chroniques
Quand les Boutchichis rejouent la série ‘’Succession’’ – Par Youssef Aït Akdim
Les frères rivaux Mouad (G) et Mounir (D) entourant leur père Jamal Kadiri Boutchichi à Madagh, chef-lieu de la confrérie
La confrérie Boutchichia traverse une crise inédite depuis la disparition de son patriarche Sidi Jamal. Entre héritage spirituel, luttes fraternelles et soupçons d’ingérence politique, la succession a pris des allures de feuilleton aux rebondissements multiples que racontent finement Youssef Aït Akdim, le Chroniqueur Maure. C’est avec sa bénédiction que le Quid.ma reprend cette chronique, sous-titrée Madagh, ton univers impitoyable ! où il explique comment dans l’ombre du pouvoir, le soufisme marocain révèle ses fragilités et ses enjeux d’influence, entre fidélité au Palais et quête de légitimité interne.

Par Youssef Aït Akdim
Il y a quelque chose de fascinant dans cette histoire à fort potentiel télévisuel ! Imaginez la série Succession transposée dans l’univers du soufisme marocain.
Un patriarche vénéré disparaît après une longue maladie, laissant derrière lui un empire spirituel. Après quelques jours, l'héritier désigné est poussé à renoncer au pouvoir au profit de son frère cadet, au style radicalement différent. Tous les médias relataient la prétendue abdication du fils aîné, évoquant une lettre que personne n'a jamais vue. Certains y voient la main d'un puissant ministre. Les partisans de l'héritier organisent la contre-attaque, jusqu'à ce que ce dernier rompe le silence et accepte un compromis avec son jeune frère.ù
Lire aussi : Quand les Boutchichis rejouent la série ‘’Succession’’ – Par Youssef Aït Akdim
HBO ne produit pas ce scénario à rebondissements, mais la Tariqa Kadiria Boutchichia, une puissante confrérie du soufisme marocain, la plus visible politiquement, la plus mondialisée, la plus mondaine aussi.
Saison 1 - Le Testament
Dimanche 10 août, après la prière d'al-Asr, le patriarche Sidi Jamal est enterré à Madagh, chef-lieu de la confrérie, dans la province de Berkane (Est). Flashback. En 2017, les funérailles de son père, Sidi Hamza, s'étaient déroulées en présence de trois conseillers royaux et de deux ministres dits « de souveraineté ». Jamal avait même été reçu en audience par le roi Mohammed VI, photo officielle à l'appui. Rien de tel cette année : aucun dignitaire n'a fait le déplacement pour appuyer Mounir, fils aîné et héritier désigné par testament. Même le message royal de condoléances adressé à la famille n'a pas dissipé cette froideur manifeste.
Saison 2 - L'Héritier
Où l'on s'intéresse à Mounir, le successeur légitime. Ce quinquagénaire au visage rond est docteur de la Sorbonne, diplômé de Dar al-Hadith al-Hassaniya et de l'École de guerre économique de Paris. Bras droit de son père, Mounir avait déjà acquis une influence certaine du vivant de son grand-père Sidi Hamza, lequel régna sur la confrérie de 1972 à 2017. De longue date, Mounir pilote les relations publiques et la diplomatie religieuse de la Boutchichia, organisant les Rencontres mondiales du soufisme. Quasi « ministre des Affaires étrangères » de la Boutchichia, on l’a vu au Qatar aux côtés du sélectionneur marocain Walid Regragui. Dans le testament rendu public après les funérailles de son père, il est formellement désigné comme « titulaire du secret » spirituel et successeur légitime.
Saison 3 - Le Putsch
Deux jours après l'enterrement du père, le conflit de succession éclate. Un communiqué aux accents d'abdication est largement relayé par la quasi-totalité des médias d'information marocains en langue arabe. On y apprend que Mounir cède la direction de la confrérie au cadet de ses frères Mouâd « après mûre réflexion et prière ». Problème : le document allégué n'est ni signé, ni confirmé par le principal intéressé, ce qui pousse ses partisans à le dénoncer comme un faux. Aussitôt, deux camps se font face : global vs local.
Les fidèles à Mounir vantent son CV, son réseau, son rôle international et insistent sur le testament authentique du défunt cheïkh.
Les soutiens de Mouâd soulignent sa maîtrise des rouages internes de la Boutchichia, sa science religieuse, à proximité du terrain.
La rivalité longtemps feutrée éclate au grand jour, semant le désarroi parmi les adeptes. De quel côté penchera la balance ?
Saison 4 - Le Compromis
Mounir sort du silence le dimanche 17 août. Dans une vidéo tournée au milieu des acclamations de ses adeptes, à la mosquée de Madagh, il s'exprime à cœur ouvert sur les divisions familiales. Il adopte la posture du sage mis à l'épreuve, s'en remettant à la volonté divine et réaffirmant sa loyauté au roi Mohammed VI.
Il assure n'avoir qu'un seul souci : préserver le message spirituel de la confrérie. À son frère cadet, il adresse une mise en garde directe : « la quête du pouvoir est la source de tous les péchés ». Pourtant, il propose une sortie de crise : soutenir Mouâd — ou un autre — en lui concédant la gestion « apparente » de la confrérie, tout en conservant pour lui-même la direction spirituelle. Un compromis inédit.
Questions en suspens…
Y aura-t-il une saison 5 ? Cet intérêt pour la confrérie est-il exagéré ? Véritable multinationale spirituelle, la Boutchichia rassemble des adeptes dans le monde entier. Au Maroc, elle s'habille aussi bien dans les milieux populaires que parmi les élites de l'État, les universitaires et les cadres du privé. Pour reprendre la formule lapidaire d'un journal disparu, elle s'apparente à une « franc-maçonnerie marocaine ». Une image fantasmée et anachronique : le soufisme n'a pas attendu le rite écossais pour organiser le « secret », la fraternité spirituelle et même l'alliance avec le pouvoir.
Le lien avec le Palais est en effet ancien et solide, surtout depuis l'accession au trône de Mohammed VI en 1999. Le long règne de Sidi Hamza fut celui de l'expansion et de l'affirmation de la confrérie, d'abord à l'ombre du pouvoir puis en pleine lumière. En 2002, le choix d'un adepte — l'historien Ahmed Toufiq — comme ministre des Affaires islamiques a marqué un tournant. Toujours en poste, doté de moyens considérables, il a redonné au soufisme une place centrale dans l'islam marocain. Les partisans de Mounir lui prêtent aujourd'hui un rôle dans la succession troublée.
Au-delà des hommes, la Boutchichia a toujours soutenu la monarchie et la Commanderie des croyants. En 2011, lors du printemps arabe, elle s'est mobilisée en faveur du « oui » à la réforme constitutionnelle, démontrant sa capacité de mobilisation politique. Présentée comme un contrepoids apaisé aux mouvements militants islamistes, et comme un rempart maison contre le salafisme radical — surtout après les attentats du 16 mai 2003 —, elle offre à ses adeptes une voie spirituelle compatible avec le pouvoir.
Pour autant, peu doutent que la main du makhzen plane sur cette crise. L'unanimité médiatique, dès le 12 août, autour de la supposée abdication de Mounir, nourrit les soupçons. Certains exégètes ont même tenté de justifier que la désignation du cheïkh relève directement de la Commanderie des croyants, une lecture qui va à l'encontre de la tradition marocaine comme du bon sens politique. La retenue du Palais — un simple message de condoléances — apparaît comme un signal clair : l'autorité spirituelle du roi suffit, sans qu'il ait besoin d'intervenir dans les affaires internes des confréries.
La crise successorale toujours ouverte souligne la tension entre, d'un côté, les règles apparemment immuables d'une confrérie pluriséculaire fondée sur la figure d'un cheïkh omnipotent, et, de l'autre, l'aspiration à une organisation moderne et efficace, fondée sur une répartition des tâches et des profils complémentaires. La dyarchie esquissée par Mounir n'a pas de précédent dans l'histoire de la confrérie, ni du soufisme en général. Soit il reconquiert le pouvoir, soit d'autres horizons l'attendent.
Le vrai enjeu n'est peut-être pas dans le choix de l'héritier, mais dans le rôle que le pouvoir entend laisser — ou reprendre — à cette confrérie influente.