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Pouvoir, tribu et spiritualité : le triangle immuable du Maroc – Par Adnan Debbarh
Au cœur de l’ordre tribal, la femme, tenue à l’écart des récits officiels, en fut pourtant un pilier discret mais central. Chez les Sanhadja, les terres se transmettaient par les femmes : un système matrilinéaire qui perdura jusqu’au XXe siècle, à l’image de Tin Hinan (photo) Originaire du Tafilalt au Maroc, Tin Hinan, ayant vécu au 4-ème siècle, est connue pour avoir unifié les tribus Touareg.
Loin d’un pouvoir centralisé, le Maroc s’est bâti sur un triangle dynamique : autorité politique, structures tribales et spiritualité vivante. Poursuivant cette série invitant à repenser l’histoire et à refonder le récit national, Adnan Debbarh explique pourquoi et comment, depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque numérique, ce triptyque façonne encore la société, les légitimités, et même les formes de contestation. Ni figé ni décoratif, il reste la grammaire active du Maroc contemporain.

Le Maroc ne s’est pas bâti sur un centre, mais sur trois points en tension.
Depuis les temps protohistoriques, les sociétés marocaines ont vécu sous un équilibre fait de pouvoir, de coutume et de parole partagée. Jamais totalement centralisé, le pouvoir s’est toujours appuyé sur des structures tribales, où la jemaâ faisait office de contrepoids. Loin d’un simple conseil, elle incarnait une souveraineté locale enracinée.
Chez les Aït Atta, l’Inghassen — conseil des sages — ne tranchait qu’à l’unanimité, après des débats pouvant durer des lunes. Chaque famille y avait voix, chaque silence comptait. En 1933, quand les autorités coloniales voulurent imposer un caïd aux Ighezrane, c’est la jemaâ qui mena la résistance. Elle n’était pas un vestige folklorique, mais un parlement de pierre, vivant et légitime.
Cette parole collective s’inscrivait dans un territoire vécu comme un pacte sacré. Les agdal, pâturages communautaires, et les khettara, canaux d’irrigation souterrains, n’étaient pas des biens mais des héritages partagés. Y revendiquer une propriété privée aurait relevé du sacrilège.
Au cœur de cet ordre, la femme. Longtemps tenue à l’écart des récits officiels, elle en fut pourtant un pilier discret mais central. Chez les Sanhadja, les terres se transmettaient par les femmes : un système matrilinéaire qui perdura jusqu’au XXe siècle. La Tislit n’Anzar, fiançailles de la pluie, n’était pas qu’un rite agraire : les femmes y négociaient parfois des trêves entre tribus rivales. Des figures comme Lalla Fatma Tazoughert, qui unifia les Aït Ouaryaghel contre les Portugais, ou Lalla Aïcha Bahria, sainte de Larache encore vénérée, témoignent d’une influence féminine qui débordait la sphère domestique. Avec elles, se transmettaient la mémoire, la terre et parfois même la paix. Leur rôle ne se limitait pas à la transmission de la terre ou à l’intercession sociale : dans les zaouïas, dans les rituels agraires, les veillées mystiques, les femmes étaient aussi gardiennes du sacré. Certaines figuraient comme protectrices de sanctuaires, d'autres portaient des savoirs de guérison ou de bénédiction transmis oralement. Cette part invisible du féminin spirituel reste un champ largement à redécouvrir, porteur d’un regard neuf sur la mémoire collective.
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Le Makhzen, cœur battant de l’appareil étatique marocain, ne s’est jamais construit contre ces structures : il les a intégrées. Le pouvoir central ne s’imposait pas, il se rendait indispensable. Il avançait avec doigté, contournait quand il le fallait, redistribuait plus qu’il ne confisquait. Car ici, la légitimité ne se décrète pas : elle s’enracine dans le sacré. Mais cette intégration, si habile fût-elle, n’était pas sans contrepartie : elle entraîna parfois une forme de dépossession symbolique. En se rendant indispensable, le pouvoir central absorbait à son profit les ressources de légitimité spirituelle et tribale. Il ne se contentait pas de s’appuyer sur elles : il les reconfigurait, les domestiquait, pour mieux en faire les vecteurs de sa propre autorité.
Idris Ier l’avait compris dès le VIIIe siècle, en fusionnant le politique et le spirituel sous le titre de Commandeur des croyants. Plus tard, les sultans alaouites perfectionnèrent cette grammaire : la Bay’a, serment d’allégeance, devenait un pacte renouvelable. Moulay Ismaïl l’imposa aux grandes confédérations amazighes. Dans le Souss, la Bay’a se renouvelait chaque année lors d’une cérémonie où le sultan devait mériter d’être reconnu.
Moulay Hassan Ier porta cet art à son sommet : il nommait des qâids issus des grandes tribus, épousait, selon certaines sources,les filles de leurs chefs, comme celle du caïd Mtouggui, et répartissait les terres avec une précision chirurgicale. L’économie elle-même obéissait à une logique de don : les habous (biens religieux inaliénables) préfiguraient l’État distributeur de rentes, assurant protection et redistribution.
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Mais ce système ne serait rien sans son troisième pilier : la spiritualité. Avant l’islam, les ancêtres veillaient. Les stèles libyques de l’Atlas en témoignent : les morts guidaient les vivants. Puis vint l’islam soufi, langue commune des tribus. Les zaouïas devinrent à la fois pôles spirituels et centres économiques. La zaouïa de Dila’, au XVIIe siècle, gérait un réseau de 72 habous, incluant moulins, pressoirs, caravansérails. Les Tijaniyya contrôlaient la route de l’or entre Tombouctou et Fès, prélevant une taxe spirituelle de 2,5 %. Les moussem, enfin, recyclaient d’anciens rites agraires sous un vernis musulman. Et le marabout jouait souvent le rôle d’arbitre suprême.
Ce triangle a connu des secousses. Le colonialisme frappa fort : Lyautey démantela les habous, affaiblit les zaouïas, manipula les tribus. L’État-nation, ensuite, tenta de reléguer la jemaâ aux oubliettes. Mais les réseaux tribaux ont survécu — infiltrant le business, les solidarités, les élections. La spiritualité, elle, migre aujourd’hui sur YouTube. Et lors du Hirak du Rif ou de la campagne vaccinale contre le Covid, c’est encore la tribu que l’État a dû solliciter.
« Le pouvoir se mérite, la tribu se sert, le sacré se partage. » Cette maxime néolithique éclaire encore notre présent. Les mausolées saints génèrent aujourd’hui 12 % du tourisme culturel. Trente pour cent des députés se réclament d’une appartenance tribale. Quant au pouvoir, il continue de se tisser — entre modernité affichée et grammaire immémoriale.
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Michel Foucault, sans avoir étudié les sociétés tribales proprement dites, nous a légué un outil précieux : l’idée que toute institution, aussi locale ou spirituelle soit-elle, est aussi un dispositif de savoir. La tribu ne fait pas que réguler un territoire : elle dicte un usage légitime du monde. La zaouïa ne dispense pas seulement des prières : elle fixe les seuils entre le pur et l’impur. Et le Makhzen, loin d’être une simple structure de commandement, est un producteur de normes, de langage, de mémoire.
Ainsi, le triangle fondateur — pouvoir, tribu, spiritualité — n’est pas une relique. C’est un logiciel actif. Il continue de façonner la conscience collective marocaine, de définir le juste, le sacré, le transmissible. Une matrice politique, sociale et cognitive. Et peut-être, plus que jamais, une ressource.