A bas la démocratie, vive les algorithmes – Par Mohamed Noureddine Affaya

A bas la démocratie, vive les algorithmes – Par Mohamed Noureddine Affaya

Le mouvement remettant en cause les fondements de la démocratie ne dissimule ni ses ancrages conservateurs ni ses penchants réactionnaires et se fonde sur une nouvelle doctrine baptisée Dark Enlightement ( les « Lumières obscures »), que le philosophe britannique Nick Land a contribué à théoriser

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Dans la Silicon Valley, un nouveau courant intellectuel remettant en cause les fondements mêmes de la démocratie libérale gagne du terrain. Entre critique radicale des institutions, apologie des algorithmes et fascination pour un modèle politique hypercentralisé, des penseurs issus de l’extrême droite technophile entendent substituer aux valeurs modernes un ordre autoritaire piloté par une élite numérique. Le philosophe et académicien Mohammed Noureddine Affaya analyse l’idéologie des « Lumières obscures » au sein des élites technologiques et politiques américaines qui a fait émerger une vision radicale appelant à : remplacer la démocratie libérale par un modèle de gouvernance algorithmique, autoritaire et dérégulé.

Mohamed Noureddine Affaya

La démocratie face aux offensives idéologiques contemporaines

Dans ses évolutions successives, ses contours multiples et ses bifurcations, la démocratie n’a jamais cessé d’être la cible de critiques de la part de ses adversaires. Elle a également subi les effets des transformations économiques engendrées par le tournant néolibéral, qui a conduit à un nouveau mode d’accumulation dominé par la logique financière. Ce basculement a fait du capital financier le moteur central de l’économie, de l’échange et de la production de richesses.

De nombreux penseurs et économistes estiment que le néolibéralisme a pris une nouvelle forme au sein de la droite européenne à partir de l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et de Ronald Reagan aux États-Unis. Leurs politiques ont creusé et accentué les inégalités sociales, fragilisé la cohésion sociale et favorisé un recul progressif des valeurs des droits humains. Parallèlement, cette idéologie a conquis les institutions et les médias, tandis que les organisations financières internationales se sont transformées en instruments de promotion du marché, de réduction des fonctions de l’État et de désengagement vis-à-vis des services publics financés par les contribuables.

Le terreau des populismes contemporains

Au cours des quarante dernières années, ces choix politiques ont provoqué une explosion des inégalités économiques et sociales, alimentant des protestations multiformes au sein des classes populaires comme des classes moyennes économiquement fragilisées. Mais au lieu d’être capitalisé par les forces de gauche dans leur confrontation avec le capital financier, ce mécontentement a nourri l’ascension de mouvements populistes d’extrême droite.

Ainsi ont émergé en Europe occidentale des organisations de droite radicale, et dans de grandes démocraties des figures emblématiques comme Donald Trump aux États-Unis, Jair Bolsonaro au Brésil, Narendra Modi en Inde ou Javier Milei en Argentine. Tous portent une vision politique marquée par la défiance envers la démocratie libérale. Ces leaders ont vu émerger des théoriciens, provenant parfois du champs de la philosophie ou de la gauche radicale, pour défendre la mise à l’écart des principes démocratiques et des droits humains, au profit d’un modèle politique alternatif.

L’argumentaire des nouveaux détracteurs de la démocratie

Les auteurs de ce courant soutiennent que la démocratie serait devenue inefficace. Selon eux, la politique moderne ne nécessite ni une révision des principes démocratiques ni une revitalisation de ses mécanismes pour renforcer la participation, mais bien l’expérimentation d’un État fort, affranchi du principe de séparation des pouvoirs et concentrant tous les leviers d’autorité. Cet État fonctionnerait comme une entreprise structurée autour d’un réseau algorithmique dirigé par une élite dotée d’une intelligence exceptionnelle, affranchie des lourdeurs administratives et des moyens classiques de communication.

C’est la vision défendue par Curtis Yarvin, l’un des penseurs inspirant certaines élites de la Silicon Valley et plusieurs conseillers de Donald Trump. Yarvin appelle à « liquider » la démocratie, la Constitution et l’ordre social actuel, estimant que la démocratie repose sur un principe erroné : celui de l’égalitarisme. Selon lui, ce principe est irréalisable et inutilisable, et les masses seraient incapables de comprendre les enjeux technologiques, sociaux et économiques qui gouvernent le monde contemporain.

Yarvin considère que le « système » actuel ne procure qu’une stabilité illusoire, reposant sur des élites non élues dans les médias, les universités et une bureaucratie puissante, accusée de protéger un modèle destructeur des valeurs traditionnelles telles que la nation, la famille, la religion, la masculinité et d’autres fondements identitaires. Ainsi, la pensée des Lumières, et les principes de la démocratie libérale n’auraient fait que saper les « valeurs traditionnelles » et déconstruire les liens fondateurs des sociétés.

Les ressorts idéologiques d’un courant réactionnaire

Ce mouvement ne dissimule ni ses ancrages conservateurs ni ses penchants réactionnaires. Curtis Yarvin s’est rapproché d’une nouvelle doctrine baptisée Dark Enlightement ( les  « Lumières obscures »), que le philosophe britannique Nick Land a contribué à théoriser. Ce dernier a également formulé les principes du « néo-accélérationnisme », au point que ses écrits ont été qualifiés dans ce qu’on appelle la « théorie-fiction ».

Land et Yarvin partagent un parcours similaire : tous deux sont issus de milieux de gauche ou de mouvances avant-gardistes. Les parents de Yarvin étaient des militants communistes new-yorkais, tandis que Nick Land s’est imprégné très tôt des textes de la gauche radicale. Ils estiment aujourd’hui qu’il est urgent de rompre avec les critiques de gauche contre le capitalisme et de promouvoir une nouvelle dynamique fondée sur l’accélération de ses mécanismes.

Les deux penseurs sont désormais considérés comme des voix majeures de l’extrême droite technolibertarienne américaine, proche du libertarianisme, qui prône la réduction maximale du rôle de l’État. Leurs travaux participent à la montée du mouvement dit de la « Nouvelle Réaction» (NRx), qui défend l’idée que le progrès constitue un obstacle et que la démocratie doit être « détruite » parce qu’elle entrave la liberté individuelle et le développement du capital.

Nick Land et la critique radicale de la modernité

Nick Land, ancien professeur de philosophie, s’est inspiré de penseurs tels qu’Emmanuel Kant, Georges Bataille, Gilles Deleuze et Félix Guattari pour formuler une critique profonde de la modernité. Se plaçant en marge de la philosophie universitaire traditionnelle, il ambitionne de fonder une pensée « post-humaine ». Son projet ne se limite pas à un rejet de la démocratie : il s’inscrit dans une lecture globale de l’histoire de la modernité, qu’il souhaite dépasser au moyen d’un cadre théorique nouveau et radical.

Curtis Yarvin avait déjà publié, sous le pseudonyme « Mencius Moldbug », un texte devenu célèbre dans lequel il théorisait ce qu’il nomme « l’antihumanisme ». Il y appelait à accélérer, par tous les moyens possibles, les découvertes technologiques, à abolir tout cadre régulateur, et à favoriser l’émergence d’une fusion entre l’humain et la technologie afin de créer une nouvelle forme d’humanité. Selon lui, cette transformation exige la mise en place de zones autonomes où les élites seraient affranchies de toute forme de contrôle, loin des contraintes imposées par la démocratie, afin de bâtir un capitalisme technologique sans garde-fous, ni éthique ni responsabilité.

L’adhésion des élites numériques : de la Silicon Valley à la Maison-Blanche

Les idées de Nick Land et Curtis Yarvin ont trouvé un écho puissant dans les milieux influents de la Silicon Valley. Peter Thiel, figure dominante des technologies numériques, investisseur majeur dans l’intelligence artificielle et pilier du mouvement MAGA qui a porté Donald Trump au pouvoir, en est l’exemple le plus emblématique. Dès 2009, Thiel déclarait ne voir « aucune compatibilité entre liberté et démocratie ». Il a ensuite adopté pleinement l’idéologie des «Lumières obscures » et créé le réseau « Thielverse » pour soutenir ce courant intellectuel et politique.

L’influence de Thiel s’étend jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir américain. James David Vance, vice-président de Donald Trump, en subit fortement l’empreinte idéologique et financière : Thiel a contribué de manière déterminante à son élection au Sénat en 2022, prélude à sa nomination à la vice-présidence en 2024. D’autres figures comme Marc Andreessen, conseiller officieux de Trump, ou Steve Bannon, stratège de la « nouvelle réaction », participe activement à ce réseau qui cherche à imposer mondialement une vision politique autoritaire et radicalement anti-démocratique dans les milieux de l’extrême droite européenne et latino-américaine..

Vers une « césarisation » du pouvoir

Pour les théoriciens de ce courant, la dictature n’est pas une fin mais un moyen pour instaurer une « nouvelle césarisation ». Ils appellent à l’émergence d’un dirigeant fort, capable de démanteler l’État-nation, de réduire drastiquement la bureaucratie, d’expulser les migrants, parfois dans des conditions inhumaines, et de pousser les fonctionnaires vers la retraite. Ce modèle promeut une réduction massive du budget fédéral et une recentralisation autoritaire des pouvoirs.

Cette vision a trouvé en Donald Trump son incarnation politique. Une partie des magnats de la Silicon Valley s’est engagée dans sa campagne, Elon Musk en tête, apportant un soutien financier et logistique conséquent. La scène de son investiture, où il a convié les patrons des géants du numérique et des entreprises de production de puces, a été perçue comme un signal clair d’alignement entre pouvoir politique et capitalisme technologique autoritaire.

Dans ce processus, Musk fut nommé « ministre de l’efficacité gouvernementale », déclenchant une vague de licenciements massifs et de départs forcés dans l’administration avant de rompre avec Trump et de quitter son poste. Malgré ces tensions, James David Vance poursuit son programme de réduction des dépenses publiques, conformément à l’agenda idéologique inspiré par Yarvin qui appelle à une « révolution des papillons » : renverser l’ordre bureaucratique, contrôler les universités et les médias, et concentrer tous les pouvoirs entre les mains d’un seul dirigeant disposant de l’ « audace » nécessaire pour remodeler l’État, quitte à recourir à la force, notamment via le déploiement de Garde National dans les États dirigés par des gouverneurs démocrates. Vance résume cette vision en déclarant que les États-Unis sont « une Rome qui attend son César ».

Une idéologie technocratique à visée géopolitique

Dans cet environnement idéologique mêlant motifs religieux et intérêts financiers, et sur fond de guerre menée par Israël à Gaza, Curtis Yarvin a proposé de transformer Gaza en « cité-entreprise ». Trump a rapidement repris cette idée, appelant à vider la région de ses habitants, à éliminer le Hamas et les groupes armés, et à bâtir des stations balnéaires façon « Riviera » du Moyen-Orient, administrées par des technologies avancées et des transactions en monnaie numérique.

La pensée de Yarvin s’articule autour d’un modèle d’État-entreprise fondé sur des réseaux opérant grâce à une « souveraineté algorithmique ». La chercheuse tunisienne Asma Mhalla qualifie ces dispositifs de « technologies totalisantes », dirigées par une élite intellectuellement supérieure, affranchie des contraintes administratives et hostile à la démocratie et à toute forme d’égalitarisme. Les dirigeants de Meta, Amazon, Google, X, Palantir, Microsoft et autres acteurs de l’intelligence artificielle s’inscrivent de plus en plus dans ce mouvement, portés par l’idéologie néo-réactionnaire. Ils s’opposent ouvertement aux discours en faveur de l’égalité, de la lutte contre les discriminations et de la défense des droits humains. Ils ont soutenu Israël par des moyens logistiques, financiers et technologiques dans sa guerre contre Gaza et l’ensemble des peuples arabes.

La traduction politique du projet autoritaire

L’administration américaine sous Donald Trump semble déterminée à appliquer ce programme. Les derniers mois ont vu des mesures concrètes : licenciements massifs dans la fonction publique, expulsions ou détentions de nombreux migrants, suppression de budgets publics, démantèlement de dispositifs de couverture sanitaire, attaques contre la presse indépendante, procès contre des médias critiques, surveillance accrue de l’expression publique, pressions contre les universités jugées récalcitrantes, arrêt du financement de la recherche scientifique, violations du droit international, sanctions contre ceux qui dénoncent Israël, et retrait de plusieurs organisations internationales dès les premières semaines du mandat.

Cette équipe continue d’appliquer ce qu’il a promis de faire, parfois avec des minces variations à cause de la solidité des traditions politiques et juridiques suivis aux États-Unis, et des considérations relevant des équilibres géopolitiques pour protéger leurs intérêts sur le plan international.

Il semble que cette « utopie » affronte des résistances multiples provenant de plusieurs forces qui brouillent la pensée des théoriciens de la Nouvelle réaction et menacent les ambitions de l’élite politique qui tente de la mettre en œuvre.