L’Occident à l’aube d’un nouvel ordre mondial – Par Mustapha Hmimmou

L’Occident à l’aube d’un nouvel ordre mondial – Par Mustapha Hmimmou

Le président américain Donald Trump (au centre) lève le poing devant la presse après la réunion du « Conseil de la paix » lors de la réunion annuelle du Forum économique mondial (WEF) à Davos, le 22 janvier 2026. (Photo AFP)

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À travers les signaux envoyés depuis Davos et les recompositions géopolitiques en cours, l’Occident semble entrer dans une zone de turbulence historique. Entre affaiblissement structurel des États, mondialisation d’un capital devenu autonome, montée en puissance du Sud global et retour d’une conflictualité stratégique diffuse, un nouvel ordre mondial se dessine dans l’incertitude, écrit Mustapha Hmimmou qui considère que loin d’être un simple enchaînement de crises conjoncturelles, cette transition révèle une rupture profonde des équilibres hérités de l’après-guerre. Dans ce paysage mouvant, la guerre en Ukraine apparaît moins comme une cause que comme un symptôme d’un monde multipolaire en gestation, où les anciennes certitudes s’effritent et où la quête d’un nouvel équilibre global s’impose comme un défi majeur pour les sociétés occidentales.

Mustapha Hmimmou

Lors du récent Forum économique mondial de Davos on a entendu le Premier ministre canadien évoquer une situation géopolitique qu’il a qualifiée d’inédite depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Confronté aux nouvelles donnes avec son puissant voisin, il y a vu un monde entré dans une inéluctable phase de recomposition profonde, marquée par la fin des certitudes stratégiques, l’érosion des cadres multilatéraux hérités de l’après-guerre et la montée d’une insécurité globale diffuse.

La vie normale continue, certes, mais une inquiétude palpable traverse désormais les discours officiels, les médias et les réseaux sociaux. On sent que quelque chose de si grave est en train de se jouer, que l’on retient son souffle devant la possibilité d’un affrontement majeur, potentiellement d’une autre nature et d’une ampleur bien plus dévastatrice que les conflits majeurs du passé. Ce qui rend la situation plus troublante encore, c’est que l’épicentre de cette crise mondiale semble se situer non pas à la périphérie, mais une fois de plus au cœur même de l’Occident, qui demeure, malgré son déclin relatif, le centre géopolitique du monde.

De manière révélatrice, certains pays occidentaux, comme le Canada et la France, paraissent aujourd’hui contraints de se tourner vers la Chine pour sécuriser leurs intérêts, marquant un tournant dans les nouveaux rapports de force internationaux.

C’est à partir de ce constat qu’il convient de chercher à comprendre la crise géopolitique actuelle. Le problème fondamental n’est pas tel ou tel conflit d’intérêts entre occidentaux, ni même la guerre en Ukraine prise isolément. Le problème central est celui d’un Occident confronté à un déclin structurel inexorable dans un nouveau monde où le Sud global émerge rapidement, tandis que le capital occidental moteur de toute croissance et prospérité dans des économies voulues libérales s’est mondialisé et s’est largement détaché de ses cadres nationaux d’origine.

On assiste donc à une dissociation croissante entre des États affaiblis, responsables devant leurs peuples, et un capital globalisé, mobile et performant, guidé par ses seuls intérêts et profits partout dans le monde, et par conséquent indifférent aux destins sociaux et politiques des nations qui l’ont vu naître.

Dans ce contexte, les sociétés occidentales cumulent les fragilités : désindustrialisation, appauvrissement croissant même des classes moyennes, fragmentation culturelle, perte de cohésion sociale et crise de légitimité des élites. En face, le Sud global encore en friche et avide d’émergence dispose d’atouts de plus en plus visibles : démographie dynamique, montée en compétences et en ambition des populations, ressources naturelles abondantes, diversification des partenariats stratégiques, notamment avec la Chine.

Le centre de gravité économique et humain du monde se déplace lentement mais sûrement du Nord vers le Sud, tandis que les États occidentaux peinent à adapter leurs structures économiques et sociales, héritées de l’État providence de la belle époque, à ces nouvelles conjonctures qu’ils ne maîtrisent plus vraiment.

La solution théorique consisterait à réinternaliser l’économie : relocaliser les chaînes de valeur, protéger certaines industries, accepter une baisse du niveau de vie relatif et surmonter les aléas des conflits sociaux prévisibles et temporaires pour reconstruire une nouvelle base productive nationale adaptée au nouvel ordre mondial structurellement multipolaire.

Mais cette option dont on a pleinement conscience est politiquement et pratiquement impraticable. Si elle était réellement faisable dans le cadre des démocraties libérales actuelles, on aurait déjà commencé à la mettre en œuvre. Elle suppose des sacrifices collectifs mais insupportables, une discipline sociale à laquelle on n’a plus l’habitude et une confrontation directe avec les intérêts du capital globalisé, mais qui est libre comme le vent et assez puissant pour conserver ses privilèges.

Face à cette impasse, on voit concrètement réapparaître, dans l’imaginaire politique, la tentation d’une extension impérialiste à l’ancienne. Non plus comme stratégie cohérente du capital, qui n’en a ni le besoin ni l’intérêt, mais comme réflexe de survie des responsables politiques acculés, cherchant à déplacer vers l’extérieur des contradictions internes devenues ingérables. La déstabilisation d’États de la périphérie riches en ressources, l’installation de régimes soumis et l’usage de la coercition apparaissent désormais comme des solutions illusoires, des bouées de sauvetage pour des États en perte de maîtrise. Les fiascos répétés de la réédition d’une telle politique hégémonique à l’ancienne dans le Sud global ont montré leurs limites et illustrent cette fuite en avant, qui n’a jamais permis de résoudre durablement les nouveaux problèmes économiques et sociaux des pays intervenants.

C’est dans ce cadre général que la guerre en Ukraine prend sens. Elle n’est pas la cause de la crise géopolitique actuelle, mais l’un de ses symptômes les plus visibles. Dans Le Déclin de l’Occident, Emmanuel Todd montre que Vladimir Poutine raisonne en historien des catastrophes russes, marqué par 1941 et convaincu qu’il ne faut jamais attendre qu’une menace jugée existentielle se matérialise. Dans son discours du 24 février 2022, il ne parle pas fondamentalement de l’Ukraine, mais de l’OTAN, de l’encerclement stratégique et du refus de voir se constituer à ses frontières une « anti-Russie », qu’il présente comme une ligne rouge franchie.

Todd ne juge pas cette position ; il rappelle que, en géopolitique, ce qui compte n’est pas la morale mais la perception des acteurs et les décisions qu’ils en tirent. Dans cette logique réaliste, la peur de Poutine est rationnelle du point de vue russe et s’inscrit dans une mémoire historique où les effondrements surviennent lorsque des fragilités internes rencontrent des pressions extérieures.

L’analyse de John Mearsheimer, de l’école américaine réaliste, citée par Todd, converge avec cette lecture: l’Ukraine constitue une question existentielle pour la Russie, mais un enjeu périphérique pour les États-Unis. Cette asymétrie explique pourquoi Moscou est prête à supporter des coûts bien supérieurs à ceux de ses adversaires indirects, et pourquoi la surprise occidentale révèle moins une méconnaissance des intentions russes qu’un refus d’admettre les contraintes d’un monde redevenu multipolaire..

En définitive, on comprend que la crise actuelle n’est ni conjoncturelle ni morale. Elle est structurelle. Elle résulte d’un décalage croissant entre des États occidentaux affaiblis, de leurs peuples sous tension, de leur capital mondialisé hors de portée du politique et un Sud global émergent et compétitif désormais capable de résister, de négocier et de proposer des alternatives. La peur diffuse d’une conflagration majeure, perceptible aujourd’hui dans les discours et les sociétés, n’est pas irrationnelle. elle traduit l’entrée dans une phase historique où l’ancien ordre ne tient plus, dans l’attente de l’émergence d’un nouvel équilibre stable et potentiellement rassurant.