Maroc / Algérie : La main et le mur : chronique d’un dialogue unilatéral - Par Ali Bouzerda

Maroc / Algérie : La main et le mur : chronique d’un dialogue unilatéral - Par Ali Bouzerda

Depuis août 2021, l’Algérie a tiré un rideau de fer sur ses relations avec le Maroc.

1
Partager :

Malgré les appels répétés du roi Mohammed VI à la réconciliation, la frontière algéro-marocaine reste figée dans le silence et la fermeture. Dans cette chronique, Ali Bouzerda, directeur et éditorialiste du site Article19, décrypte la stratégie de l’isolement délibéré d’Alger face à une main tendue, et alerte sur le coût politique, humain et symbolique de ce dialogue à sens unique. Pendant que le Maroc avance, l’Algérie s’abstient, et le Maghreb demeure suspendu.

PAR ALI BOUZERDA

 

“ In fine, quels que soient les calculs politiques court-termistes de certains cercles à Alger, la volonté profonde d’unité des peuples du Maghreb finira par prévaloir.” — Stephen O. Hughes, ancien chef du bureau de Reuters à Rabat 

Le 30 juillet 2025, le roi Mohammed VI a réitéré son appel à un apaisement historique avec l’Algérie. Une démarche saluée par plusieurs observateurs internationaux. Mais côté algérien, la réponse se fait toujours attendre. Ce silence n’est pas neutre. Il est politique.

« Notre attachement inébranlable à la politique de la main tendue procède de l’intime conviction que Nous portons en Nous, quant à l’unité de nos peuples et à notre capacité commune à dépasser cette situation regrettable. » — le roi Mohammed VI, 30 juillet 2025.

Comment interpréter ce mutisme algérien face à un discours si limpide, si direct ? Est-ce la prudence diplomatique, la paralysie politique, ou simplement le refus de sortir d’une posture figée, héritée d’un autre siècle ?

La stratégie du blocage

Depuis août 2021, l’Algérie a tiré un rideau de fer sur ses relations avec le Maroc. Rupture diplomatique. Fermeture du gazoduc Maghreb-Europe. Fermeture de l’espace aérien. Rappel de l’ambassadeur. Depuis, rien n’a bougé. Ou plutôt si : Alger s’est murée dans un isolement auto-entretenu, pendant que Rabat, lui, multiplie les signaux d’apaisement, les gestes d’ouverture, les appels au dialogue.

Même sur le terrain médiatique, la presse algérienne excelle dans la rhétorique anti-marocaine, au lieu de rapprocher les points de vue et aider à tourner les pages de malentendus qui remontent à 1975, et même avant…

Au-delà des discours, Alger reste arc-bouté sur la question du Sahara, considérée comme « une ligne rouge stratégique ». Toute main tendue est perçue à travers ce prisme.

Du côté marocain, ce n’est pas la première fois que le roi tend la main. Le monarque chérifien l’avait fait en 2018. En 2021. En 2022. En 2025, encore. Chaque fois, la même posture marocaine : garder le cap du dialogue. Et chaque fois, la même réponse algérienne : un silence glacial, renforcé par des gestes de repli. Pire : une persistance dans le cloisonnement stratégique.

Comme le relève Riccardo Fabiani de l’International Crisis Group : « Le soutien en chaîne de puissances comme le Royaume-Uni, les États-Unis ou la France au plan marocain sur le Sahara renforce l’isolement d’Alger ».

Le Maroc avance, l’Algérie s’abstient

Et pourtant, les raisons d’un rapprochement ne manquent pas. Même les médias algériens, à mots couverts, le reconnaissent : le discours du roi est cohérent, sans agressivité, porteur d’une vision. La formule « solution sans vainqueur ni vaincu » résonne avec lucidité. Mais les décideurs d’Alger, eux, restent figés dans le passé, comme prisonniers de leur propre rhétorique.

La véritable question est peut-être là. Non pas dans la forme du discours marocain, mais dans ce qu’il implique. Car répondre positivement à l’appel de Rabat, c’est admettre que le conflit peut s’apaiser. C’est reconnaître que l’autre n’est pas l’ennemi. Et cela, certains à Alger ne le supportent pas. Parce que leur légitimité politique interne s’est construite sur l’antagonisme. Parce qu’un Maghreb uni, pour eux, serait une défaite symbolique.

Mais ce choix du silence est un piège. Un piège pour les peuples, d’abord, qui continuent de vivre le non-sens d’une frontière fermée depuis 1994. Un piège pour l’Algérie elle-même, qui s’isole alors que le monde change. Et un piège pour toute une région, qui a besoin d’un nouveau souffle, pas d’une guerre froide permanente.

Le Maroc, acteur constant du dialogue, continue de tendre la main. L’Algérie, elle, préfère tourner le dos. Cette stratégie de l’absence — absence de réponse, d’ambassadeur, de canal de communication — devient une posture creuse. Et elle trahit une vérité simple : aucune contre-proposition claire n’a émergé publiquement à ce jour.

À force de se murer dans l’inaction, Alger renonce à l’avenir. Le Maroc dialogue, l’Algérie s’abstient. Et le Maghreb, lui, attend.

Mutatis Mutandis

Il fut un temps, sous la présidence de Chadli Bendjedid, vers la fin des années 1980, où les frontières entre le Maroc et l’Algérie étaient grandes ouvertes. À cette époque, des milliers d’Algériens affluaient vers la région de l’Oriental, curieux et enthousiastes à l’idée de découvrir le Maroc voisin.

L’Histoire gardera en mémoire ces scènes pittoresques : des familles entières savourant à pleines dents les fameuses pastèques marocaines, posées à même le capot de leurs voitures. Un moment de fraternité populaire, aussi simple que sincère, qui semble aujourd’hui appartenir à un autre monde.