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Libye, la quiétude des apparences et le tumulte du dedans - Par Hatim Bettioui
Des familles et des étudiants libyens se pressent au Musée national après sa réouverture, après plus d'une décennie de fermeture, dans la capitale libyenne Tripoli, le 23 décembre 2025. Quiconque visite la capitale libyenne, Tripoli, ces derniers temps, repart avec une impression très différente de celle véhiculée par les médias sur un pays plongé dans le chaos et la division depuis la chute du régime du colonel Mouammar Kadhafi (Photo AFP)
Derrière l’image d’un quotidien qui reprend ses droits à Tripoli, la Libye demeure traversée par des fractures profondes et des équilibres fragiles. Hatim Betioui revient sur la mort tragique du chef d’état-major de l’armée libyenne qui a ravivé les doutes, les peurs et les soupçons d’un pays habitué à voir la stabilité vaciller au moindre choc, rappelant que la paix visible n’efface pas les tensions souterraines d’un conflit encore irrésolu.

Hatim Betioui
Une capitale en quête de normalité
Quiconque visite la capitale libyenne, Tripoli, ces derniers temps, repart avec une impression très différente de celle véhiculée par les médias sur un pays plongé dans le chaos et la division depuis la chute du régime du colonel Mouammar Kadhafi, le 20 octobre 2011. Les scènes de la vie quotidienne, la circulation dense dans les rues et les grands axes, la reprise de l’activité commerciale, les cafés et les marchés bondés, ainsi que les signes d’une sécurité relative dans plusieurs quartiers, donnent le sentiment d’une certaine quiétude et d’une stabilité retrouvée. Une image qui crée un contraste saisissant entre ce qui se dit et s’écrit à l’étranger et ce qui se voit et se vit sur le terrain, comme si Tripoli tentait, avec une obstination silencieuse, de retrouver les traits d’une ville normale, épuisée par des années de conflit et d’incertitude.
Le choc d’un drame révélateur
Cette sérénité apparente a toutefois été rapidement ébranlée par la mort du maréchal Mohamed Al-Haddad, chef d’état-major de l’armée libyenne au sein du gouvernement d’unité nationale dirigé par Abdelhamid Dbeibah, à la suite du crash de son avion la semaine dernière, peu après son décollage de l’aéroport d’Ankara, au terme d’une visite officielle en Turquie. L’incident n’a pas été perçu comme une simple tragédie humaine, mais a ravivé une angoisse profondément ancrée dans l’imaginaire libyen, celle d’un calme trompeur, prélude possible à la tempête, et d’une stabilité toujours fragile, susceptible de voler en éclats à tout moment.
Deuil collectif et soupçons persistants
La Libye, plus familière du deuil que de la joie, est ainsi retombée dans une vague de tristesse collective qui s’est rapidement transformée en un débat politique et sécuritaire intense. Les réseaux sociaux se sont emplis d’accusations et de spéculations, tandis que se multipliaient les interrogations sur les parties qui auraient intérêt à l’élimination d’une figure militaire de premier plan. Une large frange de l’opinion libyenne s’est convaincue que l’accident ne pouvait être dissocié du contexte général d’un conflit politique et militaire complexe, où les divisions internes se croisent avec des intérêts et des calculs régionaux et internationaux étroitement imbriqués.
Le poids des positions et des intérêts
Ces soupçons ont été renforcés par la diffusion d’anciennes déclarations du maréchal défunt, dans lesquelles il exprimait clairement son rejet de toute présence militaire étrangère sur le sol libyen, devenu un théâtre ouvert de rivalités entre puissances régionales et internationales. Une position qui plaçait son auteur dans une situation d’extrême sensibilité et le mettait, selon la logique des conflits libyens, au croisement délicat d’intérêts internes et externes.
Comparaisons et mémoire collective
À mesure que les doutes s’élargissaient et que les théories du complot gagnaient du terrain, les comparaisons se sont multipliées entre le crash de l’avion du maréchal Al-Haddad et la chute d’un jet privé survenue le 23 août 2023 en Russie, qui transportait Evgueni Prigojine, fondateur et chef du groupe paramilitaire Wagner, accompagné de plusieurs de ses proches collaborateurs. Un drame qui demeure, à ce jour, entouré d’un épais mystère, en l’absence d’explication définitive et face à la divergence des récits officiels et non officiels.
Au-delà de la distance géographique, cette analogie reflète un état d’esprit libyen marqué par des expériences douloureuses répétées, où les accidents aériens, les assassinats politiques et les explosions inexpliquées font désormais partie d’une mémoire collective méfiante à l’égard des versions toutes faites. En Libye, les faits ne sont jamais lus indépendamment de leurs arrière-plans, et les événements ne sont guère perçus comme de simples coïncidences, mais comme l’expression d’un affrontement plus profond qui se joue dans l’ombre.
Un équilibre toujours précaire
En définitive, la mort du maréchal Al-Haddad met une nouvelle fois en lumière la fragilité de l’équilibre en place dans le pays et souligne que les signes de stabilité, aussi rassurants soient-ils dans la rue, demeurent suspendus à un conflit ouvert dont les équations internes comme les enjeux régionaux et internationaux n’ont pas encore trouvé d’issue.
Entre la quiétude des apparences et le tumulte intérieur, la Libye reste ainsi confrontée à une interrogation ancienne et sans cesse renouvelée : ce qu’elle vit aujourd’hui est-il le début d’une véritable convalescence et d’un chemin vers un État stable, ou seulement une brève accalmie dans le cours d’une crise longue, dont l’ultime station n’a pas encore été atteinte ?
*In Annahar Libanaise