Avec "Don" Trump, la brutalité sans vernis – Par Youssef Aït Akdim*

Avec "Don" Trump, la brutalité sans vernis – Par Youssef Aït Akdim*

D’après une scène du Parrain avec Marlon Brondo dans le rôle de Don Corleone

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Avec l’enlèvement spectaculaire du président vénézuélien, Donald Trump impose une diplomatie sans fard, fondée sur la force brute, l’intimidation assumée et une logique de domination décomplexée. Loin des fictions morales et des habillages normatifs, cette séquence marque une rupture stratégique où l’action précède le discours et où la puissance ne cherche plus à se justifier. À travers cette mise en scène de la violence politique, Le Chroniqueur Maure, Youssef Aït Akdim, livre une lecture originale de l’Amérique trumpienne qui revendique un ordre fondé sur la hiérarchie, la punition exemplaire et la protection conditionnelle, dans une grammaire qui rappelle moins le multilatéralisme que les codes d’un pouvoir mafieux rationalisé.

Youssef Aït Akdim – Le Chroniqueur Maure

Le kidnapping du chef d'Etat vénézuélien illustre la rupture Trump. Un mix de force brute et d'intimidation, dans la plus pure tradition des entrepreneurs de la violence.

L’image a précédé les mots. Elle n’a pas fuité. C’est Donald Trump qui l’a publiée sur son réseau social Truth Social. Nicolas Maduro y apparaît en survêtement Nike gris, menotté, les yeux bandés. Sans décor, ni drapeau. Une capture, nue dans sa brutalité, qui rappelle le pire de la culture du prep walk, ce bizutage policier à l’américaine. Avant même la conférence de presse du président, l’essentiel était déjà dit.

Lorsque Donald Trump est enfin apparu devant les caméras, le plus dur était fait. Le choc ne venait pas de l’annonce — le monde avait compris — mais de la désinvolture assumée avec laquelle l’opération était racontée. Les détails militaires des frappes sur Caracas et de la capture du président vénézuélien ont ensuite été livrés par le général 4 étoiles Dan Caine : cent cinquante aéronefs, vingt bases mobilisées, une opération d’une ampleur inédite, sophistiquée et, surtout, réussie. Trump n’a pas insisté, ni donné de détails sur ses plans pour la suite. Il n’avait pas besoin de convaincre. L’action parlait pour lui, illustrant la maxime cinglante et toujours valide de Thucydide :

“Les forts font ce qu’ils peuvent, les faibles subissent ce qu’ils doivent.”

Cette phrase ancienne décrit parfaitement notre monde débarrassé de ses fictions morales, où la puissance n’a plus besoin de se cacher ni de justifier. Le Dialogue des Méliens n’a certes jamais cessé de hanter les relations internationales, mais rarement avec une telle absence de fard. Trump agit, et assume les conséquences. Et son Amérique ne cherche pas tant à se présenter comme l’architecte d’un ordre international, que comme la grande famille qui domine la rue.

Le coup de force au Venezuela signe également la volonté de dominer sans partage “l’hémisphère occidental”, un espace que Washington considère à nouveau comme sien. La nouvelle stratégie de sécurité nationale de 2025 l’a formalisé. En son cœur, la doctrine “Donroe” (un Monroe débarrassé de ses précautions historiques) repose sur une idée simple : le continent américain du Nord au Sud n’est pas un terrain contestable, mais un périmètre de contrôle pour l’impérialisme américain.

Trump a ceci de particulier qu’il applique ce qu’il annonce, et qu’il annonce ce qu’il applique. Il avait dit à Maduro, lors d’un échange privé : “You got to surrender.” Le chef d’Etat vénézuélien a hésité, puis refusé. Le reste s’est déroulé comme prévu. Là où ses prédécesseurs enveloppaient l’usage de la force dans des langages normatifs, Trump revendique une cohérence mécanique, qui ne devrait pas nous dérouter.

Pour comprendre cette méthode, les grilles classiques du réalisme atteignent vite leurs limites. Il est plus éclairant de convoquer le sociologue Charles Tilly, et son analyse des États comme producteurs de violence organisée. Tilly identifiait quatre fonctions centrales :

  • faire la guerre,
  • éliminer les rivaux internes,
  • offrir une protection, et
  • en extraire les ressources nécessaires.

“Don” Trump, à sa manière, les assume toutes, sans chercher à les dissimuler derrière un discours de valeurs. La protection est au cœur du dispositif. Elle est offerte, rappelée, parfois retirée. Elle suppose reconnaissance et gratitude. Si la scène avec Volodymyr Zelensky dans le bureau ovale reste emblématique, c’est qu’elle emprunte aux sit-down des films de la mafia américaine. “You don’t have the cards right now. With us, you start having cards.

L’image de l’année 2025

Tout était dit. La hiérarchie, la dépendance, la relation patron-client et la condition implicite : la protection n’est jamais gratuite. L’accord sur les minerais ukrainiens imposé et accepté par le président ukrainien s’inscrivait dans la logique d’extraction, parfaitement compatible avec le cadre tillyen, tout comme elle rappelle le “pizzo” sicilien.

Au centre de la diplomatie trumpienne, en 2025, les droits de douane jouaient un rôle analogue. Leur efficacité ne tient pas à leur niveau, mais à leur instabilité. Ils peuvent tomber, disparaître, revenir. Et l’épisode avec le président colombien l’a montré. Une résistance, une escalade verbale, puis une capitulation rapide. Les sanctions sont restées “en réserve”, prêtes à être réactivées.

La capture de Maduro relève de la punition exemplaire. Dans les systèmes de domination informelle, la défiance ouverte ne peut rester sans réponse. Elle doit être corrigée publiquement, pour maintenir la crédibilité. En affirmant que les Etats-Unis allaient “diriger” le Venezuela pour une période indéterminée – en exploitant ses réserves pétrolières massives –, l’opération visait Caracas, mais s’adressait tout autant à Bogota, Mexico, La Havane, voire au-delà.

Dans ce paysage, les autres puissances : Chine, Russie, Europe, grands émergents, observent sans vraiment oser tirer de conclusions. L’Europe, en particulier, accepte l’asymétrie, faute de s’être dotée des moyens de la réduire. Comme dans les économies du racket, le protecteur s’emploie régulièrement à rappeler au “client” sa dépendance, en créant ou en exagérant les menaces pour justifier sa propre nécessité. C’est à cette aune que l’on peut relire les hésitations stratégiques de la Maison-Blanche sur son soutien à l’Ukraine dans sa guerre défensive contre Vladimir Poutine.

“For justice, we must go to Don Corleone.” Amerigo Bonasera

Il serait tentant de voir dans la politique étrangère de la première puissance mondiale une brutalité conjoncturelle, liée au tempérament d’un homme paranoïaque et isolé. Ou le simple retour d’une diplomatie de la canonnière ou du big stick. Ce serait manquer sa cohérence et son originalité historique. Le paradigme mafieux — au sens analytique, non moral — nous offre une lecture plus robuste. Protection, extraction, démonstration de force, punition : l’ensemble forme un système qui n’est stable que tant que cette hiérarchie brute est acceptée.

De manière périphérique, les États plus éloignés qui pensent pouvoir bénéficier d’une protection sans en assumer le coût se trompent. Dans ce type d’ordre, il n’existe ni passager clandestin ni avantage gratuit. La dette peut être différée, rarement annulée. Trump ne nous promet donc pas la stabilité ; à la manière d’un parrain il offre un cadre de prévisibilité basée sur la domination. À chacun ensuite de décider s’il accepte les règles du jeu ou s’il préfère en tester les limites.

*The Moorish Chronicler's Substack