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Pourquoi le monde en 2026 ne cherche plus à prévenir les guerres ? De la prévention à l’endurance dans l’ordre stratégique contemporain
À la manière de Fukuyama, le Preventive Priorities Survey 2026 (PPS) permet de mesurer ce qu’il reste de la promesse libérale formulée au début des années 1990. Mais là où cette promesse reposait sur l’hypothèse d’une stabilisation progressive du système international par la diffusion du modèle libéral, le constat dressé est inverse : la guerre n’est plus une anomalie de l’ordre mondial, elle en devient l’un des modes ordinaires de fonctionnement
En 2026, le monde ne cherche plus réellement à prévenir les guerres, mais à les absorber, les hiérarchiser et les rendre supportables. L’illusion d’un ordre international fondé sur la prévention, la dissuasion stabilisatrice et la paix durable s’est effondrée sous le poids d’une conflictualité devenue structurelle. Désormais, la guerre n’est plus une anomalie à éviter, mais un horizon intégré de la puissance. À travers l’analyse du Preventive Priorities Survey 2026 et l’émergence d’un nouvel ordre fondé sur la sélection stratégique, l’endurance et la gouvernance algorithmique de la violence, Cherkaoui Roudani, docteur en relations internationales, conférencier et expert en géopolitique et sécurité de défense, montre comment la prévention cède la place à une gestion différenciée du désordre, où survivre stratégiquement compte davantage que gagner ou pacifier.

Cherkaoui Roudani
Pendant plus de trois décennies, l’ordre international libéral s’est structuré autour d’une certitude devenue doctrine : la guerre, sans être éradiquée, pouvait être contenue et repoussée aux marges du système grâce à l’entrelacement des institutions multilatérales, des normes juridiques, des interdépendances économiques et de la supériorité technologique occidentale. Héritée de l’après–Guerre froide, cette conviction a façonné la politique étrangère américaine, les architectures de sécurité collective et les outils de prospective stratégique, nourrissant l’idée que la violence armée était appelée à devenir résiduelle.
Cette architecture intellectuelle se fissure désormais sous le poids des faits. Le Preventive Priorities Survey 2026 du Council on Foreign Relations en apporte une démonstration saisissante. Sans l’énoncer explicitement, le rapport consacre la fin d’un paradigme : celui d’un monde traversé par des crises exceptionnelles mais évitables. Il révèle un basculement plus profond, où le système international n’est plus confronté à des dérapages ponctuels, mais structuré par une conflictualité durable, cumulative et largement affranchie des logiques classiques de prévention. Dès lors, la question n’est plus théorique mais stratégique. La guerre est-elle devenue un instrument ordinaire de la politique ? La dissuasion peut-elle encore produire de la stabilité dans un environnement marqué par l’attrition prolongée, les conflits hybrides et l’effacement des seuils ? Que signifie prévenir un conflit lorsqu’il se déploie simultanément sur les plans militaire, cybernétique, économique, informationnel et sociétal, sans déclaration formelle ni horizon de sortie ?
Ces interrogations renvoient à une remise en cause plus radicale encore. Dans un ordre international qui ne vise plus la paix mais la gestion permanente de la conflictualité, la souveraineté devient différenciée : certains États disposent de la capacité d’imposer des coûts stratégiques durables, tandis que d’autres s’enlisent dans une violence chronique tolérée par le système. L’essor de l’intelligence artificielle, du cyberespace et des systèmes d’armes autonomes accentue cette dynamique, rendant la guerre à la fois plus diffuse, plus rapide et politiquement plus difficile à contenir. Nous ne sommes plus face à des conflits qu’il s’agirait d’empêcher à temps. Nous sommes entrés dans l’ère de la fracture stratégique permanente, où la question centrale n’est plus d’éviter la guerre, mais de penser, gouverner et survivre dans un monde qui l’a intégrée comme horizon durable de la puissance.
La prévention n’a pas disparu, mais elle a changé d’échelle. Elle subsiste dans des domaines périphériques à la compétition de puissance — pandémies, risques climatiques — ou dans certains cadres régionaux à faible conflictualité stratégique. Ce qui s’effondre, en revanche, c’est la prévention comme principe organisateur du système géostratégique global.
Méta-cadre d’analyse : la Triade de la Fracture
Désormais, l’ordre mondial se structure moins par la nature des conflits que par leur traitement différencié. Le cadre proposé vise une opérationnalité heuristique : dépasser les dichotomies obsolètes — paix et guerre, intérieur et extérieur — pour saisir la conflictualité contemporaine dans sa logique systémique. Dans un contexte de dislocation stratégique permanente, la Triade de la Fracture constitue un outil d’analyse destiné à ordonner la conflictualité selon trois lignes complémentaires et interdépendantes.
La fracture verticale renvoie à la hiérarchisation stratégique des conflits. Certains théâtres — Ukraine, Taïwan — sont perçus comme systémiques et mobilisent des ressources massives ; d’autres — Sahel, Soudan, Libye, est de la RDC — sont intégrés à une normalité violente tolérée, malgré une intensité humaine parfois supérieure. Cette hiérarchie, fondée sur l’impact stratégique plutôt que sur la gravité des crises, conditionne désormais l’attention internationale et la nature des réponses apportées.
La fracture horizontale décrit la diffusion modulaire de la guerre au sein des sociétés. Le conflit déborde le champ militaire pour se déployer simultanément dans les sphères cybernétique, informationnelle, économique, technologique et sociétale. De l’Ukraine au Moyen-Orient, la guerre devient distribuée, fragmentée et souvent invisible, mais durablement intégrée au fonctionnement normal des rapports de force.
La fracture temporelle consacre la disparition d’un horizon lisible de sortie de guerre. Les conflits s’inscrivent dans des régimes durables, ni pacifiés ni résolus : attrition prolongée en Ukraine, « post-effondrement actif » au Yémen, guerres formellement achevées mais stratégiquement ouvertes en Syrie ou en Libye. Le conflit indo-pakistanais illustre cette logique : stabilisé par la dissuasion nucléaire, il demeure intermittent et non résolu, la prévention y visant non la paix, mais la gestion des seuils.
Le Yémen cristallise l’ensemble de ces lignes de fracture, relégué dans la hiérarchie stratégique, traversé par une conflictualité modulaire et enfermé dans une guerre sans horizon de clôture. Ainsi, la Triade de la Fracture offre un cadre analytique reproductible, permettant de cartographier les crises contemporaines au-delà des catégories classiques de guerre et de paix, et de rendre lisibles les logiques de sélection, de diffusion et de durée qui structurent la conflictualité du XXIᵉ siècle. Elle met en évidence le décalage croissant entre les promesses de l’ordre libéral et la réalité d’un monde désormais organisé autour de la conflictualité durable.
La promesse trahie de l’ordre libéral : Du choc des civilisations au choc des souverainetés
À la manière de Fukuyama, le Preventive Priorities Survey 2026 (PPS) permet de mesurer ce qu’il reste de la promesse libérale formulée au début des années 1990. Mais là où cette promesse reposait sur l’hypothèse d’une stabilisation progressive du système international par la diffusion du modèle libéral, le constat dressé est inverse : la guerre n’est plus une anomalie de l’ordre mondial, elle en devient l’un des modes ordinaires de fonctionnement. Sur les trente contingences analysées, vingt-huit sont jugées probables ou modérément probables à court terme, dont cinq à la fois hautement probables et à fort impact. Cette inflation du risque n’est pas conjoncturelle ; elle traduit un changement de nature du système international.
Plus révélateur encore est le retour assumé des conflits interétatiques de haute intensité — Ukraine, Iran–Israël, Russie–OTAN, Chine–Taïwan, péninsule coréenne — qui signent une remilitarisation explicite des relations entre puissances souveraines. L’idée selon laquelle la mondialisation aurait rendu la guerre trop coûteuse pour demeurer rationnelle est désormais démentie par les faits. L’histoire ne s’est pas achevée ; elle est revenue, plus fragmentée, plus brutale et moins régulée.
À la manière de Huntington, le PPS permet également d’identifier les lignes de fracture du monde contemporain. Mais contrairement à la thèse du choc des civilisations, ces lignes ne s’organisent plus, à l’horizon 2035, autour de blocs culturels ou idéologiques. Elles se structurent autour de souverainetés différenciées, capables ou non de soutenir un effort de puissance prolongé dans un environnement de conflictualité permanente. Le clivage central n’oppose plus des visions du monde, mais des États capables de convertir la contrainte stratégique en résilience durable à des espaces politiques incapables d’absorber le coût cumulatif des chocs militaires, économiques, technologiques et climatiques. Devant ses nouveaux paradigmes, la question décisive n’est plus « qui gagne les guerres », mais « qui survit stratégiquement à leur durée ». L’effritement de la promesse libérale ne débouche donc ni sur la fin de l’histoire, ni sur un choc civilisationnel, mais sur un choc des souverainetés, inégalement armées pour durer dans un monde où la conflictualité est devenue structurelle.
Cette logique se décline de manière différenciée selon les régions. Le Moyen-Orient devrait demeurer un système de conflits imbriqués, marqué par l’absence structurelle de sortie de crise. Les affrontements directs y resteront limités, tandis que les guerres indirectes, hybrides et de basse intensité se normaliseront. La stabilisation y apparaîtra moins comme un objectif que comme une parenthèse temporaire. Le Yémen illustre à cet égard les limites du classement stratégique opéré par le PPS : formellement identifié, mais relégué à un rang secondaire tant qu’il ne menace pas directement les intérêts vitaux américains. Derrière l’apparente accalmie se dessine toutefois une reconfiguration silencieuse du conflit, nourrie par la rivalité croissante entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis autour du contrôle des ports, des routes maritimes et des leviers d’influence régionaux.
L’Europe, pour sa part, poursuivra sa transition vers un modèle de sécurité fondé sur l’attrition et la résilience industrielle. La guerre en Ukraine a servi de matrice doctrinale : d’ici 2035, la capacité à produire, stocker et régénérer des capacités militaires pèsera autant que la supériorité technologique. L’Europe ne sera pas nécessairement un continent en guerre, mais un espace durablement organisé pour la possibilité de la guerre. L’Indo-Pacifique, cette région s’imposera comme le cœur d’une coercition stratégique sans bataille décisive. La compétition autour de Taïwan, des routes maritimes et des chaînes technologiques critiques se traduira par une pression continue, mêlant démonstrations de force, dissuasion active et conflits juridico-économiques, visant à épuiser l’adversaire sans franchir le seuil d’un affrontement ouvert.
L’Afrique, enfin, continuera de concentrer une part croissante de la conflictualité armée mondiale, tout en demeurant marginale dans les hiérarchies stratégiques globales. À l’horizon 2035, de vastes zones — Sahel, golfe de Guinée, nord de la RDC — risquent de s’inscrire durablement dans une conflictualité endémique, combinant insécurité armée, effondrement étatique et pressions démographiques. Ces espaces fonctionneront comme des réservoirs de désordre, tolérés tant qu’ils ne perturbent pas directement les équilibres des grandes puissances.
Cette trajectoire dessine un monde où toutes les guerres n’ont pas le même poids stratégique. Certaines crises seront jugées existentielles et mobiliseront des ressources considérables ; d’autres seront intégrées à une normalité violente, gérée à distance par externalisation sécuritaire ou indifférence stratégique. À mesure que cet ordonnancement s’impose, la notion de sécurité collective perd de sa substance : les alliances ne visent plus à prévenir les conflits, mais à sélectionner ceux qui doivent être contenus, et ceux que le système peut absorber sans remise en cause majeure.
Le contrepoint : les puissances résilientes
Face à la fracture stratégique permanente, l’enjeu n’est plus seulement la domination, mais la capacité à rester fonctionnel dans un système fragmenté. De nouvelles formes de puissance émergent, non comme hégémonies classiques, mais comme puissances résilientes, capables de prospérer dans la discontinuité et l’incertitude.
Les Émirats arabes unis et Singapour incarnent des États-archipels hyperconnectés et technologiquement avancés, dont la stratégie repose sur la diversification des alliances, l’investissement dans des capacités duales — cyber, logistique, intelligence artificielle, finance stratégique — et une neutralité armée assumée. Leur objectif n’est pas de gagner des guerres, mais de devenir indispensables dans tous les scénarios d’une désagrégation hiérarchisée du système international. L’Inde et l’Indonésie illustrent quant à elles des puissances démographiques résilientes, dont la profondeur stratégique tient à la massivité du marché intérieur, à une diplomatie de multi-alignement et à la capacité d’absorber des chocs localisés sans basculer dans l’effondrement systémique. En ce sens, certaines métropoles-régions et villes-monde — Londres, Dubaï, Singapour, Californie — développent des formes de souveraineté fonctionnelle partielle, articulant diplomatie économique, sécurité technologique et influence normative. Dans un monde fragmenté, ces nœuds contribuent à une souveraineté en patchwork, où la puissance circule autant par les infrastructures, les standards et les données que par la coercition militaire.
Une mutation profonde de la souveraineté
À l’horizon 2035, la souveraineté ne se définira plus prioritairement par le contrôle territorial ou la reconnaissance juridique, mais par la capacité à durer dans un environnement de chocs permanents. Les États capables de préserver une cohérence politique, une base industrielle, une résilience sociétale et une crédibilité dissuasive demeureront centraux. Les autres évolueront dans une zone grise de souveraineté formelle et de vulnérabilité stratégique chronique.
Ce paysage confirme une rupture majeure : le monde qui s’esquisse n’est pas celui d’un choc des civilisations, mais celui d’un choc des souverainetés inégalement armées pour durer, où l’absorption de la conflictualité devient la nouvelle mesure de la puissance. Le cœur du PPS 2026 réside dans ce qu’il suggère sans l’énoncer explicitement : la prévention des conflits n’est plus un horizon crédible, remplacée par une gestion hiérarchisée du désordre.
Trois évolutions structurantes en témoignent. D’abord, la dissuasion ne stabilise plus durablement. La guerre en Ukraine a montré qu’un conflit conventionnel majeur pouvait se dérouler sous le parapluie nucléaire sans produire de stabilisation. Le face-à-face Iran–Israël illustre la fragilisation continue des seuils de retenue, tandis que dans le cyberespace et avec l’essor de l’intelligence artificielle, aucune ligne rouge crédible ne subsiste. Ensuite, la guerre devient modulaire : elle n’est plus un événement exceptionnel, mais un assemblage continu de pressions militaires, cybernétiques, économiques, informationnelles et politiques. Le fait que la violence politique interne aux États-Unis figure désormais parmi les risques majeurs constitue, à cet égard, un signal historique.
Vers une gouvernance algorithmique de la violence
Dans un monde stabilisé non par la résolution des crises, mais par leur gestion différenciée, la conflictualité glisse du gouvernement territorial vers une gouvernance algorithmique de la violence. Le contrôle stratégique ne repose plus principalement sur l’occupation de l’espace, mais sur la maîtrise des flux informationnels, des données et des boucles décisionnelles accélérées. Ainsi, le Preventive Priorities Survey peut être lu comme un proto-algorithme stratégique, préfigurant ce que des systèmes automatisés pourraient produire en temps quasi réel : priorisation des menaces, allocation des ressources et tri géopolitique des théâtres. La puissance future relèvera d’une souveraineté computationnelle, fondée sur le contrôle des algorithmes de décision, des infrastructures numériques critiques et des capacités de manipulation cognitive.
Dans ce cadre, les conflits deviennent des conflits de latence, où l’avantage se joue sur la vitesse de la boucle OODA (Observer – Orienter – Décider – Agir), désormais accélérée par l’intelligence artificielle. Les seuils ne sont plus franchis par des offensives spectaculaires, mais par l’accumulation de microdécisions algorithmiques, rendant toute prévention classique et toute attribution politique de plus en plus incertaines. Cette rationalisation de la violence peut offrir une stabilité asymétrique à ceux qui la maîtrisent, mais elle comporte aussi un risque majeur de dépossession du jugement politique et d’escalade non intentionnelle par automatisme décisionnel.
La doctrine américaine de la sélection stratégique
Le Preventive Priorities Survey ne constitue pas une lecture neutre de la conflictualité mondiale. Il s’apparente à une topographie stratégique sélective, révélant autant les priorités que les angles morts de la puissance américaine. Sa valeur analytique réside moins dans l’énumération des crises que dans la manière dont Washington redéfinit les seuils de l’acceptable et de l’intolérable dans un monde en désagrégation ordonnée.
Présenté comme un instrument de prévention, le PPS relève en réalité d’une doctrine implicite de sélection stratégique du désordre, fondée sur l’impact des conflits sur les intérêts vitaux américains. Cette logique consacre un déplacement historique : les États-Unis n’apparaissent plus comme l’ingénieur d’un ordre mondial normatif, mais comme un gestionnaire de vulnérabilités systémiques, contraint d’arbitrer entre théâtres concurrents.
La confrontation entre le PPS 2026 et la NSS 2025 révèle une inflexion décisive. Washington ne décrit plus un monde à stabiliser, mais un monde à trier. Là où le PPS cartographie les risques selon une matrice probabilité–impact, la NSS assume une logique de sélection stratégique fondée sur la protection des chaînes critiques de puissance — industrielles, énergétiques, technologiques ou narratives. La prévention devient conditionnelle, mobilisée uniquement lorsque l’instabilité menace d’entraîner les États-Unis dans une spirale d’engagement, d’usure ou d’exposition stratégique. Dans ce cadre, la posture américaine face au différend maroco-algérien ne saurait être réduite à une simple mise à distance. À la lumière de la résolution 2797 du Conseil de sécurité, elle relève d’un arbitrage stratégique actif visant la stabilisation fonctionnelle d’un espace jugé structurant pour les intérêts élargis de Washington. Les signaux convergents envoyés par les autorités américaines confirment une approche qui ne cherche pas à imposer une solution clé en main, mais à contenir le risque d’escalade tout en consolidant une architecture régionale compatible avec les priorités stratégiques américaines.
Illustration : l’arbitrage stratégique américain dans le différend maroco-algérien
Dans la grille du PPS 2026, le conflit maroco-algérien n’est pas existentiel sur le plan militaire, mais il devient hautement structurant dès lors qu’il interfère avec plusieurs axes centraux de la stratégie américaine : stabilité de l’axe afro-atlantique, sécurisation du Sahel et de ses débordements terroristes, consolidation d’un partenariat stratégique avec le Maroc en tant qu’État-pivot, et projection d’un modèle de connectivité Sud-Sud soutenu par Washington. Cette lecture s’inscrit dans le prolongement de l’accord trilatéral Washington–Rabat–Tel-Aviv, qui dépasse la normalisation diplomatique pour constituer une infrastructure stratégique élargie, articulant reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara, coopération sécuritaire et technologique, et intégration du Maroc dans une architecture régionale de stabilité.
Dans ce contexte, le différend maroco-algérien n’est pas traité comme une menace directe, mais comme un facteur de perturbation potentielle d’une vision géo-économique et géopolitique afro-atlantique jugée stratégique. Le soutien explicite des États-Unis aux initiatives marocaines — Sahara, Atlantique, développement africain, corridors logistiques et énergétiques — marque ainsi un changement qualitatif : Washington ne se contente plus d’une neutralité prudente, mais adosse sa stratégie africaine à un partenaire capable d’assurer stabilité, projection économique et sécurisation des flux. L’encouragement au dialogue relève dès lors d’une gestion proactive du risque, non d’un idéalisme diplomatique.
Ce cas illustre la grammaire opératoire par laquelle les États-Unis hiérarchisent désormais leur engagement dans le désordre mondial. L’intervention n’est plus proportionnée à la gravité humanitaire des crises, mais à leur capacité de perturbation des architectures d’intérêts jugées vitales. Cette logique éclaire certaines distorsions : le Soudan, le Sahel, la RDC ou le Nigeria concentrent des dynamiques de guerre chronique sans accéder à la centralité stratégique, non parce qu’ils seraient secondaires en soi, mais parce qu’ils relèvent de zones de conflictualité tolérée, intégrées à l’économie politique globale du désordre. Dans ces espaces, l’humanitaire ne devient stratégique que lorsqu’il menace des intérêts sécuritaires, migratoires ou économiques directs.
Ce constat conduit à une conclusion structurante : le système international n’est plus gouverné au sens westphalien ou libéral, mais monitoré et arbitré au cas par cas, sans projet stabilisateur global. Certaines guerres sont classées existentielles et déclenchent une mobilisation immédiate ; d’autres deviennent structurellement absorbables, même lorsqu’elles produisent une violence durable. Le PPS 2026 apparaît ainsi moins comme un outil de prévention que comme le symptôme d’un nouvel âge : celui d’une chaotisation administrée du monde, où la stabilité n’est plus un objectif collectif, mais une ressource rare, localisée et réversible.
L’Afrique incarne pleinement ce paradoxe. Elle concentre une part majeure de la conflictualité mondiale tout en demeurant marginale dans les hiérarchies stratégiques. Cette dissociation entre intensité de la violence et reconnaissance stratégique révèle une faille profonde de l’ordre international contemporain : là où les grandes puissances s’affrontent, le monde s’alarme ; là où les États s’effondrent silencieusement, le système s’accommode. Nous entrons ainsi dans un monde où la guerre est permanente mais rarement totale, diffuse mais structurelle, fragmentée mais systémique, et où l’enjeu stratégique central n’est plus la prévention, mais l’adaptation.
Hier dominait une stratégie de la prévention ; aujourd’hui prévaut une stratégie de la réaction ; demain devra s’imposer une stratégie de l’endurance. Celle-ci ne vise ni la paix totale ni la victoire décisive, mais la capacité à durer, à se régénérer et à rester fonctionnel dans un environnement de conflictualité chronique. Elle repose sur quatre piliers : résilience industrielle, immunité cognitive, souveraineté technologique et diplomatie de coalitions ad hoc.
De l’Ukraine au Yémen, du détroit de Taïwan au différend maghrébin, c’est cette même grammaire de la sélection et de l’endurance qui s’impose. Dans l’ère de la fracture stratégique permanente, la puissance ne se mesure plus à la capacité de prévenir la guerre, mais à celle d’y survivre sans se dissoudre. C’est cette capacité d’endurance — politique, industrielle, technologique et cognitive — qui décidera demain de ceux qui gouverneront, et de ce que gouverner voudra encore dire dans un monde durablement instable.