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Les « Intellectuels médiatiques » de Bolloré 4/4 – Par Driss Ajbali
En 2015, le groupe Bolloré (à gauche) acquiert le groupe Canal. Cnews n’existait pas. Éric Zemmour (à gauche) savourait, loin des joutes politiques, les retombées de son bestseller, Le Suicide français. Michel Onfray avait encore les accents du philosophe anarcho-libertaire Laurence Ferrari, aujourd’hui égérie de la droitosphère, refusait d'inviter Marine Le Pen. Ces gens-là, aujourd’hui tête de gondoles des médias Bolloré
Dix ans après les attentats du 13 novembre 2015, la France commémore un traumatisme collectif tandis qu’un autre front, médiatique celui-là, s’est imposé dans le débat public. Dans cette quatrième et dernière partie de sa série d’articles motivée par la parution de l’ouvrage d’Eric Zemmour La messe n’est pas dite, le sociologue et essayiste Driss Ajbali s’étonne comment les Français ont fait preuve d’une impressionnante capacité de résilience face à ces attentats tandis que les événements du 7 octobre 2023, qui se sont déroulés à 4500 Km de là, ont étrangement, singulièrement et puissamment impacté l’imaginaire français. Dans son analyse, au centre de cette polarisation, les chaînes du groupe Bolloré, notamment CNews, ont redéfini le paysage intellectuel et journalistique français, donnant naissance à une nouvelle génération d’« intellectuels médiatiques », figures hybrides entre polémistes, idéologues et animateurs de plateau.

Driss Ajbali
La semaine dernière, la ville de Paris commémorait les 10 ans des attentats qui l’ont frappée, le 13 novembre 2015. Pour inédites qu’elles furent, ces attaques étaient le point d’orgue d'une terrifiante série d’actes terroristes qui ont ponctué la décennie. Démarrés, en 2012, avec l’équipée sauvage de Mohamed Merah, ils se sont poursuivis avec le massacre de la rédaction de Charlie, l’assassinat, dans son église, du père Hamel, la double exécution, dans leur domicile, des policiers Magnanville, l'ignoble camion de Nice, l'achèvement sacrificielle du gendarme Arnaud Beltrame et les deux professeurs Samuel Paty et Dominique Bernard, égorgé pour l’un, poignardé pour l’autre sur leurs lieux de travail. Cependant, et bien que sidérés et traumatisés par ces tragédies, les Français, classe politique et médias compris, ont fait preuve d’une impressionnante capacité de résilience. Ils ont su séparer la mauvaise graine de l’ivraie
Alors qu’ils se sont déroulés à 4500 km de Paris, les événements du 7 octobre 2023 ont étrangement, singulièrement et puissamment marqué l’imaginaire français. Le débat politique hexagonal, déboussolé depuis 2017, en fut aussi impacté. Avec le macronisme, les lignes de partage entre gauche et droite s’étaient croisées. La démarcation entre identitaires et communautaristes, entre nationalistes et universalistes, en est devenue plus prégnante. Fait nouveau, depuis deux ans, le rapport à l’État d’Israël s’est imposé comme un nouveau marqueur, si ce n’est le premier des marqueurs. Une nouvelle ligne de Bar-Lev sépare désormais les apologistes de l’État hébreu et ses contempteurs. L’arme des premiers contre les seconds, c’est la disqualifiante accusation d’antisémitisme. Et le groupe Bolloré a favorisé cette tendance. Cnews, dans cette dérive des continents, est devenue plus pro-israélienne que I24.
La conjuration des intellectuels médiatiques
Les intellectuels médiatiques, précisons-le d’abord, ce sont ceux qui peuvent déblatérer de tout sans être spécialistes de quelque chose. Et même du rien. Les chaînes d’information en continu en général et le groupe Bolloré tout particulièrement, ont fortement favorisé ces spécimens quand ils ne les ont pas tout bonnement fabriqués. Que l’on en juge.
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En 2015, le groupe Bolloré acquiert le groupe Canal. Cnews n’existait pas. Éric Zemmour savourait, loin des joutes politiques, les retombées de son bestseller, Le Suicide français. Le versatile Michel Onfray avait encore les accents du philosophe anarcho-libertaire. Fut un temps ou Laurence Ferrari, aujourd’hui égérie de la droitosphère, refusait d'inviter « Marine Le Pen à tout bout de champ, pour faire de l'audience et, au passage, le lit du FN ». Sonia Mabrouk, « cette tête d’Arabe », dixit Elisabeth Lévy, n’était pas encore « la directrice de la réaction » au lieu de la rédaction[1]. Ces gens-là, aujourd’hui tête de gondoles des médias Bolloré, se sont tous adaptés à la ligne éditoriale du groupe. La soupe doit y être bonne.
Dans la vallée des aveugles, le borgne peut devenir roi. La preuve par Pascal Praud[2]. Avec son bagout, l’homme est une rivière infinie. Longtemps journaliste sportif, sa prolixité naturelle lui provient probablement de là. Rodé à la feinte, le coup-franc indirect et surtout au tacle, il peut être pernicieux et de mauvaise foi. Figure de proue du Groupe, ce borgne-là est aujourd’hui sur le toit du monde. Il trône désormais sur ses plateaux avec « l’interchangeable bande de fachos qui l’entourent », copyright de Dupont Moretti. Eux, ils ne cachetonnent qu’à la pige. Lui, il est payé cent mille euros par mois. Avec trois émissions par jour et ses costards sortis tout droit d’un film de Martin Scorsese, il sature l’espace. Avec lui, c’est l’empire de la ratiocination, du journalisme de connivence et de la pensée incorrecte.
En 1927, Julien Benda, un intellectuel, un vrai, a publié un essai, La Trahison des clercs. Il a qualifié ainsi les intellectuels dont nombre s’étaient engagés dans les passions politiques, nationalistes et partisanes. Son texte est une réflexion sur le rôle historique des intellectuels dans la défense des valeurs universelles : La vérité, la justice et la raison. Il a dénoncé l’abandon de l’universel au profit des idéologies, avec à la clé le nationalisme, le relativisme moral et la propagande idéologique. L’ambiance délétère qui sévit dans la France d’aujourd’hui et les dérives intellectuelles et médiatiques rendent l’ouvrage de Julien Benda d’une puissante et exceptionnelle actualité.
Soixante-quinze ans plus tard, l’historien des idées Daniel Lindenberg publie en 2002, Le Rappel à l’ordre. Un essai pamphlétaire qui sera puissamment combattu. Et pour cause. Le penseur a dénoncé la tournure intellectuelle prise au lendemain du 11 septembre 2001. Il va prendre, bille en tête, des mandarins qu’il qualifie de « nouveaux réactionnaires ». Dans le viseur de Lindenberg, il y avait Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, Marcel Gauchet, Philippe Muray et Michel Houellebecq. Pourquoi « nouveaux » ? Parce qu’ils furent globalement des soutiens de la gauche avant de devenir les pourfendeurs du progressisme, des partisans de l’ordre et de l’autorité, des contempteurs de l’égalité, du multiculturalisme, et surtout de la « dictature des minorités » personnifiée par l’immigration, la musulmane tout particulièrement. On remarque qu’Éric Zemmour ne figurait pas sur la liste. Tout simplement, parce qu’à l’époque, celui-ci était sous les radars, pour ne pas dire inexistant.
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Avec les « intellectuels médiatiques » et les néo réactionnaires de 2025, force est d’admettre qu’on fait dans du low-cost. Du bas de gamme. Le groupe Bolloré, avec Cnews, est devenu un Lidl du journalisme, un cimetière pour l‘excellence française et un EPHAD qui héberge d’anciennes gloires : Gérard Carreyrou, Philippe Bilger, Jean-Claude Dassier, Georges Fenech, Gilles-William Goldnadel, Joseph Macé-Scaron, Paul Amar, cousin d’Enrico Macias. La chaine a même exhumé le sulfureux Richard Millet de son formol et de son bannissement. Ces retraités sont entourés par une myriade de journalistes, des jeunes surtout. Ceux-ci ont les dents qui rayent le parquet tant ils sont dévorés par l’ambition. Pour plaire à Serge Nedjar, les Eliot Deval, Gauthier le Bret, Yoann Usaï ou Erik Tegnér franchissent toutes les limites. Ils flinguent à tout va comme les pistoleros et les exécutants des basses manœuvres d’une camorra.
Mais les pires, ce sont les renégats et les nigauds. Dans la première catégorie, l’exemple de Julien Dray est le plus désespérant. L’ancien baryton de l’antiracisme, celui qui a vendu, à des générations entières, la lutte contre le racisme, l’inventeur de Malik Boutih (Bounty pour ses adversaires), de Fodé Sylla, de Fadela Amara et, suprême outrage, de Ni pute ni soumise, est méconnaissable, non pas à cause de sa bedaine de sexagénaire. Mais parce qu’il pontifie et cachetonne désormais sur les plateaux de Cnews. L’ancien baron noir de la gauche est le plus beau scalp de la chaine. Au passage, il a avoué dernièrement que lui et son frère avaient partagé, dans les années 1980, le travail. Lui s’occupait de la gauche. Son frère œuvrait dans le Betar*.
Dans la seconde catégorie, on trouve les Noirs et les Arabes. Christine Kelly et Rachel Khan, caution de la négritude, cette cause tellement chère à Aimé Césaire et à Léopold Sédar Senghor. Les deux femmes, relativement superficielles, usent plus de leurs émotions qu’elles ne le font de leurs réflexions.
Et puis il y a les arabes
Il fut un temps où la télévision française exposait, à tout-va, Dounia Bouzar, une inculte, fausse blonde peroxydée, qui vendait aux simples d’esprit ses recettes de lutte contre la radicalité islamiste. Elle est comme évaporée. Il fut un temps où c’est Zineb El Ghazoui qui bénéficia d’un moment de gloire au sens warholien du terme. Celle-ci avait non seulement indument capté l’héritage de Charlie, mais elle était la femme la plus protégée de France. Amie de Papacito et surtout de Gilles William Goldnadel, elle est aujourd’hui honnie, exécrée et disparue des écrans.
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Avec CNews, il y actuellement un quarteron d’arabes avec l’histrionique Amine El Khatmi en tête. Celui-ci aime s’attirer la lumière. Il est prêt à s’écarteler pour une bonne punchline. Il devrait bien réfléchir au sort qui fut réservé à Dounia et à son ancienne complice dans le Printemps républicain, Zineb.
La télévision est une cheminée qui consume ses bûches. Ne survivent que les plus solides. Tout laisse penser que Naima M’Fadel, Najwa el Haité, Sonia Medjeuber, Amine El Bahi sont payés, non pas pour leur perspicacité ou leurs pertinences, loin d’être évidents, mais surtout pour leur servilité, leur docilité et leur soumissions…
Décidément, quand l’intelligence fait vœu de silence, la médiocrité fait plus de vacarme. Mais c’est loin d’être suffisant pour qu’elle ait raison.
*Le Betar est un mouvement de jeunesse juif sioniste radical, dont faisait partie le fameux Habib Meyer qui n’hésitait pas à faire le coup de poing
[1] Le mot est de Guillaume Gendron. Dans Libération du 25/04/2021
2En septembre 2014, Sous le titre Le Praud de l'Info, il obtient du lundi au vendredi, sur RTL, une incursion de quelques minutes dans la matinale d'Yves Calvi. Spécialiste du football, Il présente les émissions sportives du samedi. En décembre 2015, il participe en tant que chroniqueur, à l’émission : Touche pas à mon sport, présentée par Estelle Denis.