Sidi Belabbas (Abu Al-Abbas) Es-Sebti

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Abu Al-Abbas Es-Sebti, ou Sidi Bel Abbas, l’un, sinon le plus connu, des « sbaatou rijal » (les sept saints) de Marrakech, un contemporain d’Ibn Rochd qui en était un admirateur, est un apôtre de ces valeurs universelles et intemporelles que sont le don et le don de soi, l’aumône, le partage, la justice que l’humanité vaquant à ses occupations profanes oublie souvent. Mais que dans des instants d’émotion collective positive recouvrent leur sens et reprennent leurs droits sur un monde de vacuité consumériste et mesquine. Crise sanitaire, fin d’un Ramadan confiné, Nuit du destin, veille de l’Aïd, l’incertitude et l’anxiété dont elle accouche, replacent Sidi Bel Abbas au centre de notre univers, devoir dont se charge admirablement Abdejlil Lahjomri, et donnent aux enseignements du saint homme un sens nouveau et une actualité d’une acuité spatio-temporelle rare. Que l’on soit croyant ou athée, agnostique ou déiste, on ne peut ne pas rencontrer à la lumière diffuse de cette lecture les forces de l’esprit qui font que parfois ce monde vaut la peine d’être vécu et trouver dans ce personnage qui a vécu au 12ème siècle l’incarnation de ce que à moult occasion on appelle l’Islam marocain. Bonne lecture. NK

La première causerie religieuse de mois de ramadan 1436 (juillet 2015) fut consacrée à Abu Al-Abbas Es-Sebti, un des sept saints de Marrakech.  Le conférencier, ministre des Habous et des Affaires Islamiques  a évoqué avec justesse ce personnage controversé, dont l’aura particulière et la légende continuent à fasciner tous ceux qui s’intéressent au soufisme et à ses mystères.  Il a rappelé l’intérêt que portèrent à sa personne, à sa philosophie et à son enseignement des penseurs aussi prestigieux qu’ibn Al Arbi et Ibnou Rochd.  Ce dernier en une formule percutante que je préfère citer en arabe, dans la langue ou elle fut formulée, parce que la traduction la dépouillerait de son intensité, a résumé son action et sa philosophie  "هــدا الرجــل مذهبه أن الوجــود ينفعــــل بالجـــود".

Il fut autant aimé que critiqué, peut être détesté. On avait cru qu’il était « Malamati », de cette secte de croyants qui dissimulaient leur foi sous des apparences trompeuses, voire condamnables mais ne le fut pas.

Il enseignait le don, l’aumône, la justice et l’équilibre en toutes choses.  Il enseignait le souci de l’autre, l’accueil de l’autre, la foi en l’autre quel qu’il soit et quelles que soient ses croyances. 

Ibn Zayat, l’auteur de "التــشـوف إلى رجـال الـتصـوف" , le décrit beau, élégant, éloquent, patient, affectueux, bienfaiteur pour les pauvres, pour les orphelins et pour les veuves.  Certains le prenaient pour un saint, d’autres pour un pôle du soufisme, d’aucuns pour un inquiétant innovateur, certains l’ont considéré mage ou hérétique. Mais personne ne lui a dénié le courage dans son engagement et son action, son dévouement aux plus démunis, son ascétisme et son abnégation devant la misère des autres. 

Le conférencier n’a pas cité un seul vers du « Hizb » de cet homme si attachant et si paradoxal, ou n’a pas voulu le faire, parce que ce texte serait apocryphe m’a-t-il dit. Pourtant Feu Tebbaa, mon ami, proposé à la bonne marche du mausolée de ce saint patron de Marrakech, qui me l’a confié et fait découvrir, le considérait authentique. Il y a dans ces vers puissants toute la quintessence de cette philosophie du don, du partage, de l’aumône. Une autre particularité parmi ses innovations s’il fut novateur. Il n’a pas fondé de confrérie dans le sens littéral de ce mot mais une fondation avant le concept moderne de fondation. Il n’a pas de disciples, d’adeptes, de « suiveurs », de fanatiques admirateurs. Je pense qu’il voulait que tout le monde soit adepte de la philosophie du don, du partage, que tout le monde aide les démunis, par peu ou beaucoup, et suive cette voie. Que l’harmonie et l’équilibre sociaux viennent de ce « vivre ensemble » où le plus riche se prive quelque peu de sa richesse pour les plus pauvres, pour les déshérités et pour qu’il n’y ait plus de damnés sur cette terre.  C’est ainsi que le marchand de beignet offre le premier beignet au premier passant, le laboureur la première gerbe au premier client, au premier visiteur.  Geste d’offrande qui porte le nom populaire et célèbre de la « Abbassia ».  Je crois qu’il fut aussi un des premiers à s’être préoccupé des handicapés.   Ceux qu’il a choisis de servir sont les « voyants », les aveugles et les déficients visuels parce que la légende de la figue dit que ce fruit qu’il avait mangé pour rompre le jeûne appartenait à une « voyante » qui a refusé d’être rémunérée. Depuis toutes les aumônes qui affluent au mausolée depuis les Almohades et ne sont pas prêtes de tarir sont le prix à payer pour cette figue dérobée.  Légende ?  Peut-être mais légende qui illustre ce qui se dit « aumône ininterrompue » "صــدقـــة جــاريــــة" .

Don, partage, équilibre.

Le narrateur raconte qu’Abu Al-Abbas dit à un compagnon de donner les pièces d’argent qu’il possède à un indigent et que Dieu les lui rendra dès qu’il s’exécutera. Hésitant, le compagnon obéit malgré tout. Quelques instants plus tard un homme à qui ce compagnon avait prêté une somme d’argent il y a quelques années, survint qui lui rendit son dû avec les intérêts dus. Légende ? Je fus témoin dans le mausolée de Sidi Abu Al-Abbas Es-Sebti de ce type de « miraculeux équilibre ».  Mais cela est une autre affaire.

Morale de l’histoire ?

Don, partage, équilibre, tolérance à l’autre, amour des autres, refus de la violence envers les autres sont la seule voie de salut à ce monde « calciné ».

A.  Lahjomri