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Le journal d’un prisonnier : Lula en tête, Nicolas Sarkozy raconte un ancien président qui s’espère phénix - Par Hassan Zakariaa
L'ancien président français Nicolas Sarkozy (au centre), accompagné de son épouse Carla Bruni-Sarkozy, quitte sa résidence pour se présenter à la prison de La Santé, à Paris, le 21 octobre 2025. (Photo AFP)
La sortie de l’ouvrage n’est prévue que pour le 10 décembre, mais il circule fortement en version PDF sur les réseaux sociaux. Le Quid l’a reçu une douzaine de fois de sources différentes. Annoncé comme un témoignage brut, ces mémoires de prison, rendues publiques un fois sa condamnation rendue définitive en Appel, révèlent surtout une introspection sélective, une vulnérabilité mise en scène et un effort assumé de réappropriation narrative. L’ancien président français n’a jamais caché son admiration pour le brésilien Lula, président du Brésil de 2003 à 201.
Luiz Inácio Lula da Silva est condamné en 2018, dans le cadre du scandale Petrobas, à 12 ans d'emprisonnement pour corruption et blanchiment d'argent. Il est emprisonné et déclaré inéligible en vue de l'élection présidentielle de 2018. Ses condamnations sont annulées en 2021. En 2023, il contre deux redoutables adversaires, la justice et la maladie : il est réélu à la tête de ce grand et particulier pays qu’est le Brésil. De là à penser que l’ancien président français rêve d’un parcours similaire, il n’y a qu’un pas.
Un témoignage annoncé comme brut, mais minutieusement orchestré
La publication rapide de ce journal, quelques semaines après la sortie de détention de l’ancien président, a surpris. Nicolas Sarkozy affirme avoir écrit chaque jour, au stylo, sur une petite table en contreplaqué, transmettant ses pages à ses avocats pour qu’elles soient dactylographiées. Cette mise en scène de l’écriture manuscrite participe à l’effet d’authenticité revendiqué par l’auteur. Pourtant, la structure du texte laisse deviner un travail postérieur de réécriture. Le récit progresse de l’effondrement initial vers une reprise de contrôle, comme si l’expérience carcérale devenait un itinéraire intérieur destiné à être partagé, et surtout interprété.
Dès les premières lignes, Sarkozy s’attarde sur la matinée de son incarcération, l’ambiance familiale lourde mais stoïque – il affirme même avoir bien dormi vu les circonstances, contrairement à son épouse Carla. Il évoque le millier de d’amis et de sympathisants venus le soutenir et perçoit cette matinée ensoleillée, pas une goutte de pluie, comme un signe du ciel. Arrive le moment fatidique de son entrée en prison.
D’entrée en prison, il conçoit sa peine comme une vengeance et une haine inexpugnable. Avoir été président ? « Un honneur immense, une chance exceptionnelle’’ mais "aussi un délit grave aux yeux de tous ceux qui détestent le pouvoir politique, surtout s’il est de droite. Et de droite, je l’ai toujours été, sans regret et surtout sans complexe, ce qui constitue à n’en point douter une circonstance aggravante (...) Je suis un bagarreur. Je ne peux le cacher. Je ne garde rien, ou pas grand-chose, par-devers moi. Cela peut souvent me conduire à surréagir, à mener des combats inutiles, parfois même à blesser inutilement mes interlocuteurs. » C’est ce caractère qu’on lui ferait payer, mais les financements de Kadhafi qu’il dément toujours avoir reçus.
Arrive le moment fatidique de son entrée en geôle.
Il décrit un univers dominé par le gris, une absence totale de couleur, un espace froid auquel il tente de se raccrocher par la prière, même si sa religiosité n’a jamais été parfaite. Le journal s’ouvre ainsi sur une scène symbolique : l’homme de pouvoir, à genoux, cherchant la force de supporter ce qu’il considère comme une injustice. Cette entrée en matière donne le ton d’un récit où le choc de l’enfermement sert de point d’ancrage à une réflexion sur sa trajectoire, ses décisions et son rapport à la justice.
L’introspection d’un détenu d’exception
L’un des fils conducteurs de l’ouvrage est la description des effets psychologiques de l’enfermement. Nicolas Sarkozy évoque la longue solitude, les bruits incessants, le temps qui se dilate, le manque de perspective, l’alimentation minimaliste faite de laitage, de barres de céréales et de jus de pomme. Il raconte ces vingt-trois heures quotidiennes passées dans une cellule étroite, arpentée en rond ou observée comme un espace figé.
Pourtant, derrière cette apparente mise à nu, l’introspection demeure sélective. L’auteur s’attarde sur l’injustice qu’il ressent, mais l’explication des faits reste périphérique. Ce choix donne au récit une tonalité personnelle et dramatique sans aller jusqu’à l’auto-analyse complète. La vulnérabilité affichée devient ainsi un élément de rhétorique, un moyen de capturer la sympathie du lecteur et de replacer l’incarcération dans un récit où la dignité domine la chute.
Un journal à portée politique
Le livre, s’il n’est pas un procès à charge contre la justice, Nicolas Sarkzy toujours poursuivi dans d’autres affaires, instille une critique diffuse. À travers des remarques incrédules ou des choix de formulation, Sarkozy suggère une institution excessive, parfois dévoyée, et un traitement qui lui paraît disproportionné. Il décrit la prison comme une épreuve qu’il transforme en source d’apprentissage, mais laisse entendre que cette épreuve ne devrait pas avoir eu lieu.
L’ouvrage révèle également sa perception du monde politique pendant et après son incarcération. Quelques piques sont adressées à Ségolène Royal, son adversaire de 2007, tandis que le silence d’Emmanuel Macron au moment de son emprisonnement est noté comme un détournement du regard. Ces allusions montrent que, même dans sa cellule, Sarkozy reste attentif au jeu politique et à la recomposition des alliances. Le journal devient alors un espace depuis lequel il répond, réévalue et repositionne sa parole.
La prison comme décor, l’auteur comme sujet
Le lecteur qui espérerait une réflexion approfondie sur le système pénitentiaire en ressortira déçu. Nicolas Sarkozy ne cherche pas à analyser la condition carcérale dans son ensemble. La prison apparaît comme un décor plus que comme un objet d’étude. L’expérience vécue est celle d’un détenu singulier, protégé par deux officiers de sécurité et confronté à un univers certes rude, mais éloigné de celui des prisonniers ordinaires.
Ce choix recentre le livre sur l’auteur. La détention devient un moment de rupture et de transformation, presque un rite initiatique. Sarkozy se met en scène en homme abattu mais debout, meurtri mais lucide, victime d’un système mais déterminé à comprendre ce qu’il appelle lui-même sa traversée d’extrêmes. Cette logique de reconstruction par le récit rejoint une tradition politique bien installée: celle où l’épreuve devient un capital symbolique.
Un récit personnel qui interroge l’usage politique de l’intime
Au fil des pages, Le journal d’un prisonnier s’impose moins comme un témoignage sur la prison que comme un document sur l’usage politique de l’intime. Le style diariste, la confession dosée, la mise en scène de l’isolement et la critique feutrée de la justice contribuent à une stratégie narrative visant à reprendre l’initiative. Le livre apparaît ainsi comme une manière de se repositionner avant les échéances judiciaires à venir, et alors que plusieurs enquêtes demeurent ouvertes sur ses activités passées.
En livrant ce récit, Nicolas Sarkozy ne raconte pas seulement vingt et un jours d’enfermement. Il propose un nouvel épisode d’une trajectoire où chaque crise devient matière à discours et chaque fragilité un levier pour maintenir une présence publique d’un ancien président qui entend demeurer acteur de son propre destin. Et pourquoi pas, un jour renaitre de ses cendres.