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La rue et le régime iraniens face au mur géopolitique– Par Bilal Talidi
Un camping-car peint en soutien aux manifestants iraniens est photographié devant le consulat général de la République islamique d'Iran fermé à Francfort-sur-le-Main, dans l'ouest de l'Allemagne, le 14 janvier 2026. (Photo de Kirill KUDRYAVTSEV / AFP)
Entrées dans leur troisième semaine consécutive, les protestations en Iran relancent le débat sur la capacité du régime à résister à la pression intérieure et aux menaces extérieures. Bilal Talidi revient sur l’Iran dans l’étau de la crise économique aiguë, des sanctions occidentales et des calculs géopolitiques américains, et examine les déterminants sociaux, politiques et stratégiques susceptibles d’orienter l’évolution du mouvement protestataire et d’en déterminer l’issue.

Bilal Talidi
Un cycle de contestation récurrent
Les protestations qui se poursuivent en Iran pour la troisième semaine consécutive posent la question de la capacité du régime à tenir, d’autant plus que des menaces américaines évoquent la possibilité de frappes militaires contre l’Iran afin de créer une convergence entre la pression interne et externe en vue de faire tomber le régime et sa symbolique religieuse.
En réalité, ces manifestations ne sont pas les premières qu’a connues l’Iran au cours de la dernière décennie. Le pays a déjà traversé des vagues de protestation en 2019, 2022 et 2023, avant d’entrer aujourd’hui dans un nouveau cycle. Plusieurs observateurs, ainsi que certains décideurs politiques régionaux, estiment même que la vague actuelle est, en termes d’ampleur, moins importante que les précédentes.
Washington entre calcul stratégique et prudence militaire
Washington mise sur ces manifestations pour provoquer la chute du régime iranien et menace de frapper militairement Téhéran afin de parachever cette dynamique. Dans le même temps, les États-Unis intègrent dans leurs calculs le scénario d’une sortie de crise du gouvernement iranien. L’absence de clarté quant à une intervention militaire s’explique par la crainte d’un embrasement régional en cas de guerre généralisée, d’autant plus que des responsables militaires iraniens ont affirmé qu’ils n’hésiteraient pas à frapper les intérêts américains dans la région.
Dans ce contexte de tension, une question centrale se pose : ces événements conduiront-ils à la fin du régime, ou bien cette vague de protestations connaîtra-t-elle le même sort que les précédentes ?
La crise économique comme moteur social
Il ne fait guère de doute que la profondeur du mouvement protestataire actuel en Iran est avant tout sociale. Le gouvernement iranien lui-même reconnaît la gravité de la situation économique et ses répercussions sociales. Le taux d’inflation a atteint un niveau record, avoisinant à la fin du mois d’octobre dernier les 49 %, soit une hausse de plus de trois points par rapport au mois précédent. Cette situation s’est traduite par une flambée des prix : le prix d’un pain est passé de 8 500 rials à 46 000 rials l’unité, soit une augmentation de 440 %. Dans le même temps, le gouvernement iranien n’a pas réussi à compenser cet écart par une revalorisation des salaires, lesquels n’ont augmenté que de 20 % au cours des dernières années.
Sur le marché des changes, le dollar américain a atteint près d’un million et quatre cent mille rials iraniens, alors qu’il s’établissait autour de 32 000 rials avant l’accord nucléaire signé en 2015. Cette évolution illustre clairement l’impact des sanctions économiques imposées par l’Occident à Téhéran.
Continuités et différences avec les protestations précédentes
Les mouvements de protestation passés et actuels partagent un même slogan central : la chute du régime politique, et plus précisément de sa symbolique religieuse. Toutefois, en 2022, la mobilisation était avant tout une réaction sociétale à la mort de Mahsa Amini, tuée par la police des mœurs dans la ville iranienne de Saqqez. Les protestations actuelles, en revanche, trouvent leur origine dans une situation économique asphyxiante et un climat de tension sociale lié aux effets des sanctions, qu’une partie importante de la population iranienne attribue à la politique régionale de l’Iran au Moyen-Orient.
Les différentes vagues de contestation en Iran ont également en commun la posture des acteurs extérieurs, en particulier Washington, Tel-Aviv et les capitales occidentales, qui les ont toujours perçues comme des opportunités pour renverser le régime. Il apparaît cependant que la volonté américaine actuelle est plus déterminée à exploiter cette conjoncture. Les déclarations du président américain Donald Trump évoquent explicitement la possibilité de frappes militaires contre Téhéran. De son côté, le président iranien a accusé, à la suite des événements, la politique américaine de chercher à déstabiliser l’Iran et à menacer son unité territoriale, sa souveraineté et sa sécurité nationale.
Les leviers internes de résilience du régime
Plusieurs facteurs déterminants influencent l’avenir des protestations en cours. Le premier concerne la capacité du régime à se renouveler et à maintenir une mobilisation interne, ou au contraire à perdre ses derniers leviers de légitimité.
Téhéran dispose de deux atouts majeurs susceptibles de soutenir, dans une certaine mesure, sa capacité de mobilisation. Le premier est d’ordre religieux, à travers les élites issues des institutions théologiques, en particulier celles de Qom, qui continuent de structurer le paysage religieux, culturel, scientifique, mais aussi politique, administratif, économique et militaire. Le second est d’ordre national et confessionnel, fondé sur l’exploitation du sentiment de victimisation face aux pressions américaines et israéliennes, afin de mobiliser l’opinion autour des enjeux de souveraineté, de sécurité et d’intégrité territoriale. Les attaques israéliennes et américaines subies par l’Iran continuent en effet de peser sur l’opinion publique nationale.
Si ces deux leviers restent en partie théoriques, les grandes manifestations de soutien organisées par Téhéran pour adresser un message à l’Occident indiquent néanmoins que le régime n’a pas totalement perdu sa base sociale et qu’il conserve encore des marges de manœuvre, notamment face aux tentatives d’ingérence étrangère et aux stratégies affichées de Washington et Tel-Aviv visant à provoquer sa chute.
Les limites de l’offre politique du pouvoir
Le second facteur déterminant concerne la capacité du système politique iranien à proposer une offre gouvernementale susceptible de fragmenter le mouvement protestataire, en distinguant ceux dont la mobilisation est motivée par la détresse sociale, de ceux portés par une opposition idéologique ou un soutien extérieur.
Par le passé, le gouvernement de Téhéran avait suspendu temporairement l’activité de la « police des mœurs », considérée comme l’un des déclencheurs du mouvement de 2022, et avait assoupli sa politique en matière de port du voile afin d’introduire davantage de flexibilité. Aujourd’hui, le discours du président iranien laisse toutefois apparaître que l’offre politique reste en deçà des attentes, d’autant plus que la situation économique est appelée à se détériorer tant que les sanctions occidentales se poursuivent.
Cela signifie-t-il pour autant que les protestations actuelles déboucheront inévitablement sur la chute du régime, à la lumière de ces éléments ? La réponse demeure incertaine, tant les équilibres internes, les pressions extérieures et les capacités d’adaptation du pouvoir iranien continuent d’interagir dans un environnement régional et international instable.
Stabilité contre rupture : le poids du facteur sécuritaire
Assurément non. L’évolution de l’humeur des sociétés arabes entre le printemps et l’automne des soulèvements arabes (2010-2013) a démontré que la demande de stabilité et de sécurité finit par primer sur les revendications de dignité, d’amélioration des conditions de vie et de liberté, surtout lorsque les victimes se multiplient sans que n’apparaissent de signes tangibles d’un possible renversement du régime. Il semble que le système politique iranien ait parfaitement intégré cette dynamique, en y ajoutant une mobilisation interne face aux pressions américaines et israéliennes, afin de reprendre l’initiative et de rééquilibrer le rapport de force.
Le troisième facteur déterminant concerne le coût d’une chute du régime iranien et les scénarios susceptibles de s’ensuivre. La question est de savoir si les acteurs internationaux et régionaux sont prêts à en assumer les conséquences, d’autant plus que Washington elle-même considère que l’opposition iranienne en exil ne dispose pas d’une légitimité suffisante pour constituer une alternative crédible au pouvoir en place.
Les acteurs du Golfe, tout comme l’acteur régional turc, ne soutiennent pas un scénario de renversement du régime, même s’ils cherchent à tirer parti de la situation pour inciter Téhéran à tirer les leçons de ses erreurs au Moyen-Orient. À leurs yeux, la chute du régime signifierait un éclatement de l’Iran, voire une guerre civile entre ses différentes composantes, exposant l’ensemble de la région à un risque existentiel dont les répercussions affecteraient directement la sécurité du Golfe. De même, un basculement de l’Iran dans une logique d’affrontement militaire l’amènerait à cibler les intérêts américains dans la région, plaçant ainsi les États du Golfe dans une zone de vulnérabilité directe. C’est un scénario que ces pays cherchent à éviter, d’autant plus que de nouvelles données issues de la période postérieure aux conflits récents indiquent que l’Iran a acquis des capacités militaires qualitatives en provenance de la Chine et de la Russie. La Turquie, pour sa part, s’efforce également d’écarter cette option, car elle risquerait de perturber ses calculs stratégiques, que ce soit en Syrie ou dans le cadre de ses alliances de défense avec certains pays du Conseil de coopération du Golfe.
Entre hésitations américaines et prudence régionale
Cette configuration permet d’expliquer en grande partie l’ambivalence de la position américaine. La Maison-Blanche espère une chute du régime provoquée par une dynamique interne, tout en usant d’un discours ambigu sur la possibilité de frappes militaires visant à affaiblir le pouvoir iranien. Ainsi, alors qu’elle conditionne une éventuelle intervention militaire à la poursuite des violences contre les manifestants, elle affirme simultanément que les rapports disponibles indiquent un arrêt de ces pratiques par les autorités iraniennes.
Les récents mouvements diplomatiques de l’Arabie saoudite montrent qu’elle figure parmi les acteurs les plus préoccupés par l’hypothèse d’une chute du régime iranien. Riyad est consciente que les conséquences d’un tel scénario affecteraient directement sa sécurité nationale et ne souhaite pas se retrouver isolée dans un environnement régional instable. Dans cette perspective, on peut comprendre les contacts établis par son ministre des Affaires étrangères avec ses homologues iranien, omanais et qatari, dans le cadre d’une démarche visant à examiner l’évolution de la situation régionale et les moyens de soutenir la sécurité et la stabilité collectives. On peut également interpréter dans ce sens son orientation vers un pacte de défense trilatéral avec le Pakistan et la Turquie.
Le silence calculé d’Israël
Le choix du silence par Tel-Aviv révèle sa volonté de se tenir à distance, alors même qu’Israël a longtemps figuré parmi les premiers partisans du renversement du régime iranien. Les autorités israéliennes savent en effet qu’une implication extérieure directe dans un tel processus serait coûteuse pour leur propre sécurité ainsi que pour celle de la région dans son ensemble. Elle pourrait également remettre en cause les acquis que Tel-Aviv estime avoir consolidés depuis le 7 octobre. Israël espère ainsi que tout changement éventuel interviendra sans son implication directe, ou par le biais de dynamiques internes iraniennes soutenues de l’extérieur, mais sans intervention militaire ouverte et onéreuse.
Washington continue d’exercer une pression croissante, tout en jouant la carte du temps. L’objectif reste de provoquer une chute interne du régime sans avoir à recourir à une intervention militaire directe contre Téhéran. De leur côté, les acteurs régionaux cherchent à éviter ce scénario catastrophique pour la région, tout en espérant que la tension sociale actuelle en Iran incitera le régime à revoir sa doctrine régionale.
En définitive, les indicateurs disponibles à ce jour suggèrent que la chute du régime iranien demeure improbable, tant du point de vue interne qu’externe. Le message essentiel adressé à Téhéran est toutefois clair : la résolution de sa crise passe par une révision de sa doctrine régionale. La protection de l’unité, de la souveraineté et de la sécurité de son territoire repose sur le bon voisinage régional et sur un partenariat dans la construction de la sécurité et de la stabilité collectives. La politique consistant à fragiliser les États arabes et à leur substituer des milices alliées a fini, en dernière analyse, par constituer une menace existentielle pour l’Iran elle-même.