50 ans après, la longue et brutale dictature de Franco divise encore l’Espagne

50 ans après, la longue et brutale dictature de Franco divise encore l’Espagne

L'artiste métallurgiste espagnole Berta Canals tient une réplique hyperréaliste de la tête du dictateur Francisco Franco avant de participer à une performance artistique et politique intitulée « La Copa del Generalisimo » (La Coupe du Généralissime) au cours de laquelle la tête sera utilisée comme ballon de football, à Moia, dans le nord-est de l'Espagne, le 3 juillet 2025. (Photo de Josep LAGO / AFP)

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Cinquante ans après la mort de Franco, l’Espagne reste traversée par des mémoires inconciliées. Tandis que les lois de mémoire tentent de reconnaître les victimes d’une dictature féroce, une partie du pays refuse d’« ouvrir les blessures », alimentant un débat national toujours inachevé. Entre exhumations, réécritures et fractures politiques, l’ombre du Caudillo continue de structurer la vie publique espagnole.

Cette photo d'archive non datée montre le général espagnol Francisco Franco dans les années 60.Cinquante ans après la mort du général Franco, qui a ouvert la voie à la démocratisation et à la modernisation de l'Espagne, la figure du dictateur reste controversée dans le pays. (Photo AFP)

Madrid, Espagne - Un demi-siècle après sa mort, retour sur la brutale dictature du général Franco, à la tête de l'Espagne de 1939 à sa disparition, le 20 novembre 1975.

Guerre civile

En juillet 1936, Francisco Franco est l'un des principaux conjurés du soulèvement militaire contre la République dirigée par le Front Populaire de gauche.

Appuyé par Adolf Hitler --ce sont principalement des bombardiers allemands qui détruiront la ville de Guernica, au Pays basque, immortalisée par un tableau de Picasso-- et Benito Mussolini, le "généralissime" remporte la Guerre civile en 1939, écrasant les républicains. Ces trois ans de conflit marqués par des atrocités font plusieurs centaines de milliers de morts.

Le Caudillo (chef militaire) prend la tête d'un pays en ruines, frappé par la famine et les épidémies.

S'il évite de participer à la Seconde Guerre mondiale, ses sympathies pour l'Axe lui vaudront l'ostracisme des vainqueurs. L'entrée de l'Espagne dans l'ONU en 1955 marquera la fin de l'isolement.

Répression féroce

Durant ses cinq premières années au pouvoir, Franco fait exécuter des dizaines de milliers de républicains. Les corps sont jetés dans des fosses communes.

Le nombre de disparus durant la Guerre civile et les années suivantes est estimé à plus de 110.000, selon des estimations officielles.

Par ailleurs, un demi-million de personnes prennent le chemin de l'exil, leurs biens sont saisis.

Soutenu par les grands propriétaires terriens et la bourgeoisie industrielle et financière, Franco cible notamment communistes et francs-maçons dans une loi en 1940.

A ses débuts, son régime bénéficie aussi de l'aversion de nombreux Espagnols pour les exactions antireligieuses des républicains durant le conflit. Religion d'Etat, l'Eglise catholique en est le principal pilier.

Débute aussi un trafic pour soustraire les enfants à des opposantes accusées de leur transmettre le "gène" du marxisme.

Souvent avec la complicité du clergé, les enfants sont retirés à leurs parents après l'accouchement, déclarés morts, et adoptés par des couples stériles, de préférence proches du régime.

Ce trafic qui a concerné des milliers de bébés selon les associations touchera à partir des années 1950 des enfants nés hors mariage ou dans des familles pauvres ou très nombreuses.

Crimes impunis

Franco meurt le 20 novembre 1975 après une longue agonie.

Juan Carlos, successeur désigné depuis 1969, est proclamé roi deux jours plus tard. S'ensuit une transition vers la démocratie avec l'organisation d'élections en 1977 et l'adoption d'une Constitution en 1978.

Au nom de cette transition, une loi d'amnistie est votée en 1977 par la quasi-totalité des forces politiques, empêchant toute poursuite pour les opposants à Franco, mais aussi pour les représentants du régime.

Pour cette raison, les tentatives de la justice d'enquêter sur les crimes du franquisme seront rarissimes en Espagne, et n'aboutissent pas.

Le changement s'amorce petit à petit en 2007 avec une loi de "Mémoire historique" initiée par la gauche, puis en 2022 quand le gouvernement du socialiste Pedro Sánchez fait adopter une loi de "Mémoire démocratique", au grand dam de la droite.

Parmi les autres mesures prises par le gouvernement de Pedro Sánchez, la dépouille de Franco est exhumée en 2019 du monumental mausolée où elle reposait pour être transférée dans un cimetière plus discret près de Madrid.

Entre volonté de réhabiliter les victimes du régime et souhait de ne pas "rouvrir les blessures", le 50e anniversaire de la disparition de Franco, mort le 20 novembre 1975 après des décennies d'une brutale dictature, illustre les divisions de l'Espagne face à son passé.

Exhumation des victimes de la répression pendant la guerre civile espagnole et le régime franquiste dans le charnier du cimetière, qui devrait contenir environ 150 corps, à Ejea de los Caballeros, dans la province de Saragosse, le 28 octobre 2025. (Photo AFP)

Et depuis, le pays n'a toujours pas eu un débat apaisé pour élaborer un consensus sur cette période, résume Paloma Román, docteure en Sciences politiques et directrice de l'École de gouvernement de l'Université Complutense de Madrid.

"Si, au lieu de nettoyer, vous mettez la poussière sous le tapis, quand vous enlèverez le tapis, la poussière sera toujours là", observe l'analyste.

Un sondage publié en octobre a surpris en montrant que, bien qu'une majorité d'Espagnols considèrent la dictature comme mauvaise, un Espagnol interrogé sur cinq (21%) estime que la période franquiste a été bonne ou très bonne pour le pays.

Un résultat en accord avec l'augmentation de la popularité de Franco parmi les jeunes Espagnols, qui ont souvent de maigres connaissances sur cette époque et qui sont très perméables à des éléments de propagande largement diffusés sur les réseaux sociaux, selon les experts.

"C'est un problème d'éducation (...) Les personnes qui n'ont pas vécu la dictature peuvent être entraînées par ce récit de réécriture", avertit Paloma Román.

Polarisation politique

La forte polarisation politique régnant en Espagne achève d'approfondir ces divisions, selon l'analyste: le gouvernement actuel de gauche a fait de la réhabilitation de la mémoire des victimes du franquisme un de ses chevaux de bataille, mais la droite et l'extrême droite refusent, elles, de "rouvrir les blessures" du passé.

L'exécutif conduit par le socialiste Pedro Sánchez, qui a exhumé Franco en 2019 du mausolée de la Valle de los Caídos --désormais Valle de Cuelgamuros--, a promu en 2022 une loi sur "la Mémoire démocratique" qui a notamment créé un registre des victimes et ordonné le retrait des symboles franquistes de l'espace public.

Mais pour le Parti populaire (PP) conservateur, principal parti d'opposition, Pedro Sánchez utilise ainsi le "joker Franco" pour masquer la fragilité de son gouvernement, affaibli par plusieurs affaires judiciaires et par sa difficulté à faire adopter des lois au Parlement.

Et Vox, le représentant d'une extrême droite encore résiduelle il y a moins d'une décennie mais devenue la troisième force politique du pays, a même fait du gouvernement de Pedro Sánchez "le pire gouvernement en 80 ans d'histoire", une période qui inclut donc la dictature franquiste.

"Je le respectais énormément"

Après une messe en mémoire du dictateur qui sera célébrée jeudi à la demande de sa famille et de la Fondation Franco, vendredi aura lieu à Madrid une manifestation de la Phalange, le parti fasciste qui fut l'un des piliers du régime, avant, samedi, un autre rassemblement... à l'appel d'un comité antifasciste sous le mot d'ordre "50 ans d'impunité franquiste".

Aucun acte officiel n'est prévu le 20 novembre, mais le lendemain, une cérémonie aura lieu au Palais royal et une autre au Parlement pour marquer la restauration de la monarchie en Espagne, sans son principal protagoniste toutefois, le roi émérite Juan Carlos, couronné le 22 novembre 1975.

Ayant abdiqué en 2014 en faveur de son fils Felipe VI, Juan Carlos fut pour beaucoup un homme-clé dans le chemin de l'Espagne vers la démocratie après la mort de Franco, qui l'avait officiellement désigné comme son successeur.

Mais des scandales financiers et des relations extraconjugales ont érodé son image publique ces dernières années et l'ont conduit à s'exiler à Abou Dhabi en 2020.

Et il a de nouveau suscité la controverse ces derniers jours avec la publication de ses mémoires, dans lesquelles il se réfère justement à Franco en des termes élogieux : "Je le respectais énormément, j'appréciais son intelligence et son sens politique (...). Je n'ai jamais permis que quiconque critique (Franco) en ma présence".

Des "louanges" critiquées par Pedro Sánchez la semaine dernière. (Quid avec AFP)