chroniques
Port de Nador, une stratégie pour LE XXIe siècle – Par Abdelhamid Jmahri
Le Roi Mohammed VI présidant au Palais Royal de Casablanca la réunion de travail consacrée au nouveau complexe portuaire et industriel de Nador West Med. 28012026-Casablanca (Photo Driss Ben Malek)
Avec l’activation du port de Nador et de son complexe intégré, le Royaume engage un basculement stratégique majeur. Abdelhamid Jmahri explique pourquoi, en inscrivant ce projet dans une vision maritime globale, le Maroc ne se contente pas de renforcer ses infrastructures portuaires : il redéfinit sa place en Méditerranée, consolide sa souveraineté énergétique et ouvre de nouvelles perspectives de développement territorial, économique et géopolitique.

Abdelhamid Jmahri
Un tournant maritime impulsé par la vision royale
En mettant en service très prochainement le port de Nador et son complexe industriel et logistique, le Souverain a, selon l’expression consacrée, « frappé dix oiseaux d’un seul port ». Dans sa philosophie stratégique, il part du principe établi que les nations qui ne maîtrisent pas leurs espaces maritimes peinent à s’inscrire durablement dans l’histoire. Avant l’accession de Mohammed VI au Trône, l’agenda maritime du Maroc privilégiait un projet de port atlantique au sud-ouest de Tanger, présenté à feu Hassan II à la fin de son règne, et dont les documents d’exécution avaient même été signés avec le groupe français Bouygues sous le gouvernement d’Abderrahmane Youssoufi.
L’arrivée du nouveau Roi a marqué un changement radical d’orientation. Le développement du Nord est devenu une priorité stratégique, avec pour ambition de réancrer le Maroc dans son espace méditerranéen. Cette réorientation traduisait une relecture du positionnement géopolitique du Royaume, de ses relations avec le voisin du Nord, de ses équilibres économiques et de la situation des enclaves occupées de Ceuta et Melilla. Le choix du port Tanger Med sur la façade méditerranéenne a ainsi permis non seulement de rompre avec une logique strictement atlantique, mais aussi de projeter le pays dans le XXIe siècle.
Le port de Nador, un projet différé devenu stratégique
La réflexion autour du port de Nador est née dans le même contexte et selon les mêmes mécanismes d’analyse. À l’origine, des partenaires chinois avaient proposé un projet calqué sur le modèle de Tanger Med, assorti de conditions jugées incompatibles avec la souveraineté nationale, notamment en matière de durée d’exploitation égale à celle des Ports de Hong Kong ou de Macao. À cela s’est ajoutée la crise financière mondiale de 2008, qui a fortement impacté le transport maritime international. Ces facteurs ont conduit à la suspension du projet, avant sa relance dans un cadre stratégique renouvelé.
Relier la Méditerranée par des infrastructures marocaines
D’une manière générale, on peut aujourd’hui recenser au moins dix objectifs stratégiques traduisant la même ambition royale :
Le port de Tanger Med et celui de Nador West Med forment ainsi aujourd’hui deux piliers complémentaires sur la façade occidentale de la Méditerranée qui relient le bassin méditerranéen d’un bout à l’autre à travers une infrastructure marocaine, dans le cadre d’une vision globale de la relation du Maroc avec la mer Méditerranée qui qui rompt sans doute avec les orientations suivies par le pays durant de nombreux siècles. Cette configuration permet de relier les deux extrémités du bassin méditerranéen à travers une infrastructure nationale intégrée, inscrite dans une vision globale des relations du Maroc avec cet espace stratégique. Elle offre au Royaume deux plateformes majeures de positionnement économique et commercial, moins exposées aux aléas géopolitiques régionaux.
Le Maroc devient de cette manière le seul pays de la région euro-méditerranéenne à disposer de deux hubs portuaires de cette envergure. Cette avancée lui permet de dépasser des acteurs historiquement dominants sur la scène portuaire internationale et de consolider sa place dans les grandes routes maritimes mondiales. Le modèle de gouvernance adopté, qualifié de « mode miracle », repose sur une gestion performante, une rapidité d’exécution et une capacité d’adaptation aux standards internationaux.
Rééquilibrage territorial et relance de l’Oriental
Le projet s’inscrit également dans une dynamique de réconciliation territoriale à l’Est du Rif et dans l’ensemble du Nord-Est. Il vise à libérer la région de la contrainte des frontières orientales et de leurs effets économiques limitants, en la reliant davantage à l’Afrique au sud et à l’Europe au nord. La valorisation des productions locales, agricoles et industrielles, notamment dans les zones de Tendrara et ses environs, constitue un levier central de cette transformation. La volonté royale d’assurer un impact direct du port sur les provinces environnantes ouvre la voie à une redéfinition de l’identité méditerranéenne de la région orientale et à son intégration renforcée dans les dynamiques africaines.
Le développement du port de Nador vise aussi à consolider les villes industrielles de l’Oriental et à créer de nouvelles opportunités d’emploi dans une région marquée par un taux de chômage élevé. Sur le plan énergétique, le projet ambitionne de réduire la dépendance au gaz naturel importé, d’en maîtriser les coûts et de renforcer la souveraineté énergétique nationale. Pour un pays dépourvu de ressources pétrolières et gazières, atteindre un tel niveau d’autonomie constitue un enjeu stratégique majeur.
Modernisation maritime et projection future
De même, le renforcement des infrastructures portuaires s’inscrit dans la perspective du développement d’un futur flotte maritime nationale, tel qu’annoncé par le Roi dans plusieurs discours, notamment celui du 6 novembre 2023 à l’occasion de la Marche verte. Cette ambition traduit la volonté de doter le Maroc d’un outil maritime performant, capable d’accompagner son expansion commerciale et logistique.
Enfin, le port de Nador West Med constitue un signal fort adressé aux investisseurs étrangers. Par son envergure, sa dimension civilisationnelle et son efficacité économique, il contribue à lever les obstacles, qu’ils soient structurels ou conjoncturels, entravant l’investissement. Il s’inscrit dans une dynamique de sécurisation des flux, de modernisation des infrastructures et de création d’un environnement propice aux projets structurants. Ce chantier s’impose ainsi comme une étape clé dans la construction d’un Maroc maritime, industriel et énergétique pleinement intégré aux chaînes de valeur mondiales.