Fin du monde ou tout juste fin d’un empire – Par Mustapha Hmimmou

Fin du monde ou tout juste fin d’un empire – Par Mustapha Hmimmou

Une image allégorie des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, figure majeure de l’imaginaire biblique et apocalyptique occidental.

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Suite à une déclaration apocalyptique du secrétaire général de l'OTAN, Mustapha Hmimmou s’est amusé à interroger ChatGPT sur la perspective d’une guerre global. ChatGPT s’est montré plutôt rassurant. Derrière la rhétorique de la menace russe, c’est la fragilité interne de l’Occident, son déclin relatif et la transition vers un monde multipolaire qui se dessineraient, loin de toute apocalypse mais au cœur d’une recomposition historique profonde. Reste que le tragique quand il s’invite dans le cours de l’histoire, généralement il ne prévient pas. Mais il est instructif de voir comment un produit purement occidental ChatGPT en l’occurrence est peu rassuré sur l’avenir de l’Occident. Intox ?

Mustapha HMIMOU

Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a récemment alerté : « l’OTAN est la prochaine cible de la Russie », appelant les pays membres à se préparer à une guerre d’une ampleur comparable à celle de 1939-1945. Quiconque sur cette planète pourrait donc se sentir concerné pour se demander si ce n’est pas plutôt l’approche de l’apocalypse, avec un tas d’autres questions qui se bousculent dans la tête. Et faute de mieux pour avoir des réponses sur le vif, pourquoi ne pas mettre l’une des IA disponibles à l’épreuve ? Et pourquoi pas Chatgpt par exemple ? Le résultat, dites-vous ? Plutôt rassurant, avec quelque chose d’insoupçonné ; jugez-en donc par vous-même.

 Cette déclaration a provoqué un choc médiatique. Doit-on la prendre au sérieux ?

Elle doit être prise au sérieux politiquement, mais pas littéralement. Ce type de déclaration ne décrit pas une intention militaire russe imminente, il remplit avant tout une fonction stratégique et politique. Si l’on raisonne en termes strictement militaires, une guerre directe entre la Russie et l’OTAN serait suicidaire. La dissuasion nucléaire, la profondeur stratégique russe et l’interdépendance globale rendent un tel scénario irrationnel. Les analyses de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, tout comme celles issues de cercles stratégiques occidentaux, confirment que Moscou ne cherche pas une confrontation continentale.

Donc la Russie n’a rien à gagner à attaquer l’Europe ?

Strictement rien. Ni économiquement, ni politiquement, ni stratégiquement. Une telle guerre détruirait ses propres intérêts vitaux. Même les théoriciens réalistes soulignent que la Russie agit essentiellement de manière défensive pour préserver sa sphère de sécurité immédiate. La guerre totale contre l’Europe ne correspond à aucun objectif rationnel russe.

Alors pourquoi un discours aussi alarmiste ?

Parce que l’OTAN, comme toute alliance militaire, a besoin d’une menace structurante pour justifier son existence, ses budgets et sa cohésion. Sans adversaire crédible, l’alliance perd sa raison d’être politique. La Russie joue ce rôle depuis plusieurs années. Ce n’est pas nouveau, c’est un mécanisme classique des organisations de sécurité collective.

Ce discours ne cache-t-il pas autre chose, notamment sur l’état réel de l’Europe et de l’Occident ?

Très probablement. L’Europe et l’Occident atlantique traversent une crise profonde, économique et sociale. Désindustrialisation, dette publique élevée, stagnation des salaires, concurrence chinoise, fragilisation des classes moyennes. Les leviers encore dominés par l’Occident – finance, monnaie, normes, puissance militaire – assurent une influence globale, mais ne produisent plus de prospérité interne durable. Le FMI et la Banque mondiale le reconnaissent implicitement dans leurs rapports.

Donc la menace russe sert aussi de diversion ? 

Oui. Raymond Aron l’avait déjà analysé : la politique étrangère est souvent utilisée pour stabiliser un ordre interne fragilisé. En désignant une menace extérieure, on déplace l’attention des crises internes, on justifie des dépenses, on discipline les sociétés. Cela crée une illusion de maîtrise dans un contexte de perte de contrôle économique.

Tu sembles évoquer un déclin inexorable de l’Occident. Si oui, quelle en serait la nature ?

Tout indique un déclin lent, différentiel, non guerrier. Les empires modernes ne s’effondrent plus nécessairement par la guerre, mais par érosion progressive de leur centralité économique, technologique et démographique. Paul Kennedy parlait déjà de « sur-extension impériale ». L’Occident ne disparaît pas, il cesse progressivement d’être le centre unique du système mondial.

Vu  l’interconnexion des économies et des systèmes financiers, ce déclin sans guerre aura-t-il des répercussions mondiales ?

Inévitablement. Un affaiblissement prolongé de l’Occident affecte les flux financiers, le commerce, les monnaies et les investissements. Mais cela ne signifie pas un effondrement global comparable à une guerre mondiale. Le monde s’ajuste déjà. La multipolarité est en train de remplacer une centralité occidentale exclusive.

Le reste du monde sera-t-il touché comme l’Iran ou la Russie l’ont été par les sanctions ?

Non, car la situation est différente. L’Iran et la Russie ont été contraints de s’adapter à une marginalisation volontaire imposée par l’Occident. Beaucoup de pays aujourd’hui anticipent un monde moins dominé par un seul centre. Ils diversifient leurs partenaires, leurs monnaies, leurs routes commerciales. Les BRICS, les accords régionaux, la dédollarisation partielle vont dans ce sens.

Paradoxalement, les pays déjà sanctionnés ne sont-ils pas mieux préparés ?

Sur certains aspects, oui. La Russie et l’Iran ont développé des mécanismes de résilience : substitution aux importations, circuits financiers alternatifs, autonomie énergétique. Cela ne signifie pas prospérité, mais adaptation. D’autres pays, encore très dépendants de l’ordre occidental, devront passer par une phase d’ajustement plus douloureuse.

Le reste du monde est-il conscient de cette transition ?

De plus en plus. Les élites politiques et économiques du Sud global en sont parfaitement conscientes. Elles se préparent, souvent discrètement, à un monde où l’Occident reste un pôle important, mais plus hégémonique. Cette préparation est graduelle, pragmatique, rarement idéologique.

Alors, à quoi servent finalement ces déclarations alarmistes de l’OTAN ?

Elles servent à gagner du temps, à maintenir la cohésion interne, à justifier des choix politiques coûteux, à retarder l’acceptation d’un déclassement relatif. Ibn Khaldoun l’avait formulé avec une lucidité intemporelle : les empires ne tombent pas d’un coup, ils s’épuisent lentement, tout en niant leur propre déclin. Les discours sur la Russie ne sont pas l’annonce d’une guerre à venir, mais le symptôme d’un ordre qui cherche à survivre à sa propre fin.