L’immobilisme révolutionnaire - Par Hatim Betioui

L’immobilisme révolutionnaire - Par Hatim Betioui

Houari Boumediene (à droite) avant le coup d’Etat de 1965 contre Ahmed Ben Bella (à gauche) : L’immobilisme révolutionnaire. Cela peut apparaitre paradoxale, pourtant c’est à ce jeu que s’adonne l’État algérien qui continue de refuser toute réforme politique en profondeur, craignant qu’elle ne remette en cause la centralité du pouvoir et la rente mémorielle sur laquelle il repose.

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Soixante-huit ans après son indépendance, l’Algérie semble figée dans un temps politique suspendu, prisonnière d’un révolutionnarisme d’un autre âge. Hatim Betioui explique comment entre nostalgie de la guerre de libération et refus d’une véritable refondation, le pouvoir perpétue un modèle autoritaire hérité de la guerre froide. Tandis que le monde se transforme, Alger reste engluée dans une rhétorique révolutionnaire, désormais vidée de sens, et dans une diplomatie d’antagonisme permanent avec le Maroc.

Hatim Betioui

Une révolutionnarisme éculé

Soixante-huit ans après son indépendance, l’Algérie demeure prisonnière de ce que l’on appelle la « légitimité révolutionnaire », héritée de la guerre de libération (1954-1962). À cette emprise historique s’ajoute une persistance symbolique : celle d’un pays qui semble prolonger le dernier chapitre de l’Union soviétique et de la guerre froide. L’Algérie n’a jamais été un État communiste, mais elle a longtemps évolué dans l’orbite du modèle soviétique avant son effondrement.

Ce qui rapproche les deux systèmes, c’est une même logique de gouvernance : l’État précède la société, la mémoire devance la politique, et le discours supplante l’action. Cependant, une différence fondamentale s’impose : l’Union soviétique fut une puissance industrielle et militaire mondiale, alors que l’Algérie repose encore aujourd’hui sur une économie de rente fondée essentiellement sur les exportations d’hydrocarbures.

L’Union soviétique a disparu, emportée par la Perestroïka et son processus de réforme interne. La Russie, héritière de cet empire, tente aujourd’hui de retrouver une place dominante par la création de nouveaux équilibres géopolitiques. L’Algérie, en revanche, n’a jamais connu de mutation structurelle comparable : elle demeure, jusqu’à présent, un prolongement idéologique, politique et stratégique d’un modèle soviétique disparu, pour des raisons multiples qu’il serait long d’énumérer ici.

De la légitimité révolutionnaire au verrouillage du pouvoir

Au lendemain de l’indépendance, la légitimité révolutionnaire constituait une véritable source de cohésion et de puissance politique. Mais, au fil du temps, elle s’est transformée en instrument de confiscation du pouvoir, plaçant l’armée au centre du système. L’État est resté « révolutionnaire » dans son discours, tandis que la société, elle, a cessé de l’être, au gré des changements de générations et de réalités sociales.

Dans l’Union soviétique de Mikhaïl Gorbatchev, la Perestroïka représentait une tentative d’ouverture et de reconstruction interne : élargissement du débat public, révision du modèle économique et reconnaissance d’une crise structurelle profonde. L’Algérie, elle, n’a jamais connu une refondation de cette ampleur, malgré une parenthèse d’ouverture à la fin des années 1980, marquée par les émeutes d’octobre 1988.

Cet épisode avait fait naître un espoir de transition démocratique, bientôt interrompu après la victoire du Front islamique du salut (FIS) au premier tour des législatives du 26 décembre 1991 : l’armée annula le second tour prévu pour le 16 janvier 1992, dissout le parti vainqueur et plongea le pays dans une décennie noire qui marqua durablement son histoire.

Une réforme impossible et une diplomatie figée

L’immobilisme révolutionnaire. Cela peut apparaitre paradoxale, pourtant c’est à ce jeu que s’adonne l’État algérien qui continue de refuser toute réforme politique en profondeur, craignant qu’elle ne remette en cause la centralité du pouvoir et la rente mémorielle sur laquelle il repose. L’ouverture politique signifierait, pour lui, une redéfinition totale des règles du jeu. En revanche, les autorités ont choisi d’entreprendre des réformes économiques limitées, souvent techniques, privilégiant la gestion du statu quo à une transformation véritable du système.

Ce refus de changement s’accompagne d’une rigidité diplomatique. Fidèle à une logique héritée de la guerre froide, l’Algérie reste enfermée dans une posture antagoniste vis-à-vis du Maroc. Elle mobilise l’essentiel de son appareil diplomatique autour d’une unique cause : la contestation du droit historique du Maroc sur son Sahara. Depuis le milieu des années 1970, elle accueille et soutient un mouvement armé séparatiste, illustrant la continuité d’une politique de confrontation qui fait écho à l’immobilisme interne.

L’Algérie apparaît ainsi comme un État arrêté dans le temps, oscillant entre la nostalgie d’une révolution fondatrice et l’incapacité à se réinventer. Son discours demeure tourné vers le passé, tandis que la région, elle, avance vers de nouveaux équilibres.

Un acteur qui nie sa propre implication

Malgré les faits, l’Algérie persiste à affirmer, sur les plans diplomatique et médiatique, qu’elle n’est pas partie prenante dans le conflit du Sahara et que la question oppose uniquement le Maroc au Front Polisario. Cette posture ignore ‘l’indubitable : la réalité flagrante des camps du Polisario installés sur le territoire algérien et financés directement par le budget de l’État.

 Alors que la communauté internationale évolue, Alger reste figée dans une logique d’ingérence niée. Le contraste est d’autant plus frappant que les positions de la Russie et de la Chine ont elles aussi évolué : ni Moscou ni Pékin n’ont opposé leur veto au projet de résolution du Conseil de sécurité rédigé par les États-Unis, qui reconnaît le plan marocain d’autonomie comme base réaliste, sérieuse, crédible et la plus réalisable pour le règlement d’un conflit vieux d’un demi-siècle.

Pourtant, l’Algérie, toujours incapable de « sevrer » sa diplomatie de ce dossier qu’elle a elle-même créé et nourri depuis un demi-siècle, continue d’y voir une cause existentielle.

Une abstention révélatrice et un discours d’autosatisfaction

Fait marquant, l’Algérie a choisi de ne pas participer au vote du Conseil de sécurité sur cette résolution, suscitant la surprise plus à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a justifié cette abstention en affirmant que son pays « s’apprêtait à voter en faveur du texte », mais que cela avait été rendu impossible par la présence d’un paragraphe mentionnant explicitement « la souveraineté du Maroc sur le Sahara ». Selon lui, Alger avait demandé, la veille du vote, la suppression de cette mention pour pouvoir soutenir le projet — une requête restée sans suite.

Ce prétexte traduit la gêne d’une diplomatie qui refuse d’assumer la réalité : le Maroc a remporté une victoire diplomatique majeure, tandis qu’Alger tente de la transformer dans son discours interne en un prétendu « échec marocain » et une « réussite algérienne ». Dans une lecture inversée des faits, le régime affirme avoir « rétabli l’équilibre » au sein du Conseil de sécurité et empêché « la confusion entre autonomie et autodétermination ».

Un discours pour l’intérieur, un isolement à l’extérieur

Cette posture rhétorique, destinée avant tout et sans succès à la consommation interne, cherche à maintenir un récit d’opposition qui justifie l’immobilisme du régime. Ahmed Attaf, à l’instar d’autres responsables algériens, s’efforce de répéter que le différend du Sahara n’oppose pas l’Algérie au Maroc. Mais cette affirmation, répétée à satiété, heurte la logique la plus élémentaire — car, comme le dit l’adage populaire, « l’œil ne peut s’élever pas au-dessus du sourcil ».

En niant son rôle de partie prenante, l’Algérie s’isole davantage sur la scène internationale. Alors que le Maroc avance, fort d’un soutien croissant à son initiative d’autonomie, Alger s’enferme dans un déni diplomatique devenu l’expression d’une politique étrangère sans horizon.