Le sommet de Manama : un modèle et un réalisme du Golfe qui dessine les contours de l’avenir - Par Hatim Betioui

Le sommet de Manama : un modèle et un réalisme du Golfe qui dessine les contours de l’avenir - Par Hatim Betioui

La 46ᵉ session du Conseil de coopération du Golf s’est tenue dans un climat régional délicat, marqué par une crispation sécuritaire accrue après les attaques israéliennes contre le Qatar.

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Réunies à Manama à quelques mois d’intervalle, la 33ᵉ session du Sommet arabe et la 46ᵉ session du Conseil de coopération du Golfe ont mis en lumière une réalité politique nouvelle. Hatim Betioui revient sur ce sommet axé sur la priorité absolue à la sécurité, le renforcement du cadre collectif et le choix assumé d’un intégrationnisme pragmatique pour affronter un contexte régional en mutation rapide.

Hatim Betioui

Deux sommets, une même ligne directrice

Manama a accueilli, le 16 mai 2024 puis le 3 décembre 2025, deux rendez-vous diplomatiques majeurs : le 33ᵉ Sommet arabe et le 46ᵉ Sommet du Conseil de coopération des États arabes du Golfe. Entre les deux réunions se dessine un fil conducteur clair : un réalisme politique affirmé, une posture modérée et la volonté partagée d’adopter des décisions unifiées, pensées avec sens des responsabilités et orientées vers l’avenir.

Si la capitale bahreïnie recevait pour la huitième fois un sommet du CCG depuis sa création en 1981, c’est dans un climat régional délicat que s’est tenue la rencontre, marqué par une crispation sécuritaire accrue après les attaques israéliennes contre le Qatar. C’est dans ce contexte que le roi de Bahreïn, Hamad ben Issa Al Khalifa, a rappelé dans son discours d’ouverture que la protection de la sécurité du Golfe constitue une « règle d’or » de l’action de l’organisation. Une règle fondée sur l’unité de destin, le respect de la souveraineté, le bon voisinage et la non-ingérence dans les affaires intérieures : autant d’éléments au cœur des préoccupations des décideurs de la région.

Sécurité collective et intégration économique

Il était notable que le souverain bahreïni a insisté sur le fait que le Conseil puise sa force dans les liens de fraternité et de proximité entre ses membres. Construit sur les principes d’intégration et de complémentarité, le CCG entend consolider sa place comme acteur régional influent. Le communiqué final, riche de 162 points, reflète cette ambition : associer le renforcement de la sécurité collective à l’élargissement des perspectives d’intégration économique. Une vision d’avenir qui s’appuie sur une lecture pragmatique des défis du moment.

L’attaque israélienne contre Doha a d’ailleurs révélé l’urgence de revitaliser l’accord de défense commune, de revoir certaines de ses modalités et de les adapter aux menaces actuelles. Plus que jamais, les États du Golfe semblent convaincus que nul ne protègera leurs intérêts mieux qu’eux-mêmes.

Le CCG, dernier bloc arabe actif

Dans un entretien accordé au journal Al-Ayyam, Abdullah Bishara, premier secrétaire général du CCG, s’est dit satisfait du niveau de coordination sécuritaire et politique entre les États membres. Il souligne que la voix du Conseil est entendue sur la scène internationale et dispose d’un poids crédible. Toutefois, il regrette que les avancées économiques ne soient pas encore à la hauteur des attentes des citoyens du Golfe.

Au-delà des détails techniques et politiques, le simple fait que le sommet ait eu lieu constitue en soi un signal fort. Le Conseil de coopération du Golfe demeure en effet le seul ensemble régional arabe dont la dynamique se maintient. À titre de contraste, l’Union du Maghreb arabe est paralysée depuis des années, en état de mort clinique, en raison du différend algéro-marocain autour du Sahara marocain.

L’Algérie avait tenté, il y a quelques mois, de former un bloc tripartite incluant la Tunisie et la Libye, mais cette initiative est rapidement tombée à l’eau. Ses fondations étaient fragiles : elle contredisait la logique géopolitique de la région, cherchait à isoler le Maroc et n’a pas convaincu la Mauritanie, qui a refusé d’intégrer une structure dépourvue de Rabat.

Ce constat vaut également pour le Conseil de coopération arabe, créé en 1989 et réunissant l’Irak, la Jordanie, l’Égypte et le Yémen, mais qui s’est rapidement effondré quelques mois plus tard à la suite de l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990. Il en va de même pour le Front de la fermeté et de la résistance, formé après la visite du président égyptien Anouar el-Sadate à Jérusalem en 1977, et qui regroupait la Syrie, la Libye, l’Algérie, l’Irak, le Yémen du Sud et l’Organisation de libération de la Palestine, avant de se disloquer au milieu des années quatre-vingt sous l’effet des divisions arabes.

Malgré toutes ces expériences qui ont trébuché ou se sont effondrées, le Conseil de coopération des États arabes du Golfe est demeuré un motif d’espoir et a réussi à bâtir un modèle de développement prometteur fondé sur la stabilité et la prospérité. C’est ce qu’a souligné le roi Hamad dans son discours, lorsqu’il a salué les avancées réalisées dans les domaines de l’unité économique et de la citoyenneté du Golfe, affirmant que les États membres aspirent à achever le projet d’union douanière, à renforcer le marché commun du Golfe et à élargir les partenariats dans la sécurité alimentaire et hydrique, l’économie numérique et les énergies renouvelables.

La sécurité du Golfe est un tout indivisible

Le communiqué final du sommet est venu chargé de messages affirmant que la sécurité du Golfe est un tout indivisible et que toute menace visant l’un de ses États touche l’ensemble, conformément au statut du Conseil et à l’accord de défense commune. Ce message s’est accompagné de mesures d’intégration ambitieuses, telles que la création d’une Autorité de l’aviation civile du Golfe et l’adoption d’une plateforme industrielle unifiée, traduisant une volonté de structurer et d’élargir la coopération économique.

Le sommet de Manama a également insisté sur l’engagement envers la vision du roi Salmane ben Abdelaziz visant à renforcer l’action commune du Golfe, à parachever les systèmes de défense et de sécurité, à unifier les positions politiques et à bâtir des partenariats internationaux plus larges, avec mandat donné aux instances compétentes d’élaborer un calendrier de mise en œuvre. Il a aussi réaffirmé la poursuite des consultations sur la transition d’une phase de coopération à une phase d’union.

Le Conseil de Coopération du Golfe demeure ainsi le cadre arabe le plus apte à résister et à surmonter les défis, grâce à son réalisme, sa modération et sa vision partagée d’un avenir fondé sur la sécurité et l’intégration économique, au service de la stabilité et de la prospérité dans la région.