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ORDRE GÉOPOLITIQUE MONDIAL ET FACTEURS NON ÉTATIQUES - Par Mustapha SEHIMI
En 2015, le scandale SwissLeaks avait révélé qu'en 2006-2007, HSBC avait blanchi l'argent de la fraude fiscale, des mafias et des parrains d'Al-Qaïda. Et tout comme la mafia japonaise a traditionnellement entretenu une relation symbiotique avec le système politique et économique, certains Etats ont noué des liens de complicité avec les mafias
Dans cette analyse fouillée, Mustapha Sehimi met en lumière la recomposition profonde de l’ordre géopolitique mondial, marquée par la montée en puissance d’acteurs non étatiques aux influences multiples et parfois concurrentes de celles des États. Multinationales, ONG, réseaux criminels transnationaux et acteurs hybrides redessinent les rapports de force, brouillent les frontières entre sphère publique et intérêts privés, et participent à une gouvernance mondiale fragmentée. Entre coopération, instrumentalisation et rivalités, ce nouveau paysage révèle à la fois l’adaptation des États à la mondialisation et les fragilités structurelles d’un système international soumis à des dynamiques économiques, sécuritaires et informationnelles inédites.

Par Mustapha Shimi
Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue
L'ordre géopolitique mondial a connu une prolifération de nouveaux acteurs considérés « hors souveraineté» et à l'influence croissante. Ces acteurs privés, individuels et collectifs (ex: mouvements sociaux, gouvernements régionaux, ONG, entreprises), sont apparus à la faveur du «retrait de l'État» qui en conduisant à un désengagement des pouvoirs centraux, a laissé un espace d'action à ces entités. Dans le secteur économique par exemple, alors que les États maîtrisaient traditionnellement le marché, ils ont été supplantés par la montée en puissance des grandes entreprises multinationales et des marchés financiers libres.
S'ils ont ainsi été bousculés dans leur capacité d'action politique par ces acteurs non- étatiques, leur montée en puissance d'acteurs opérant à différentes échelles ne signifie pas la fin de l'Etat, qui au contraire se renforce parfois grâce à eux (ex: Baidu, Ali baba, Tecent en Chine). Dans un monde globalisé en effet, où le poids de l'économie tend à supplanter la puissance étatique, le rayonnement international d'une firme renforce le prestige d'un État et lui apporte des bénéfices économiques.
Multinationales
Les firmes multinationales sont considérées comme des acteurs géopolitiques incontournables en raison de leur poids économique parfois considérable. Elles disposent en effet d'une capacité d'influence sur les politiques fiscales et sociales des États et façonnent l'espace mondial en diffusant leurs valeurs et visions du monde (ex: géants de la high tech chinois et américains). Il existe toutefois des liens forts entre les acteurs économiques et financiers et les décideurs politiques (ex: subventions, partenariats public-privé transformant les citoyens en consommateurs, etc.). Aussi les très grandes entreprises sont-elles parfois considérées comme des menaces à la démocratie (ex: exploitation de données par les GAFAM à des fins politiques).
ONG
Les organisations non gouvernementales (ONG) diffusent des valeurs universelles grâce à leurs canaux de communication (liens sur le terrain, réseaux sociaux). Elles entretiennent des relations avec les Nations-unies et leurs institutions spécialisées (ex: Cnuced) afin d'œuvrer à la défense de certaines causes (ex: protection de l'environnement, défense des droits de l'homme) ou de fournir une aide humanitaire. La question de l'indépendance des ONG est souvent posée en raison des liens que certaines entretiennent avec les milieux politiques et économiques (ex: financement par George Soros de Human Rights Watch, partenariats de WWF-France avec de grandes entreprises comme Lafarge en 1999, etc.). Elles sont ainsi pu être accusées d'être des « agents de l'étranger », notamment en Russie ou en Égypte, où les pouvoirs publics entravent volontairement leur capacité d'action. Aussi, des États sous-traitent certaines de leurs activités aux ONG, qui aident les populations vulnérables. Ces organisations jouent donc un rôle important dans la politique étatique (ex: sensibilisation à certains sujets).
Mafias
Devenu une puissance à part entière, le crime organisé transnational est central au sein des sociétés contemporaines, ol prend des formes multiples, allant du trafic de drogues à la criminalité économique et financière (criminalité en col blanc, qui comprend la dissimulation fiscale) en passant par la criminalité maritime.
L'internationalisation des échanges et la financiarisation de l'économie, la dérégulation des marchés financiers et le décloisonnement du monde (ouverture des frontières avec les espaces de libre-échange, accélération des communications et des transports) ont facilité les fraudes macroéconomiques et les trafics transcontinentaux illicites. Cette situation a favorisé l'affaiblissement des instances de régulation et de contrôle. Aussi, la création des monnaies virtuelles (certaines organisations utilisent désormais le bitcoin) a permis l'extorsion de fonds à l'échelle planétaire et facilité le blanchissement d'argent. De plus, la faillite des États et la multiplication des zones grises dans le monde (États faibles, violences) favorisent ces flux illégaux, les organisations non-étatiques illégales (mafias, groupes terroristes, guérillas) profitant de l'affaiblissement des États. Ainsi assiste-t-on à l'émergence de liens croissants entre crime organisé et terrorisme depuis des années (ex: financement des Talibans par le trafic d'opium, d'Al-Qaida par la cocaïne colombienne en Afrique).
Ainsi, les mafias ont montré leur forte capacité à survivre et à s'adapter aux changements autant qu'à générer des flux financiers d'ampleur macro-économique et à s'enraciner au sein de territoires.
Les trafics sont divers : êtres humains, armes, drogues, espèces animales en danger, contrefaçons, blanchiment d'argent, corruption politique, extorsion, racket, pornographie, enlèvements, infiltration d'entreprises, etc. L'activité des mafias dépend des opportunités et chaque année, celles-ci investissent un peu plus le champ des économies légales. Aussi, les mafias entretiennent des relations avec les institutions, qu'il s'agisse de banques ou d'États. En guise d'intermédiaire, les criminels recourent à des banques qui ont été impliquées dans de grands systèmes d'évasion fiscale et de blanchiment d'argent (HSBC, UBS). En 2015, le scandale SwissLeaks avait révélé qu'en 2006-2007, HSBC avait blanchi l'argent de la fraude fiscale, des mafias et des parrains d'Al-Qaïda. Et tout comme la mafia japonaise a traditionnellement entretenu une relation symbiotique avec le système politique et économique, certains Etats ont noué des liens de complicité avec la mafia: fabrication de faux dollars par la Corée du Nord, trafic de cocaïne organisé par la CIA (pour financer ses opérations de déstabilisation), financement des FARC par le gouvernement cubain, soutien américain à la mafia pour remettre de l'ordre dans les villes siciliennes (avant que l'île ne devienne une plaque tournante du trafic), etc. Ainsi, au Mexique ou en Colombie, des pays fortement impliqués dans le narcotrafic à destination de l'Occident, de hauts responsables de la lutte antidrogue sont souvent accusés de corruption après avoir été «achetés» par les cartels. Grâce à leur pouvoir financier, les grands cartels mexicains de la drogue façonnent le champ politique, allant jusqu'à devenir une menace en ce qu'ils tentent de s'emparer du pouvoir d'État.
« Cogouvernance »
Aussi, en Serbie et au Monténégro, des opérations criminelles sont organisées avec la aussi, la complicité des services secrets et des pouvoirs politiques. A Hongkong également, les triades agissent en lien avec le gouvernement chinois. Ainsi, l'on parle parfois de « cogouvernance» entre l'État et les cartels en raison des liens étroits qui unissent certains États à la mafia. Sous la présidence Eltsine, la CIA était présente au sein des services russes et le FBI au sein des services de police judiciaires russes, tandis que les économistes américains restructuraient le pays.
Par ailleurs, les services secrets ont souvent eu recours aux services des mafias (transports, réseaux) pour mener à bien leurs opérations (ex: CIA) et certains présidents américains étaient liés à la mafia italo-américaine. Ces relations sont le fruit de décennies d'un accroissement du pouvoir mafieux.
Italie, Amérique latine…
Aujourd'hui, l'on dénombre en Italie : quatre grandes mafias Cosa Nostra (mafia sicilienne), Camorra (mafia napolitaine), 'Ndrangheta (mafia calabraise) et Sacra Corona Unita. Ces groupes collaborent avec des réseaux du crime organisé issus du monde entier. En Amérique latine, les trafics sont le fruit du pouvoir des gangs. Outre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui ont longtemps sévi avant l'accord de paix de 2016, des groupes criminels font particulièrement rage au Mexique. Par leurs activités (extorsion, trafic d'êtres humains, extraction minière illégale, etc.), ils affectent l'économie et la politique du pays (corruption de la classe politique). Cette guerre contre les cartels intéresse les États-Unis, qui partagent une longue frontière avec le Mexique et qui subi le fléau du fentanyl.
Dans les anciens pays communistes, les mafias prospèrent en Roumanie, en Bulgarie, en Albanie, au Kosovo, en Serbie, au Monténégro et en Croatie. Les Balkans sont en effet devenus le lieu d'action d'acteurs-clés du crime organisé international.
L'Afrique est aussi devenue l'un des terrains de jeu de certains narcotrafiquants. Outre les mafias italiennes, qui y tiennent des pays entiers ainsi que leurs ressources, les mafias créées au Nigeria sont progressivement devenues criminelles («cults») et sévissent notamment en Europe.
En Chine, les Triades sont utiles au Parti Communiste, qui les utilise pour des raisons politiques (ex: Taïwan); les plus importantes sont la Sun Yee On, Bambou Uni, la 14K et Alliance céleste. Elles s'adonnent au trafic de drogue, à l'exploitation d'êtres humains ou encore à la délinquance financière et cherchent à s'implanter sur tous les continents. Quant aux mafias russes, elles se sont développées à l'échelle européenne, puis mondiale, grâce aux migrations illégales ou encore au trafic d'armes (près de la moitié des Kalachnikov utilisées lors des guerres africaines depuis les années 1990 viendraient d'Ukraine).