Parents otages, chantage aux enfants, enseignement privé sans retenue : lettre ouverte au ministre de l’Éducation Nationale

5437685854_d630fceaff_b-
17862
Partager :

« J’ai trois enfants, une au primaire, une au collège et une au Lycée, aujourd’hui je paye 3 mille euros par trimestre, 9 mille par an... ». 

Celui qui tenait ces propos en 2012, visiblement furieux, sortait du lot en meneur de parents en colère qui n’en pouvaient plus face aux augmentations des frais de scolarité de ce que l’on appelle communément la mission française. Il tenait sit-in devant le Lycée Descartes à Rabat. Issu d’une famille de serviteurs de l’Etat, Il était à l’époque doyen de la faculté des sciences. Il est aujourd’hui ministre de notre Éducation Nationale. 

Monsieur le ministre, si je fais cette remontée dans le temps ce n’est ni pour vous embarrasser ni pour insinuer quoi que ce soit, mais juste pour vous faire sentir au plus près de votre chair ce que ressentent aujourd’hui les parents d’élèves contraints de payer à l’enseignement privé – sous peine de - une année de scolarité pour sa moitié de cours. Et encore. 

Je sais, les écoles du privé arguent qu’elles ont substitué à l’enseignement présentiel des cours à distance et que ce faisant elles continuent à assumer l’entièreté des charges d’une année normale.

Encore faudrait-il que ce soit vrai pour toutes les écoles. Encore faudrait-il aussi que les charges y afférentes soient les mêmes en l’absence des élèves de l‘enceinte des établissements scolaires. 

Oui, mais...

On ne peut qu’applaudir, cela va de soi, les efforts déployés à travers l’Internet et l’audiovisuel public comme palliatif, pour ne pas dire un pis-aller, à l’arrêt net de la scolarité imposé par la pandémie. Il n’en demeure pas moins vrai que si les cours à distance peuvent avoir un quelconque sens dans l’enseignement supérieur où l’étudiant a déjà acquis une certaine autonomie d’apprentissage, il est une illusion pour le secondaire et le primaire, quand bien même les parents seraient en mesure d’accompagner leurs enfants et de mettre à leur disposition ordinateurs et connexion Interner à débit convenable, outils indispensables pour le téléenseignement. 

Et que dire encore, tenez-vous vous bien Monsieur le ministre, quand il s’agit de la petite, moyenne et grande section où, de surcroit, la dimension garderie, essentielle à ces niveaux, est totalement inexistante. Et je vous épargne les animations à distance, une soixantaine de minutes par jour, que certaines offrent à ces enfants en bas âge. Ce qui justifierait à leurs yeux le plein tarif.

A l’enseignant que vous êtes, je n’ai pas besoin de rappeler, Monsieur le ministre, l’importance de la formation en groupe et de son rôle dans la stimulation. De même, vous n’êtes pas sans savoir la centralité pédagogique, pour des enfants et des adolescents, de la présence physique des encadrants. Mais la nécessité faisant loi, je ne vais pas longtemps redire ou médire des dispositions prises.

Nul doute que l’enseignement est une mission noble comme l’est, dans une autre catégorie, la médecine. Elle obéit à une éthique supérieure et de ce fait doit se soumettre à une déontologie sans reproche. Elle ne peut être en conséquence appréhendée à la seule aune de son rendement financier. Pour autant, dans l’enseignement comme en médecine, la contrepartie financière est, sans jeu de mot facile, capitale. Plus pour le receveur que pour le redevable, ceci allant sans dire.

C’est pour cette raison que je vais recourir à un exemple terre-à-terre, peut-être rabaissant mais nécessaire : L’école privée qui exige des parents la totalité de la facture se retrouve, à un emballage près, dans la situation d’un commerce de proximité qui, pour des raisons de confinement, ne peut vous fournir que la moitié de vos besoins habituels et exigerait de vous de payer la totalité de ce que vous avez l’habitude de prendre chez lui. Sous peine de ne plus vous fournir. 

Votre devoir...

Aussi bien que vous Monsieur le ministre, peut-être un peu plus que vous, je sais que la situation actuelle n’épargne personne et exige de tous des sacrifices et des élans de générosité et de solidarité. Reste que ce « tous », dans ce cas précis, ne concerne pas uniquement les parents d’élèves, mais aussi les propriétaires des écoles dont les entreprises, pour appeler les choses par leurs noms, sont loin de présenter des bilans négatifs. 

Au moins, Monsieur le ministre, la délicatesse, comme le dit si bien une belle expression marocaine, de « partageons la patience ». Rien !

Je sais que la relation commerciale, c’est ainsi qu’on l’appelle dans votre département, entre parents et écoles n’entre pas - pas pour l’instant - dans vos prérogatives. Pour cela il faudrait que les décrets d’application de la loi cadre voient le jour. Mais votre qualité de ministre de l’Éducation NATIONALE vous assigne une responsabilité morale que vous devez non seulement aux parents, mais aussi que vous vous devez d’assumer pleinement. 

Dans l’enchevêtrement des responsabilités de ce secteur vital, les parents d‘élèves, qui ont pris sur eux de dispenser l’Etat du droit constitutionnel à l’éducation, compressés dans l’étau d’assurer à leur progéniture une formation aussi bonne que possible, sont les maillons faibles, si faibles que les écoles privées les empêchent la plupart du temps, sous peine de, de se constituer en associations opérationnelles. 

Entre l’enclume que sont les enfants et le marteau que représentent les écoles privées, ils sont le citron de la farce, pressés à ne plus en pouvoir. Dans ce mélodrame où la seule partition audible est celle que jouent les écoles, votre obligation première est de protéger les parents dans leur fragilité. C’est un devoir d’Etat, Monsieur le ministre.  

 

lire aussi