La force de la parole face à la dynamique du pouvoir - Par Mohamed Benabdelkader

La force de la parole face à la dynamique du pouvoir - Par Mohamed Benabdelkader

Les dirigeants (de gauche à droite) de l'Uruguay, Yamandu Orsi; du Brésil, Luiz Inacio Lula da Silva; du Chili, Gabriel Boric; de l'Espagne, Pedro Sanchez; et de la Colombie, Gustavo Petro, le 21 juillet 2025 à Santiago du Chili - Rodrigo ARANGUA - Santiago du Chili (AFP)

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À travers l’analyse des réactions internationales à l’opération américaine au Venezuela, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader met en lumière le rôle stratégique de la parole diplomatique dans la recomposition des rapports de force mondiaux. Entre condamnations juridiques, prudences calculées et alliances idéologiques, les discours officiels apparaissent comme des instruments de pouvoir à part entière, capables de masquer des intérêts géoéconomiques, de redessiner des équilibres régionaux et de révéler, en creux, les tensions entre principes affichés et pragmatisme politique.

Mohamed Benabdelkader

Le président vénézuélien Nicolas Maduro et son épouse Cilia Flores escortés jusqu'à New York pour répondre aux accusations fédérales américaines. / Reuters

Outre les événements historiques, les traités diplomatiques et les couvertures médiatiques, les déclarations officielles émanant des chefs d’Etat, des responsables gouvernementaux ou des organisations internationales, constituent une source précieuse pour la recherche en relations internationales, comme discipline des sciences sociales. Dans la mesure où ces déclarations – discours, communiqués, résolutions – révèlent les positions politiques, les priorités stratégiques et les tactiques rhétoriques des acteurs étatiques, permettent une analyse discursive fine captant perceptions, non-dits, ambiguïtés et glissements sémantiques qui trahissent les intentions sous-jacentes. Néanmoins, malgré leur richesse en informations empiriques concrètes, les déclarations officielles publiques ne capturent qu’une fraction visible des dynamiques géopolitiques, reléguées au second plan par des équilibres tacites et non-dits entre acteurs, ce qui exige une articulation systématique avec d’autres données observables sur le terrain pour en saisir la pleine portée analytique. C’est exactement le cas d’une récente déclaration qui est passée presque inaperçue au cœur de la ferveur d’une actualité brûlante.

Il s’agit du premier événement international majeur de cette nouvelle année 2026, à savoir le coup de force spectaculaire du président Donald Trump au Venezuela, qui suscite une attention particulière en interrogeant aussi bien les dynamiques de pouvoir mondiales, que les enjeux des stratégies de communication diplomatique. Cela faisait en effet plusieurs années qu'une action des États-Unis n'avait provoqué une telle convergence de critiques, y compris de la part de pays traditionnellement prudents dans leurs positions envers Washington, et même de certains partenaires occidentaux.

Entre atlantistes prudents et défenseurs du multilatéralisme

Le vocabulaire utilisé dans la plupart des déclarations officielles relatives à l’opération militaire « Absolute Resolve » lancée dans la nuit du 2 au 3 janvier, est particulièrement révélateur : il ne s'agissait pas de simples désaccords politiques, mais d'accusations explicites de crime d'agression et de violation du droit international, des termes chargés d'un poids juridique et historique considérable. La liste des pays ayant dénoncé l'action américaine semble révélatrice d'un basculement majeur : des puissances émergentes comme le Brésil et l'Afrique du Sud, des acteurs régionaux clés comme le Mexique et la Colombie, des adversaires déclarés comme Cuba et la Corée du nord, des membres influents au Conseil de sécurité comme la Russie et la Chine, ou à l'UE comme l'Espagne, ont tous condamné l’intervention américaine, dénonçant le recours unilatéral à la force contre un Etat souverain.

Cependant, les réactions diplomatiques à cette opération militaire méritent d’être nuancées, car elles révèlent un paysage international fragmenté, où les condamnations fermes côtoient des positions prudente et ambigües, particulièrement en Europe qui peine à adopter une position unifiée et cohérente face à son allié transatlantique. Alors que la Haute Représentante de l'UE appelle simplement à la "retenue" et au "respect du droit international", la France, par la voix d'Emmanuel Macron, se désolidarise de la "méthode utilisée" jugeant l’intervention d’illégale, au moment où le chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez durcit le ton en condamnant énergiquement une violation du droit international. Le Royaume-Uni et la Suède ne versent pas de larmes sur la perte de pouvoir de Maduro, mais insistent sur le respect du droit international et une solution vénézuélienne. La Chine, quant à elle, semble profondément choquée par cet acte "hégémonique", exigeant la libération immédiate de Nicolas Maduro et exprimant des inquiétudes sur la stabilité mondiale. La Russie, de son côté, déclare l'opération d'agression armée illégale, réclamant également la libération du président capturé et dénonçant une entorse à la Charte de l'ONU qui pourrait encourager d'autres puissances à des actions similaires. En Amérique latine, les voisins du Venezuela sont eux-mêmes divisés entre gouvernements de gauche (le Brésil, la Colombie, le Mexique…) rejetant fermement l'opération comme une agression contre la souveraineté et un précédent dangereux, et ceux de droite (l’Argentine, l’Equateur, le Salvateur…) qui ont clairement soutenu l’action américaine, voyant dans la chute de Maduro une opportunité pour la démocratie régionale.

 Cette cacophonie diplomatique entre atlantistes prudents et défenseurs du multilatéralisme, illustre parfaitement la fracture internationale autour de cet événement spectaculaire. De l’accueil favorable au renversement d'un dictateur, à la simple contestation de la méthode employée, jusqu’à la plus ferme condamnation pour violation du droit international, les grandes puissances peinent à s'accorder sur une lecture commune, reflétant des intérêts géopolitiques divergents, des alliances historiques et des visions contrastées du multilatéralisme. Ce manque de consensus non seulement affaiblit les institutions internationales comme l'ONU, mais comme l’ont souligné plusieurs observateurs, risque aussi d'encourager d'autres actions unilatérales, transformant le monde en un théâtre où la force prime sur le dialogue.

L’Espagne + 5 une communication diplomatique sophistiquée

Au cœur de ce carnaval de déclarations hétéroclites en réaction à l’opération militaire américaine au Venezuela, se distingue le communiqué conjoint signé le 4 janvier par l’Espagne, le Brésil, le Chili, la Colombie, le Mexique et l’Uruguay. Loin de se réduire à une déclaration diplomatique de circonstance, ou une simple prise de position conjoncturelle s’inscrivant dans l’actualité internationale pour y dire son mot, ce communiqué de presse semble déployer une stratégie de communication diplomatique sophistiquée. Ce qui attire tout d’abord l’attention sur le communiqué conjoint Espagne+5, ce sont ses signataires eux-mêmes, non seulement en raison du rapprochement idéologique entre ces gouvernements de gauche, mais parce que l’Espagne, membre de l’UE, se distingue particulièrement dans cette initiative de communication: insatisfaite du ton trop prudent de la réaction européenne, elle choisit de se positionner de l’autre côté de l’océan Atlantique, aux côtés de ses partenaires latino-américains.

L’Espagne et les cinq pays latino-américains, tous d’orientation progressiste ou de gauche, adoptent dans cette déclaration conjointe, une position unifiée face à l'intervention américaine au cours de laquelle le président Nicolás Maduro a été capturé. Ladite déclaration rejette les actions militaires unilatérales au Venezuela, les qualifiant de violations du droit international. Les dirigeants Pedro Sanchez (Espagne), Lula da Silva (Brésil), Gabriel Boric (Chili), Gustavo Petro (Colombie), Claudia Sheinbaum (Mexique) et Yamandú Orsi (Uruguay) réaffirment que l'Amérique latine et les Caraïbes constituent une « zone de paix » fondée sur la non-ingérence, la souveraineté et la solution pacifique des différends, appelant à l'unité régionale au-delà des différences politiques.

S’agit-il d’un bloc de gouvernements progressistes opposés à l'action des États-Unis pour des raisons aussi bien idéologique que géopolitique ?

La déclaration conjointe représente effectivement une confrontation idéologique claire, en réunissant exclusivement des dirigeants de gauche contre l’intervention de Trump. Il s’agit d’un alignement progressiste dans lequel les signataires forment un bloc idéologique anti-extrême droite, forgé lors de sommets précédents comme celui de Santiago (2025), où ils ont coordonné contre les « internationales de la haine » et pour un multilatéralisme social. Ils rejettent le trumpisme comme menace à la souveraineté, s’alignant avec le Venezuela chaviste malgré des critiques passées envers Maduro (par Boric, Sánchez), mais ils forment aussi un front commun contre la droite régionale, ce qui contraste avec les soutiens explicites de gouvernements de droite comme Milei (Argentine) ou Bukele (El Salvador) à l’action des États-Unis, délimitant un axe gauche vs. trumpisme en Amérique latine.

Reste à cerner pourquoi l’Espagne s’intègre-elle dans ce front latino-américain de gauche comme « alliée naturelle », priorisant l’affinité idéologique sur l’appartenance à l’UE/OTAN ? Pour quelle raison a-t-elle choisi cette façon particulière de dire et à quels effets diplomatiques s’attendait-elle ?

Il convient de souligner que le communiqué « Espagne+5 » s’inscrit effectivement dans une stratégie récurrente du président Pedro Sanchez (leader des socialistes espagnols et président de l’International Socialiste) pour se poser en voix forte anti-Trump au sein de l’UE, via des confrontations calculées sur plusieurs fronts géopolitiques. Loin d’être impulsif, ce positionnement mêle realpolitik socialiste et ambition d’un leadership européen. Sánchez multiplie les critiques virulentes contre la politique pro-Israël de Trump, culminant avec la reconnaissance espagnole de la Palestine en mai 2024 et des mesures d’embargo sur les armes contre Israël en septembre 2025. Il voyage à Pékin en avril 2025 en pleine guerre tarifaire sino-américaine, pour signer 15 accords commerciaux (Renfe-Huawei, ports), il refuse de s’engager sur l’objectif de 5% exigé par Trump pour les dépenses de défense de l’OTAN, arguant « pacifisme constitutionnel » et priorités sociales. C’est ainsi que le chef du gouvernement espagnol semble exploiter l’antitrumpisme consensuel en Europe pour consolider son leadership politique et renforcer son image souverainiste sans pour autant franchir la ligne rouge d’une rupture transatlantique ou d’une confrontation directe risquée.

Pedro Sanchez cherche à s’imposer comme une voix forte contre la politique du Donald Trump non seulement au sein de l’Union européenne (UE), où il s’est confronté à plusieurs reprises au locataire de la Maison-Blanche au sujet du conflit israélo-palestinien, de la hausse des dépenses militaires dans l’OTAN ou du partenariat renforcé avec le géant asiatique, mais aussi en Amérique Latine il s’est engagé dans une résistance coordonnée à l’hégémonie américaine renouvelée, au nom du droit international.

L’agenda latino-américaine de Sanchez

Rappelons que le gouvernement de Sanchez maintient une agenda latino-américaine stratégique aux enjeux géopolitiques évidents, illustrée par son rôle central lors de la réunion de haut niveau « Democracia siempre » tenu en juillet 2025 au Chili. Sánchez s’est réuni avec ses homologues Boric, Lula, Petro et Orsi (Mexique absent) au Palais de La Moneda à Santiago pour approuver une déclaration sur la défense de la démocratie et du multilatéralisme, la réforme du système de gouvernance internationale, et la lutte contre les extrémismes.

Cherchant à positionner l’Espagne comme leader ibéro-américain progressiste, pont entre l’UE et la Communauté des États latino-américains et des Caraïbes CELAC, face aux menaces trumpistes, Sanchez poursuit des objectifs concrets et stratégiques en Amérique Latine, notamment soutenir la gauche face à la polarisation idéologique (Milei vs. Lula), protéger les investissements espagnols (énergies renouvelables, secteur bancaire) et garantir l’accès aux ressources pétrolières dans le contexte post-Maduro

En signant cette déclaration avec cinq pays d'Amérique latine contre l'offensive américaine au Venezuela, l'Espagne en tant que membre de l'UE, marque une rupture avec l'ambiguïté stratégique européenne et réaffirme son rôle de pont géopolitique ibéro-américain. Cette déclaration, qui rejette fermement les actions militaires unilatérales en violation de la souveraineté vénézuélienne et de la Charte de l’ONU, tout en mettant en garde contre toute « saisie de ressources naturelles », apparaît au premier regard comme un front moral unifié contre l’interventionnisme trumpien. Pourtant, cette prise de position normative révèle, sous son vernis multilatéral politiquement correct, une stratégie géoéconomique sophistiquée où rhétorique anti-impérialiste et pragmatisme pétrolier se conjuguent en un réalisme gagnant-gagnant, à l’image des engagements de la compagnie pétrolière espagnole Repsol au sommet de la Maison Blanche cinq jours plus tard.

En effet, le 9 janvier 2026, le président Trump a réuni des dirigeants de firmes américaines (Chevron, ExxonMobil, ConocoPhillips) et européennes, dont l’espagnole Repsol, l’italienne Eni et la britannique Shell, pour élaborer un plan d’investissement de 100 milliards de dollars visant à relancer les infrastructures pétrolières délabrées du Venezuela. Le PDG de Repsol, Josu Jon Imaz, s’est explicitement engagé à investir davantage au Venezuela et à tripler la production là-bas dans les deux ou trois prochaines années. Ce n’est pas de l’altruisme, Repsol a des milliards noués dans des actifs vénézuéliens, saisis ou bloqués sous le régime de Maduro, et ces discussions représentent une tentative calculée de les récupérer et de les étendre sous des garanties de sécurité soutenues par les États-Unis.

Pour l’Espagne, cette implication révèle une stratégie à deux voies : la rhétorique anti-interventionniste du communiqué s’aligne sur les normes de l’UE et la politique extérieure sous le président Pedro Sánchez, favorisant la solidarité régionale et se différenciant de l’agressivité de Washington. Pourtant, en intégrant Repsol dans les tractations de Trump, Madrid se positionne tacitement pour profiter du chaos, veillant à ce que la multinationale espagnole ne soit pas mise sur la touche et puisse obtenir une réponse favorable à la demande d’autorisation qu’elle a formulée aux Etats-Unis à l’instar d’autres compagnies européennes, pour exporter du pétrole du Venezuela.

Dénoncer l’acte sans mentionner l’acteur

C’est ainsi que le communiqué Espagne + 5 vise à fournir à la fois un levier diplomatique et une couverture morale, permettant aux signataires de condamner l’intervention américaine sur le terrain des principes universels, tout en préservant des marges de manœuvre économiques et stratégiques dans le chaos post-Maduro, tandis que des jeux économiques en coulisses sécurisent des bénéfices tangibles. Notons que la déclaration conjointe hispano-américaine emploie un ton formel, juridique et neutre, avec des termes tels que rejet énergique, violation flagrante et grave menace pour qualifier l’agression, mais sans nommer directement les États-Unis, une précision diplomatique mesurée qui permet de dénoncer l’acte sans confrontation directe avec l’acteur.

Dans le cadre d'une approche géopolitique réaliste, aucune contradiction flagrante n’existe entre la position officielle de l’État espagnol condamnant l’intervention américaine au Venezuela et l’opportunisme de Repsol pour relancer massivement ses investissements post-Maduro. Cette apparente dissonance reflète en fait une stratégie à double niveau classique : rhétorique diplomatique publique articulée au pragmatisme économique des entreprises semi-publiques. L’État espagnol protège ainsi ses intérêts stratégiques sans rompre les liens avec Washington.

De même que la rhétorique du narco-terrorisme déployée par Donald Trump masque des intérêts énergétiques stratégiques au Venezuela – notamment le contrôle des vastes réserves pétrolières et minières pour contrer l'influence chinoise et russe – ainsi que des calculs politiques internes visant à galvaniser sa base électorale, la rhétorique de dénonciation en  défense de la souveraineté et du droit international, dissimule des intérêts géoéconomiques concernant l’accès préférentiel aux ressources et aux marchés, mais aussi  des équilibres internes relatifs au maintien du pouvoir face à des oppositions populistes.