International
En Iran, les filles se tournent vers le karaté pour s'affirmer en société
Alors que de plus en plus de femmes se tournent vers le karaté, ce sport est devenu un symbole de l'évolution de la société iranienne, où une jeune génération urbaine remet discrètement en question les rôles traditionnels des hommes et des femmes et les normes sociales. (Photo AFP)
De plus en plus de jeunes Iraniennes se tournent vers le karaté pour s’affirmer et gagner en confiance dans une société encore marquée par des contraintes religieuses et sociales. Dans les gymnases de Téhéran, ces filles, parfois âgées de seulement cinq ans, incarnent une nouvelle génération qui cherche à concilier tradition, discipline et émancipation à travers les arts martiaux.
Téhéran, Iran - Elles n'ont que cinq ans mais maîtrisent déjà le coup de pied foudroyant: en Iran, de plus en plus de filles se mettent au karaté dès leur plus jeune âge, signe de changement dans la République islamique où la pratique des arts martiaux par les femmes a longtemps été mal perçue.
Dans un gymnase du sud de Téhéran, deux fillettes en kimono, tête protégée par un casque, s'affrontent sur un tatami. Coup de pied de face, blocage de l'avant-bras de l'adversaire: les coups pleuvent sous le regard attentif d'arbitres voilées et les encouragements d'un public exclusivement féminin.
Au coup de sifflet final, les deux participantes, tout juste cinq ans, se serrent la main et s'enlacent.
Samaneh Parsa, 44 ans, est venue encourager sa fille Helma. Elle-même pratique le karaté depuis cinq ans.
"Certains voient d'un mauvais œil une femme qui a commencé le karaté à mon âge et se disent: +Quelle femme dangereuse!+ Mais pour moi, ce sport m'a concrètement apporté ordre et discipline dans ma vie et m'apporte une sérénité particulière", explique-t-elle.
Les arts martiaux étaient pratiqués par certaines femmes en Iran avant la Révolution islamique de 1979. Avec l'avènement d'un pouvoir religieux remplaçant la monarchie, la pratique de plusieurs activités ou sports leur ont été un temps interdits, et surtout mal perçus par la société.
Mais depuis une décennie, elles sont de plus en plus à rejoindre les clubs de karaté, à mesure de la rapide transformation de la société iranienne, jeune et urbaine, avec des femmes qui veulent s'affirmer et aspirent à plus d'autonomie.
La tendance s'est encore accélérée ces dernières années, après les manifestations ayant suivi la mort en détention de Mahsa Amini en septembre 2022. La jeune femme avait été arrêtée par la police des moeurs pour avoir prétendument enfreint le code vestimentaire.
"Tomber, et se relever"
Signe de la montée en puissance en Iran de ce sport chez les femmes, les équipes nationales de karaté junior, espoir et moins de 21 ans, avaient dominé les championnats d'Asie au printemps et raflé 11 médailles, dont six en or.
En début de mois encore, l'Iranienne Atousa Golshadnezhad a remporté l'or aux Jeux de la solidarité islamique en Arabie saoudite.
Dans les clubs, elles "sont aujourd'hui presque aussi nombreuses que les hommes" et souvent plus motivées, sourit Afshin Torkpour, responsable pour l'Iran du kyokushin, un style de karaté centré sur le combat au corps-à-corps.
Le karaté leur permet de "gagner en confiance" et de "développer un mental d'acier", assure-t-il.
En ce jeudi, jour de week-end en Iran, 230 participantes de tous les âges sont réunies dans le gymnase, pour un tournoi régional annuel.
Toutes se mettent en rang d'oignons avant le début de la compétition sous l'oeil de l'imam Khomeini, fondateur de la République islamique, et son successeur au pouvoir depuis 1989, Ali Khamenei, dont les portraits géants ornent les murs.
Selon la fédération, entre 140 et 150.000 personnes pratiquent ce sport en Iran tous sexes confondus. Des statistiques non officielles portent ce chiffre à près de deux millions, d'après M. Torkpour.
"Avec le karaté, on apprend à se battre et à comprendre que la vie est ainsi faite. On apprend que si l'on tombe, il faut se relever, continuer et ne jamais abandonner", déclare d'un ton énergique Azam Ahmadi, une trentenaire qui pratique le karaté depuis ses 12 ans.
"Les filles manquent malheureusement souvent de confiance en elles dans notre société et (cela) les pousse à dire oui à tout", regrette de son côté Mina Mahadi, vice-responsable pour l'Iran de la section féminine de karaté kyokushin.
Le karaté, ajoute-t-elle en portant son bébé de quelques mois dans les bras, "leur permet de gagner en assurance, et leur ouvre de nouvelles perspectives". (Quid avec AFP)