De la force du droit au droit de la force : un basculement mondial – Par Bilal Talidi

De la force du droit au droit de la force : un basculement mondial – Par Bilal Talidi

Des fidèles évangéliques brandissent des photos du président vénézuélien destitué Nicolas Maduro et de son épouse Cilia Flores lors d'un rassemblement en leur soutien sur la Plaza Bolivar à Caracas, le 11 janvier 2026. (Photo de Federico PARRA / AFP)

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L’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro par les États-Unis marque une rupture profonde avec les fondements du droit international et des théories classiques des relations internationales. Cet acte, assumé sans détour par Washington, révèle un basculement vers un monde régi par la force, où la légalité cède le pas aux rapports de puissance et aux intérêts économiques stratégiques. Bilal Talid revient sur la secousse infligée aux relations internationales et prospecte un avenir pas entièrement illisible.

Bilal Talidi

Un choc frontal avec le droit international

D’un point de vue académique comme politique, l’opération menée par Washington constitue un événement hors norme. Selon les critères du droit international, l’enlèvement du président vénézuélien depuis sa résidence à Caracas viole de manière flagrante les principes de souveraineté étatique. Le président américain a lui-même levé toute ambiguïté en affirmant que rien ne saurait entraver ses décisions, ni le droit international ni aucune autre norme, à l’exception de son propre jugement moral. Cette posture assumée se traduit dans le discours par des déclarations répétées sur une possible annexion du Canada ou du Groenland danois, ainsi que par une volonté affichée de contrôler les ressources minérales stratégiques à l’échelle mondiale.

La mise à l’épreuve des théories des relations internationales

Sur le plan académique, cet épisode agit comme un véritable électrochoc pour les théories des relations internationales. Celles-ci apparaissent aujourd’hui dépassées et nécessitent une révision en profondeur. La plupart de ces approches ont été élaborées après la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de la création de l’ordre international contemporain et de la montée des menaces existentielles liées à l’arme nucléaire. Or, le retour brutal à des pratiques de type coercitif, déjà utilisé, il faut le rappeler, en Irak en 2003, confirme la remise en cause des postulats fondateurs d’un système censé limiter l’usage de la force.

Sécurité, souveraineté et intérêts économiques

Les signes avant-coureurs de cette mutation sont apparus lorsque la dimension sécuritaire a pris une place centrale dans les relations internationales. Les doctrines de dissuasion ont évolué, faisant émerger des notions telles que zones tampons, zones de sécurité, frappes préventives ou extension des périmètres de sécurité nationale. Autant de concepts qui ont servi à justifier des atteintes répétées à la souveraineté des États voisins. Si ces évolutions étaient auparavant expliquées par des menaces sécuritaires, des conflits identitaires ou la fragilité des États, un facteur supplémentaire s’impose désormais : l’élargissement de la notion d’intérêt économique. La compétition internationale se concentre de plus en plus sur l’accès aux métaux rares et aux ressources stratégiques, devenus déterminants dans la hiérarchie des puissances.

L’extension de la loi du plus fort

Aujourd’hui, même les alliés occidentaux de Washington observent avec inquiétude ce glissement. Longtemps, le contournement du droit international ou l’application de standards à géométrie variable étaient justifiés dès lors qu’il s’agissait des intérêts occidentaux. Désormais, ces mêmes acteurs se sentent directement menacés par une remise en cause globale du droit international, remplacé par la primauté de la force. Ils estiment que le monde multipolaire fondé sur une légitimité internationale au service de l’hégémonie occidentale a pris fin, et qu’il a été remplacé par un monde dominé par les puissances fortes, qui se sont entendues pour se partager les sphères d’influence. Le président français Emmanuel Macron a ainsi exprimé de vives critiques à l’encontre de Donald Trump, l’accusant de s’éloigner de ses alliés et de promouvoir une logique de partage des zones d’influence au détriment du multilatéralisme. Il a même alerté sur l’émergence de nouvelles formes d’agression à caractère colonial, susceptibles de provoquer l’effondrement de l’ordre international.

Ententes stratégiques et recomposition des puissances

Les déclarations françaises laissent entrevoir des arrangements implicites entre Washington et Moscou, par lesquels les États-Unis obtiendraient des concessions en échange d’une reconnaissance des ambitions russes en Ukraine. L’Europe se retrouverait alors sous pression, contrainte d’accepter un affaiblissement de son dispositif de sécurité, avec une Russie à ses frontières immédiates et une présence américaine renforcée à travers le contrôle du Groenland. À cela s’ajouterait en vertu de ces arrangements une mainmise américaine sur une part significative des richesses ukrainiennes, scellant ainsi une nouvelle phase de recomposition brutale des rapports de force mondiaux.

La fin d’un moment fondateur

Sur le plan académique, le choc est violent, mais il n’est pas impossible d’anticiper ce qui s’annonce. La période historique qui a vu naître les théories modernes des relations internationales est appelée à perdre son statut de référence absolue. La fin de la Seconde Guerre mondiale, avec ses conséquences juridiques et politiques, ne sera plus qu’un moment parmi d’autres dans une histoire des relations internationales bien plus ancienne, qui précède de plusieurs siècles les deux guerres mondiales. Ce basculement ne signifie la relativisation d’un modèle longtemps considéré comme intangible.

Une crise morale avant d’être théorique

La véritable perte ne tient pas à une incapacité académique à penser l’avenir, mais touche avant tout à la dimension normative et éthique. L’ordre né après 1945 avait marqué une rupture entre l’ère du colonialisme direct, et celle de la primauté du droit international et de la recherche de la paix. Or, si la référence morale, selon le discours du président américain, ne procède plus de règles universelles mais de considérations subjectives liées à la conscience de l’occupant de la Maison-Blanche, la question éthique elle-même se trouve vidée de sa substance. Ce qui devient moral n’est plus ce que prescrivent les normes internationales, mais ce qui accommode la conscience de Washington.

Un avenir dominé par la loi du rapport de force

La question du futur est désormais posée avec une acuité inédite. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan l’a formulée sans détour en affirmant que celui qui ne siège pas à la table des négociations sera nécessairement voué au partage. Les milieux politiques observent attentivement ces évolutions et pourraient infléchir leur discours dans deux directions. Soit tenter d’endiguer ce tournant dangereux afin de préserver la souveraineté des États, leur intégrité territoriale et leurs droits économiques, soit s’adapter à la nouvelle logique, en la justifiant ailleurs ou en cherchant une place dans l’orbite américaine, afin d’échapper au sort réservé au Venezuela ou d’assurer un minimum d’intérêts communs avec Washington.

Le monde arabe face à des choix étroits

Les décideurs arabes se trouvent aujourd’hui confrontés à une palette de choix particulièrement réduite. Certains estiment être relativement plus à l’abri que d’autres pays arabes ayant pris position contre les intérêts américains dans la région, qu’il s’agisse de régimes autoritaires persistants, d’États réticents à la normalisation ou posant des conditions à celle-ci. Beaucoup se retrouvent néanmoins dans une situation délicate, au point que certains pourraient préparer des concessions substantielles à Washington par crainte d’un scénario imprévisible. Même les alliés ne sont pas épargnés, puisque les orientations stratégiques américaines ont intégré la remise en cause de l’unité territoriale du Danemark, pays allié. Dès lors, peut-on réellement être plus proche de Washington que ne l’est un État occidental, libéral et chrétien comme le Danemark.

Multipolarité et marges de manœuvre

En théorie, rien n’indique que Washington dispose d’une puissance suffisante pour soumettre le monde entier. Les États-Unis ne réunissent ni l’unanimité interne, ni les capacités économiques leur permettant d’imposer durablement leurs ambitions à l’échelle globale. Par ailleurs, un ordre international multipolaire est en gestation, non nécessairement structuré autour des équilibres issus de 1945. De nouvelles puissances régionales et internationales émergent et pourraient, à travers des alliances et des blocs, dessiner un avenir différent, à condition que la politique américaine ne repose pas sur des accords implicites fondés sur le donnant-donnant avec d’autres grandes puissances.

Dans ce contexte, le monde arabe dispose de marges très limitées. La voie la plus rationnelle consiste à réduire les divisions et à réfléchir à des regroupements réels visant à préserver l’existence collective, plutôt qu’à multiplier les démarches individuelles pour se rapprocher de Washington au détriment des autres.

Trois modèles de protection relative

Dans l’espace arabe et islamique, trois modèles semblent disposer de leviers leur permettant d’échapper partiellement à la pression américaine. Le premier est le modèle nucléaire fondé sur la dissuasion, à l’image du Pakistan. Le deuxième est le modèle régional doté de capacités de négociation liées à son positionnement géopolitique, comme la Turquie, qui négocie avec Washington à travers les dossiers syrien, libyen et soudanais, ou l’Arabie saoudite, forte de son influence régionale au Yémen, en Somalie, au Liban et de son rôle dans la limitation de l’expansion iranienne. Le troisième est incarné par le Maroc, qui s’appuie sur son ancrage africain et son rôle stratégique dans la région du Sahel.

Pour le reste, les autres modèles oscillent entre l’adaptation aux politiques américaines, la transformation en instruments fonctionnels à leur service, la médiation au profit des intérêts de Washington, ou l’attente d’un coup dont nul ne sait d’où il viendra ni quelle forme prendra la prochaine reconfiguration du monde arabe.