AFRIQUE: LA PRESSION ÉVANGÉLIQUE ET ISLAMIQUE - Par Mustapha SEHIMI

  AFRIQUE: LA PRESSION ÉVANGÉLIQUE ET ISLAMIQUE - Par Mustapha SEHIMI

Des dizaines de chaîne de radio, des télévisions islamiques et évangéliques, des programmes, des prêches: voilà l'état des lieux. Du matin au soir, sur les ondes, se diffuse la foi. Ici, la religion se regarde. Elle s'écoute. Et se consomme. Ce mouvement dépasse les ondes et les écrans. Des méga-églises mobilisent, rassemblant parfois des dizaines de milliers de fidèles.

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Sur le continent africain, où l’État peine souvent à répondre aux besoins essentiels les églises protestantes et les confréries musulmanes se distinguent par ce trait: elles conquièrent les cœurs et les esprits. Mustapha Sehimi explique comment elles gagnent une influence sans précédent en occupant l’espace social, culturel et médiatique, mobilisent des foules que plus aucun parti ne fédère, et façonnent une nouvelle géopolitique religieuse. Cette dynamique, portée autant par l’économie que par la foi, redessine en profondeur les équilibres de l’Afrique de l’Ouest.

Mustapha Sehimi

Professeur de Droit (UMV – Rabat), Politologue

Des dizaines de chaîne de radio, des télévisions islamiques, des programmes, des prêches: voilà l'état des lieux. Du matin au soir, sur les ondes, se diffuse la foi. Ici, la religion se regarde. Elle s'écoute. Et se consomme. Ce mouvement dépasse les ondes et les écrans. Des méga-églises mobilisent, rassemblant parfois des dizaines de milliers de fidèles. Elles ne se contentent plus de drainer les foules ; elles bâtissent pratiquement dans le champ socioculturel une économie propre. Des foules qu'aucun parti politique n'arrive plus à mobiliser. Alors que l'État peine à fournir écoles, emploi et sécurité, les pasteurs, eux, endossent le rôle d'autorités parallèles ; pas seulement des guides spirituels mais des substituts sociaux. La foi ? Elle est une protection sociale.

Un filet de survie

Un filet de survie dans des sociétés minées par le chômage et la pauvreté. Chaque semaine, "croisades" et " nuits de prière" remplissent stades et salles polyvalentes. Le calendrier religieux a fait sa place: il structure désormais la vie sociale et culturelle-cultes, meetings, concerts... Dans le continent, c'est aux pasteurs nigérians qu'est dû le véritable essor de l'évangélisme. Et dès les années 1990-2000, ils ont importé un modèle charismatique et médiatique mêlant religion et spectacle qui a structuré la société, séduisant urbains et ruraux. La galvanisation des fidèles s'impose rapidement sur la base d'un modèle: chorégraphies, retransmission sur YouTube et Facebook, merchandising. Un mélange de spectacle et de liturgie qui transforme chaque rassemblement en évènement total. La dynamique est similaire côté musulman : associations caritatives, écoles coraniques, dispensaires, bourses d'études. La foi s'articule à l'économie du quotidien. L'islam s'étend aujourd'hui bien au-delà du Sahel ; il opère ainsi une percée dans les régions méridionales des États côtiers. C'est là le résultat d'une stratégie : écoles gratuites, œuvres caritatives, commerces de proximité. Là où ils s'installent, les musulmans deviennent des figures de référence, des "seigneurs locaux". Un modèle d'influence douce et efficace.

Géopolitique religieuse

L'on voit là une véritable géopolitique religieuse en marche. Deux facteurs principaux expliquent la situation actuelle. Face aux attaques, de nombreuses populations en majorité musulmanes ont fui leurs zones d'origine ; elles se sont installées dans les pays côtiers: Côte d'Ivoire, Ghana, Togo, Bénin... Ce mouvement dure depuis près d'une décennie ; il a transformé la démographie de ces pays. Ces communautés entrent directement en contact avec les populations locales. Ce qui crée souvent une cohabitation harmonieuse, parfois des tensions. Le second facteur est, lui, économique. De nombreuses familles venues du Burkina, du Niger ou du Mali se sont implantées dans les villes côtières pour le commerce. Grâce à cette activité, elles ont accumulé un capital financier, ce qui leur permet de s'affirmer socialement et de peser sur le tissu économique.

Une cohabitation fragile

Cela dit, il ne faut pas minorer ni évacuer une dimension idéologique : l'islam attire les jeunes comme un retour aux sources; il est une solution face à l'Occident jugé dévoyé. Par ailleurs, il faut noter des convergences entre islam et protestantisme, et ce par rapport au catholicisme. Le protestantisme est une organisation qui n'est pas hiérarchisée. De plus, les pasteurs peuvent, comme les imams, se marier. Il n'y a pas ce décalage avec l'Église catholique, où le clergé est totalement masculin et non marié. Imams et pasteurs partagent une approche pragmatique: accompagnement social, bourses scolaires, aide alimentaire. Les jeunes s'identifient à des figures religieuses locales qui parlent leur langue et comprennent leurs difficultés. Ce poids local s'inscrit dans un réseau global: les puissances étrangères investissent massivement sur le terrain. Arabie saoudite et Qatar financent mosquées et madrasas. La Turquie déploie ses ONG islamiques. Les États-Unis soutiennent l'essor des télévisions évangéliques.  

Religion et économie

Tout cela crée un maillage complexe d'influences religieuses et géopolitiques. Religion et économie sont imbriquées. Les zongo, ces quartiers musulmans nés au XIX ème siècle avec les caravanes haoussas, étaient à l'origine des relais pour commerçants et refuges pour voyageurs; ils sont aujourd'hui des carrefours identitaires et commerciaux. Un modèle fragile mais réel de cohabitation se développe sur le plan politique et religieux.

Un exemple emblématique ? Celui du président du Nigeria, Bola Tinubu, musulman sunnite, et son épouse, Oluremi Tinubu, pasteure pentecôtiste qui prêche publiquement... La ligne de clivage n'est pas simplement entre l'islam et le christianisme mais davantage entre une vision religieuse et une vision sécularisée : chrétiens et musulmans se rejoignent sur un rejet du sécularisme et de l'universalisme européens considérés comme hypocrites, néocoloniaux. Demeure cependant ce danger : pas la religion en soi, mais son instrumentalisation par des acteurs violents. Les groupes extrémistes perturbent la paix entre communautés, brûlent les églises, s'en prennent aux chrétiens et dénaturent l'islam en prônant la violence. La foi peut être un ciment social. Mais elle relève aussi, par la diversité des confessions, les secousses politiques de toute l'Afrique de l'Ouest et même d'autres latitudes du continent.