Pour éviter l’irréparable, comprendre le mouvement de la génération Z - Par Bilal Talidi

Pour éviter l’irréparable, comprendre le mouvement de la génération Z - Par Bilal Talidi

La génération Z, bien que peu familiarisée avec les cadres constitutionnels et juridiques ou les rouages institutionnels, a réussi en quelques jours à mettre à nu les failles des politiques publiques, notamment dans les services essentiels.

1
Partager :

Entre colère et maturité, le mouvement de la génération Z révèle les fractures d’une société en quête de sens et de justice sociale. Bilal Talidi analyse l’émergence d’une contestation juvénile à la fois spontanée, déstructurée et révélatrice d’un malaise systémique. De la rue aux institutions, il interroge la capacité du champ politique à reprendre la main sans retomber dans les vieux réflexes de domination, et esquisse les pistes d’un modèle social plus équitable, fondé sur une refondation du service public.

              

  Bilal Talidi

Comprendre la dynamique sociale avant qu’il ne soit trop tard

L’analyse sociologique demeure essentielle pour comprendre les mouvements de protestation et anticiper leur évolution. Certains signes apparents ne doivent pas être négligés sous prétexte qu’ils ne seraient que des impressions ou des phénomènes passagers.

Des observateurs ont affirmé que le passage d’un discours pacifique à un langage marqué par la violence et la destruction aurait porté un coup à la légitimité du mouvement. Selon eux, après avoir vu des attaques contre des biens publics et privés, ainsi que des heurts avec les forces de l’ordre, l’opinion publique aurait fini par privilégier la stabilité, même si elle partageait les revendications des manifestants.

Il ne fait aucun doute que les actes de violence et de vandalisme ont brouillé les objectifs du mouvement pacifique. Toutefois, rien ne prouve que ces débordements soient le fait de la génération Z, même s’il en a été le terreau. En l’absence d’indicateurs concrets, il est plus juste de dire que l’élan initial du mouvement a charrié dan sillage des individus marginalisés, des déclassés sociaux, voire des personnes animées par un ressentiment profond à l’égard de la société, venus pour se venger ou détruire.

Trois indicateurs révélateurs d’une double dynamique

Aujourd’hui, trois éléments permettent de comprendre la relation entre les formes pacifiques et violentes de la contestation.

Premièrement, la dynamique pacifique s’est poursuivie, gardant ses distances avec les actes de destruction.

Deuxièmement, le discours de la génération Z a évolué graduellement : d’abord centré sur les revendications sociales, il s’est ensuite mué en revendication politique, tout en gagnant en maturité dans la manière d’interpeller les institutions, y compris son recours à la monarchie.

Troisièmement, certains visages du mouvement ont intégré des espaces de communication gérés par les chaînes du pôle audiovisuel public, témoignant d’une volonté d’échange institutionnel.

Les spécialistes en sciences politiques et en sociologie ont remarqué un paradoxe : cette génération, bien que peu familiarisée avec les cadres constitutionnels et juridiques ou les rouages institutionnels, a réussi en quelques jours à mettre à nu les failles des politiques publiques, notamment dans les services essentiels.

Le paradoxe d’une génération spontanée

Ce paradoxe, cependant, ne doit pas conduire à une lecture réductrice du mouvement. La faiblesse du bagage juridique ou constitutionnel de la jeunesse n’est pas un handicap, mais bien une forme de force. C’est précisément cette absence de calcul et de déférence institutionnelle qui l’a poussée à descendre dans la rue, sans se soucier des lois encadrant la manifestation dans l’espace public.

Le choix de manifester s’est opéré dans un contexte intérieur et international d’une grande sensibilité. Et, malgré la simplicité de ses mots d’ordre, le discours de la génération Z a révélé les défaillances du modèle de développement à tous les niveaux.

Son efficacité tient à cette simplicité : elle met en lumière les contradictions flagrantes du système — les investissements colossaux dans la santé et l’éducation sans effet tangible, l’emprise du secteur privé sur ces deux domaines au détriment du service public, les infrastructures d’accueil coûteuses face à un chômage massif chez les jeunes diplômés, ou encore la profusion de festivals dans un contexte de précarité sociale.

Les limites d’un mouvement sans structure

Certains chercheurs, en comparant cette mobilisation à des mouvements précédents, estiment qu’elle pourrait connaître le même sort. Les raisons ? L’absence d’un leadership structuré et reconnu, l’incapacité à transformer la colère sociale en projet politique, l’inexistence d’un interlocuteur légitime capable de négocier avec le pouvoir pour obtenir des avancées concrètes.

À cela s’ajoute la faiblesse d’une vision stratégique de coalition : le mouvement tend à rejeter tout le monde – pouvoir, gouvernement, partis, syndicats, et acteurs de médiation politique –, en adoptant un discours de suspicion généralisée.

Cette posture, compréhensible dans son surgissement, risque pourtant de l’isoler et de le priver de toute traduction politique durable. Pour que ce mouvement reste porteur d’avenir, il doit dépasser la colère brute pour construire une force consciente, structurée, capable de transformer l’indignation en projet collectif.

Les enseignements du précédent mouvement éducatif

En réalité, ces observations demeurent pertinentes. Mais il faut rappeler que le mouvement de protestation qui avait secoué le secteur de l’éducation l’an dernier présentait presque les mêmes caractéristiques, à une différence près : le niveau de conscience constitutionnelle, juridique et institutionnelle, bien plus élevé chez les enseignants.

Or, malgré cette maturité, la solution n’était pas extérieure à la satisfaction quasi intégrale des revendications. Ni l’intégration médiatique, ni la mobilisation des instances de médiation sociale — notamment les syndicats —, ni même l’intervention des partis politiques n’avaient permis de désamorcer la crise. Le mouvement n’avait pris fin que lorsque les coordinations enseignantes, affaiblies politiquement, avaient perdu leur capacité à fixer le plafond des négociations, après que le ministère eut présenté son offre globale au corps enseignant.

Les limites d’une gestion classique du mécontentement

L’expérience des coordinations de l’enseignement secondaire montre que parier sur les failles d’un mouvement dépourvu de leadership, de ligne directrice ou d’interlocuteur légitime ne peut donner de résultats satisfaisants avec une jeunesse qui, elle, ne possède ni la culture institutionnelle ni la connaissance juridique dont disposaient les enseignants.

Tenter d’ouvrir le dialogue en recrutant quelques figures jeunes pour « relâcher la pression », ou chercher un responsable politique à blâmer pour absorber la colère, peut être utile — mais demeure insuffisant. On ne peut compter uniquement sur ces procédés dans un contexte aussi sensible, où le flou sur les perspectives et l’étroitesse des choix aggravent les tensions.

La réaction politique : une tentative de reprise en main

À la fin de la semaine dernière et au début de celle-ci, un fait nouveau a attiré l’attention : la sortie médiatique massive de responsables politiques issus à la fois de la majorité et de l’opposition, y compris plusieurs ministres. Le message perçu était clair : il ne faut pas laisser le vide s’installer. Car le vide signifie la mort du champ politique au profit de la rue.

Cette offensive médiatique, notamment de la part des ministres, a cependant révélé un autre phénomène : un conflit intragouvernemental latent, marqué par des échanges implicites d’accusations et de justifications, où certains se défaussaient de leurs responsabilités tandis que d’autres tentaient de se valoriser.

Il ne fait aucun doute que le système politique cherche à se protéger. Une partie de ce mécanisme de défense consiste à attribuer à l’éxécutif la responsabilité des politiques publiques, tout en réaffirmant le rôle du champ politique et en évitant qu’il ne soit vidé de sa substance par des figures issues de la rue. Cela passe également par la réactivation de l’écoute, la valorisation symbolique de certaines figures jeunes, et, à terme, leur intégration dans le cadre institutionnel.

Deux questions cruciales pour l’avenir

Deux questions fondamentales restent pourtant sans réponse.

La première : comment peut-on miser sur un système politique fragilisé pour créer la différence et garantir la stabilité ?

La seconde : la relation entre pouvoir et richesse est-elle réellement remise en cause ? Et le renouvellement des élites vise-t-il un changement de fond ou simplement une respiration temporaire du système, sans s’attaquer aux causes structurelles du malaise ?

Concernant le premier point, les options sont limitées. L’une d’elles réside dans la relance de l’alternance politique, quitte à envisager la participation du Parti de la justice et du développement (PJD) dans une formule gouvernementale qu’il ne dirigerait pas. Une coalition entre l’Istiqlal, le Parti authenticité et modernité (PAM), voire le Parti du progrès et du socialisme (PPS), pourrait alors offrir une issue, surtout si elle s’appuie sur un renouveau générationnel capable de redonner du souffle, fût-ce provisoirement, au champ politique.

Sur le second point, il devient urgent de concevoir un modèle alternatif autour du secteur public de services (santé et éducation) aujourd’hui tous deux livrés à la domination croissante du privé. Ce modèle alternatif, que les courants conservateurs ont souvent défendu, reposerait sur le renforcement du service public, tout en ouvrant la voie à des institutions partenaires soutenues par l’État. Ces structures offriraient des prestations semi-publiques à coût modéré, accessibles aux classes moyennes, désormais coincées entre un service public dégradé et un privé devenu inabordable.

 Vers un modèle tripartite du service public

Un tel modèle tripartite pourrait répondre aux besoins de l’ensemble des catégories sociales.

Les classes modestes continueraient à bénéficier d’un service public de qualité et gratuit, strictement encadré par les autorités compétentes. Les classes moyennes auraient accès à des institutions partenaires hybrides, combinant exigence publique et participation financière modérée. Enfin, les classes aisées conserveraient la possibilité d’opter pour les services privés.

Ainsi, les politiques publiques viseraient à réduire les écarts entre ces trois niveaux, afin d’éviter que la protestation ne renaisse du fossé croissant entre ces modèles.