain de faire dégénérer la situation et la retenue sportive disparaissent du récit, tandis que la pression, la sortie du terrain et les violences des supporters sénégalais peuvent être relues comme un geste héroïque de résistance morale. Un détail simple, la serviette, suffit alors à organiser la narration, pendant que l’essentiel est relégué, dans un écosystème algorithmique, qui ne récompense ni la complexité ni la durée, mais l’indignation, la simplification et la polarisation.

Et ce récit trouve d’autant plus facilement un écho qu’il s’ajuste aussi bien à certaines dramaturgies africaines de la victimisation qu’aux réflexes d’une partie des médias occidentaux, encore enclins à lire l’Afrique comme l’espace naturel du soupçon, de la corruption et de l’impossibilité de réussir autrement que par la fraude. La propagande fonctionne moins par commandement central que par convergence spontanée de récits compatibles dans un système qui favorise structurellement le simplifié, le moral et l’accusatoire. On parle très peu de ce qui est pourtant grave : l’envahissement du terrain par des supporters sénégalais, les violences, les blessés, des stadiers envoyés à l’hôpital, les dégradations. On parle peu d’un penalty pourtant évident. On parle encore moins du fait que l’équipe sénégalaise a quitté le terrain pendant près de vingt minutes, durée systématiquement minimisée, transformée en “quelques minutes”. À la place, on retient un détail symboliquement parfait : une serviette. La transgression du règlement par le sélectionneur devient un geste de courage. La pression et la menace de chaos deviennent un combat pour la justice. Dans le même mouvement, l’érection de Sadio Mané en “sauveur de la CAN” pose question, car elle fonctionne dans une logique d’effacement de tout ce qui relève de la retenue marocaine. La volonté de jouer, le refus de faire dégénérer la situation, le fair-play, le choix de ne pas instrumentaliser le règlement pour gagner sur tapis vert : tout cela n’entre dans aucun récit héroïque. Ce qui est simple à raconter écrase ce qui est institutionnellement grave. Ce qui est symboliquement lisible supplante ce qui est structurellement dangereux.

L’erreur narrative: du récit charnel au récit administratif

La question centrale devient alors inévitable : pourquoi le Maroc s’est-il laissé enfermer dans cette configuration ? Parce qu’il a confondu performance matérielle et pouvoir narratif. Il a construit des infrastructures. Il n’a pas construit de doctrine de récit. Il a parlé comme un État technicien, pas comme un acteur politique dans un espace de compétition symbolique. Le contraste avec le Qatar est éclairant. Le Maroc sort de la Coupe du monde avec un capital symbolique fait d’images simples et puissantes, de gestes chargés de sens, d’une émotion dans laquelle beaucoup d’Africains s’étaient reconnus. Mais ce capital se heurte à une transformation plus profonde : le passage du statut d’outsider à celui d’acteur installé, du récit de surprise au récit de continuité, c’est-à-dire, dans l’ordre symbolique, du récit acceptable au récit politiquement coûteux. À cette dimension stratégique s’ajoute une mécanique presque anthropologique : la sympathie se porte spontanément vers celui qui apparaît comme le plus fragile, le plus exposé, le plus semblable. La victimisation devient alors un outil narratif puissant. Le Maroc, en changeant de position, glisse lentement de la figure du « nous » vers celle du « ils », non parce qu’il aurait changé de nature, mais parce qu’il a changé de statut.

Pendant le Mondial, le Maroc était un corps, une émotion, une humanité dans laquelle on se reconnaissait. Pendant la CAN, il est devenu un dispositif : stades, sécurité, organisation, protocoles, flux. D’un récit charnel, il est passé à un récit administratif. Or, quand un pays change de catégorie symbolique, il doit changer de stratégie narrative. Le Maroc ne l’a pas fait. Il a construit des routes, des ports, des stades, une organisation solide. Mais il n’a pas construit, en parallèle, un récit africain incarné de sa propre trajectoire. L’africanité vécue est restée vécue. Elle n’a pas été transformée en architecture de récit. Dans le monde contemporain, ce qui n’est pas structuré narrativement n’existe pas stratégiquement. Ce basculement, au moment même où il changeait de catégorie symbolique, a constitué une erreur narrative majeure.

Reste enfin la blessure la plus profonde, celle qui explique l’intensité de la réaction marocaine. Car les stades ne sont pas seulement du béton. Ils ne sont pas seulement des infrastructures. Ils sont, dans ce qu’ils accueillent et ce qu’ils cristallisent, des fragments de mémoire collective en formation. Ce qui s’y joue ne concerne jamais uniquement le sport. Cela concerne la manière dont des peuples se regardent, se reconnaissent, se projettent. Ce qui fait mal n’est pas d’avoir perdu une finale. Ce qui fait mal, ce sont les accusations morales. Être traité de corrompu, de tricheur, passe encore. Être présenté comme raciste, fermé, hostile, étranger à l’Afrique, est une tout autre violence. Car cela heurte directement ce que les Marocains savent être : une société faite de mélanges, d’hospitalité, de passages, de porosités, une société qui n’a jamais pensé son rapport à l’Afrique comme une posture, mais comme une évidence. Ce qui a blessé, ce n’est pas une critique. C’est une falsification. C’est voir son propre miroir déformé, voir ce que l’on est remplacé par ce que d’autres ont besoin que l’on soit pour que leur récit tienne.

Ce qui a été tenté ici, ce n’est pas d’opposer des équipes. C’est de fragmenter un espace africain en opposant des légitimités morales. Le Maroc ne se définira ni par cette séquence ni par ce récit. Il continuera à se définir par ce qu’il est, par ce qu’il fait, et par la place qu’il occupe naturellement sur ce continent. Les tentatives de discrédit passeront. Ce qui restera, ce sont les liens, les circulations, la profondeur des histoires partagées. Il continuera d’exister. D’investir. De circuler. De structurer. Mais une chose est désormais claire : il a basculé dans une phase où la réussite n’est plus une protection, mais une exposition. Et surtout, où survivre nécessite, désormais, une doctrine de guerre narrative solide.