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Quel avenir pour « le siècle américain » après l’épisode vénézuélien ? – Par Hatim Betioui
Avant de lancer l’opération militaire d’enlèvement de Nicolas Maduro, Donald Trump a déployé une armada au large du Venezuela, dont fait partie le porte-avions USS Gerald R. Ford, ouvrant ainsi la voie à une agression militaire étasunienne.
De Madeleine Albright à Joseph Nye, en passant par Kennedy, Obama ou Kissinger, la notion de « siècle américain » a longtemps structuré la réflexion sur le rôle mondial des États-Unis. A la lumière des événements récents, notamment autour du Venezuela, Hatim Betioui ravive une interrogation centrale : l’Amérique incarne-t-elle encore une puissance de leadership ou s’oriente-t-elle vers une logique de domination décomplexée, détachée de toute boussole morale ?

Hatim Betioui
Un doute ancien sur la sagesse de la puissance
Dans son ouvrage Le livre de Madeleine Albright que vous recherchez s'intitule "Dieu, l'Amérique et le monde" (titre original : The Mighty and the Almighty: Reflections on America, God, and World Affairs), l’ancienne secrétaire d’État américaine sous la présidence de Bill Clinton, décédée en mars 2022 proposait une réflexion approfondie sur la relation entre pouvoir, religion et affaires internationales à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Elle y estimait que la guerre en Irak avait semé la confusion quant à la sagesse de la politique américaine, posant une question essentielle : les États-Unis cherchent-ils à diriger le monde ou à le dominer ?
Albright déclarait dans son ouvrage qu’au sein de l’administration Clinton, « nous parlions beaucoup du XXIᵉ siècle » et affirmait conserver la conviction que l’Amérique, en coopération avec d’autres pays, pouvait contribuer à résoudre la plupart des problèmes mondiaux, tout en exprimant sa crainte de voir son pays commettre des erreurs graves et évitables.
Leadership ou slogans
Figure du Parti démocrate, Albright considérait que l’administration de George W. Bush avait profondément altéré la réponse américaine au terrorisme international, nuisant à l’image des États-Unis et substituait les slogans à une véritable stratégie dans la promotion de la liberté. Elle reconnaissait toutefois la complexité des défis auxquels cette administration était confrontée, rappelant que ceux qui n’avaient pas exercé de hautes responsabilités sous-estimaient souvent la difficulté de la tâche, tandis que ceux qui les quittaient avaient tendance à l’oublier rapidement. Elle insistait pour attirer l’attention des critiques sur la nécessité d’être équitables et de proposer des idées constructives.
Du siècle américain à sa mise en cause
La question se pose aujourd’hui avec plus d’acuité encore : que dirait Madeleine Albright si elle avait assisté à l’épisode vénézuélien et à la manière dont le président Donald Trump a traité Nicolas Maduro, ou à ses intentions affichées envers le président colombien Gustavo Petro et d’autres dirigeants ? Aurait-elle trouvé des justifications à de telles pratiques ?
Dès 1941, Henry Luce, cofondateur du magazine Time, affirmait que le XXe siècle devait être, pour l’essentiel, « un siècle américain », une idée fondée sur la diffusion des valeurs américaines à l’échelle mondiale et sur une vocation de leadership international.
Cette vision fut nuancée par le président John F. Kennedy dans son discours d’investiture du 20 janvier 1961, lorsqu’il déclara : « Citoyens du monde, ne demandez pas ce que l’Amérique peut faire pour vous, mais ce que nous pouvons faire ensemble pour la liberté de l’homme ». Kennedy proposait ainsi une conception morale du rôle américain, fondée sur la coopération plutôt que sur la domination.
Plus tard, Barack Obama tenta de redéfinir le « siècle américain » en privilégiant la puissance douce à la domination brute, affirmant que le leadership américain reposait autant sur l’exemple que sur la force. Il semblait ainsi répondre aux critiques formulées par le passé, et toujours d’actualité, de dirigeants internationaux tels que le défunt président français, le général Charles de Gaulle, qui avait un jour qualifié l’Amérique de « grande puissance, mais encline à confondre leadership et hégémonie », en une allusion claire à l’idée de « l’ère américaine » conçue comme une logique de suprématie plutôt que de partenariat.
Le déclin d’un mythe ?
De nombreux penseurs ont toutefois remis en question la pérennité de cette ère. Henry Kissinger soulignait que l’hégémonie américaine n’était pas éternelle mais tributaire d’un contexte international favorable, admettant explicitement la possibilité de déclin de cette ère.
Joseph Nye, également considéré comme l’un des grands théoriciens de la politique étrangère américaine de ces dernières décennies, et qui a occupé le poste de secrétaire adjoint à la Défense chargé de la sécurité internationale sous l’administration du président Bill Clinton, abondait dans ce sens. Dans le cadre de plusieurs lectures critiques estimant que la supériorité des États-Unis est avant tout militaire, bien plus que culturelle ou morale, il lui est attribué cette formule : « la puissance américaine demeurera, mais l’hégémonie américaine est terminée ».
Sous la présidence de Donald Trump, les concepts et les méthodes ont changé, et plus rien dans la politique étrangère américaine n’apparaît aussi stable qu’au cours des décennies passées. Certains estiment toutefois que ce qui a permis l’avènement de « l’ère américaine » ne tient pas uniquement à la puissance des États-Unis, mais aussi au recul des autres acteurs. C’est dans ce sens que va le penseur et historien marocain Abdallah Laroui qui considère que l’hégémonie américaine ne s’explique pas par la seule force américaine, mais également par le déclin des autres puissances et leur incapacité historique à produire des alternatives.
Aujourd’hui, l’idée même de « siècle américain » est soumise à un examen critique. La puissance, aussi grande soit-elle, ne garantit ni la légitimité ni la durée si elle se détache de toute dimension éthique et de toute logique de partenariat. Reste une évidence : chaque époque a ses hommes, ses choix, ses réussites, ses échecs et parfois ses dérives. L’ère américaine n’échappe pas à cette règle.