L’impossible immutable - Par Hatim Betioui

L’impossible immutable  - Par Hatim Betioui

L’ancien et actuel président brésilien Lula et l’ancien président français Nicolas Sarkozy, le 1ER avril 2009 à Paris ; tous deux s’apprécient et ensemble, chacun dans son pays, sont passés par la case prison. Lula en est sorti pour redevenir président, en sera-t-il de même pour Sarkozy

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La chute de Nicolas Sarkozy derrière les barreaux de la prison de la Santé illustre une vérité universelle : nul pouvoir n’est éternel. Dans cette chronique, Hatim Betioui raconte l’éphémère et comment de Paris à Brasilia, de Lima à Khartoum, d’Abidjan à Conakry, les anciens maîtres des palais présidentiels ont souvent goûté à la rigueur des cellules. L’histoire, capricieuse, rappelle ainsi que la fortune des puissants n’est qu’un cycle, et que « la permanence des choses est une illusion ».

Hatim Betioui

La malédiction de Kadhafi

La « malédiction de Kadhafi » semble avoir frappé l’ancien président français Nicolas Sarkozy. Le voilà incarcéré dans la célèbre prison parisienne de la Santé, après sa condamnation le 25 septembre dernier à cinq ans de prison pour complot criminel dans l’affaire du financement libyen de sa campagne électorale de 2007.

Sa détention n’aura toutefois duré que vingt jours. Lundi dernier, la cour d’appel a ordonné sa remise en liberté, assortie d’un contrôle judiciaire strict : interdiction de quitter la France, défense de tout contact avec les personnes liées à l’affaire, y compris son ami le ministre de la justice, Gérard Darmanin qui lui avait rendu visite en prison et les fonctionnaires de la Justice. La même interdiction s’applique aux fonctionnaires de ce département.

Mais une seule nuit passée en prison vaut, dit-on, mille nuits de tourment. Que dire alors d’un ancien président de la République derrière les barreaux ? Pour des raisons de sécurité, Sarkozy fut placé en cellule individuelle — mesure d’exception qui rendit son séjour plus supportable. Il a d’ailleurs reconnu avoir bénéficié d’un traitement « d’une humanité exceptionnelle ».

Sa cellule, d’environ dix mètres carrés, était équipée d’un lit, d’une salle d’eau, de toilettes et d’un téléphone fixe : un luxe dans un établissement surpeuplé dont la capacité officielle est de 657 détenus, mais qui en héberge aujourd’hui près de 1 100.

Ainsi, l’incarcération du président Sarkozy constitue une première historique en France : jamais un chef de l’État n’avait été emprisonné puis relâché en phase d’appel.

La loi du retournement

Le cas Sarkozy, affligeant autant pour ses amis que pour ses adversaires, rappelle un vieux proverbe arabe : « دوام الحال من المحال » — « Rien n’est éternel en ce bas monde. » Voyez comme les temps changent : après avoir savouré le faste du palais de l’Élysée, il a dû  goûter aux affres de la prison de la Santé.

Mais Sarkozy n’est pas un cas isolé. D’autres dirigeants ont connu le même destin, parfois plus tragique encore.

Des palais aux prisons

Le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva fut incarcéré en 2018, condamné pour corruption et blanchiment d’argent dans le scandale dit de « Lava Jato » (« Lavage express »). Peine : douze ans. Il passa 580 jours en détention avant que la Cour suprême du Brésil n’annule sa condamnation en 2021, estimant que le procès avait été biaisé. Réhabilité, Lula retrouva ses droits politiques, se présenta à nouveau et regagna le palais d’Alvorada à Brasilia.

Avant lui, l’ancien président péruvien Alberto Fujimori fut condamné à vingt-cinq ans de prison pour violations des droits humains. Il y demeura quinze ans avant d’être libéré pour raisons de santé en 2023.

L’histoire du Pérou regorge d’épisodes similaires : en 2000, une vaste affaire de corruption éclata après la diffusion de vidéos montrant le chef du renseignement Vladimiro Montesinos achetant des politiciens et des journalistes. Fujimori s’enfuit au Japon, présenta sa démission par fax depuis Tokyo — que le Parlement refusa — avant de le destituer et de le traduire en justice.

Toujours au Pérou, en 2017, l’ancien président Ollanta Humala fut arrêté pour financement illégal de sa campagne électorale par le Venezuela. Il passa neuf mois en détention préventive avant sa libération sous contrôle judiciaire.

Les ombres de la puissance

D’autres figures, sur d’autres continents, ont connu pareille disgrâce. En Amérique centrale, le général panaméen Manuel Antonio Noriega purgea des peines pour trafic de drogue et blanchiment d’argent entre les États-Unis, la France et son pays.

En Afrique du Sud, Jacob Zuma fut incarcéré pour corruption et fraude dans des marchés d’armement, avant d’être libéré sous condition entre 2021 et 2023. Au Soudan, Omar Hassan el-Béchir demeure derrière les barreaux, poursuivi par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et corruption.

Et sur le continent africain encore, d’autres présidents ont connu la prison : Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire, Alpha Condé en Guinée… Différentes causes, mêmes murs, mêmes chaînes.

Rien n’est éternel

Les raisons diffèrent, les peines varient, mais la prison reste la prison. Tous ont fini par éprouver la même vérité : le pouvoir est passager, la gloire fragile.

Le poète andalou Abû al-Baqâ’ al-Rundî l’avait dit bien avant eux :

هيَ الأيّامُ كما شاهدتُها دُوَلٌ    مَن سَرَّهُ زَمنٌ ساءَتْهُ أزمان « Les jours sont ainsi des royaumes qui se succèdent - Celui que réjouit un temps, d’autres le feront pleurer. »