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Tel est pris qui croyait prendre – Par Hatim Betioui
Ferhat Mehenni, président du MAK - La proclamation de ce qui est appelé la « République de Kabylie » ne constitue qu’une première étape dans un processus long, mais elle ouvre pour l’Algérie une porte qu’elle avait elle-même forcée il y a des décennies.
L’annonce par le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie d’une prétendue indépendance ravive un vieux paradoxe géopolitique nord-africain. En soutenant durant des décennies des logiques séparatistes au détriment de ses voisins, l’Algérie se trouve aujourd’hui confrontée à un retour de flamme qui, souligne Hatim Betioui, interroge ses propres choix stratégiques, son rapport au droit international et sa vision de la stabilité régionale.

Hatim Betioui
Un précédent vieux de cinquante ans
Qui aurait cru que la magie finirait par se retourner contre le magicien ? C’est la question qui s’est imposée à moi avec force cependant que je suivais les informations relatives à l’annonce, le 14 décembre courant, par le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, connu sous l’acronyme « MAK », de « l’indépendance de la République fédérale de Kabylie » vis-à-vis de l’Algérie.
Pour comprendre cette question sur le retournement de situation, il faudrait remonter le temps de cinquante ans. En 1975, moins de quatre mois après l’organisation par le défunt roi Hassan II de la Marche verte pacifique qui a ouvert la voie à la libération du Sahara du colonialisme espagnol, précisément le 6 novembre de la même année, le Front séparatiste Polisario a proclamé unilatéralement, le 27 février 1976, la création de ce qu’il a baptisé la « République arabe sahraouie », avec le soutien direct de la Libye de Mouammar Kadhafi et de l’Algérie de Houari Boumediene.
Le Polisario a ainsi établi une entité fictive sur le territoire algérien, dépourvue de toute véritable base étatique, tandis que l’Algérie mobilisait ses moyens politiques, financiers militaires et diplomatiques au service du projet séparatiste, faisant de sa promotion une priorité constante de sa politique étrangère, tandis que la Libye s’en est progressivement désengagée.
Une région aux frontières fragiles
Cinq décennies se sont écoulées depuis que l’Algérie a allumé le feu du séparatisme et provoqué le Maroc sur la question de son intégrité territoriale, oubliant que le déclenchement d’un incendie chez le voisin, finit inévitablement par se propager à l’ensemble de son voisinage. Elle a également négligé une réalité fondamentale : l’Afrique du Nord, dont les frontières ont été tracées arbitrairement par le colonisateur à coups de ciseaux, demeure une région fragile, exposée à l’embrasement à tout moment.
L’Algérie elle-même est sujette à de multiples revendications séparatistes, que ce soit à l’extrême sud avec les Touaregs, ou dans le centre-sud, à Ghardaïa, où se manifeste périodiquement les velléités indépendantistes au sein de la population ibadite, comparable à un volcan endormi susceptible d’entrer en éruption à tout instant.
La Libye, en proie à une profonde division politique depuis la chute du régime de Kadhafi à la suite de la révolution du 17 février 2011, reste à son tour menacée de fragmentation en trois régions : Tripolitaine, Fezzan et Cyrénaïque, à moins que l’ensemble des acteurs de sa scène politique ne parvienne à un accord préservant l’unité du pays.
Pourtant, l’exemple du Soudan, toujours d’actualité, devrait suffir à mesurer l’ampleur de la malédiction qui s’est abattue sur ce pays après la sécession du Soudan du Sud, suivie par l’enlisement des deux États dans des guerres civiles sans fin qui les ont fait basculer ensemble dans le cercle des États faillis.
Le Maroc, constance territoriale et stratégie de développement
Tandis que le Royaume défendant ses territoires et ses droits historiques, œuvrait parallèlement à la consolidation de l’État, au développement des infrastructures et à la lutte contre la pauvreté et la précarité, l’Algérie a, en revanche, préféré consacrer des budgets colossaux à une guerre d’usure politique et diplomatique contre le Maroc, plutôt que d’investir ses richesses pétrolières et gazières dans un développement réel au bénéfice de sa population. L’Algérie a ainsi misé sur le démembrement du Maroc, au prix d’un abandon de son propre développement.
Pourtant, Alger sait pertinemment que Rabat ne cédera pas d’un pouce sur son Sahara, qu’il n’acceptera ni l’enclavement de son territoire ni la création d’une entité artificielle dans son Sud qui la couperait de sa profondeur africaine. Pour autant, l’Algérie est restée prisonnière d’illusions hégémoniques et d’une quête persistante pour se poser en puissance dominante en Afrique du Nord.
Le Maroc a résisté aux tentatives de remise en cause de son intégrité territoriale, traversé les soubresauts de la guerre froide et affronté l’héritage du colonialisme européen, en particulier français et espagnol, qui ont contribué à tracer des frontières déséquilibrées dans la région. Les voici, ces deux puissances revenant aujourd’hui au réalisme politique en apportant leur soutien à l’initiative d’autonomie sous souveraineté marocaine.
Paris et Madrid sont d’ailleurs les mieux placées pour connaître l’histoire des amputations et des découpages arbitraires de territoires qui ont permis à l’Algérie de s’étendre dans toutes les directions, tandis que la géographie des États voisins se réduisait. La raison en est simple : la France n’avait jamais envisagé de quitter l’Algérie et a donc cherché à en agrandir la superficie aux dépens des pays limitrophes.
Qui joue avec le feu se brûle.
La proclamation de ce qui est appelé la « République de Kabylie » ne constitue qu’une première étape dans un processus long, mais elle ouvre pour l’Algérie une porte qu’elle avait elle-même forcée il y a des décennies. Elle goûtera ainsi à ce qu’elle a fait subir au Maroc pendant un demi-siècle. Le paradoxe est que cette annonce coïncide avec une avancée diplomatique majeure du Maroc, concrétisée par la résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025, qui a consacré l’initiative d’autonomie comme cadre réaliste et définitif de règlement, garantissant au Maroc ses droits légitimes sur son Sahara.
Cette proclamation ne modifiera sans doute pas, à court terme, les rapports de force sur le terrain, en raison de l’absence de contrôle effectif du mouvement « MAK » sur la région de Kabylie. Elle n’en demeurera pas moins une épine durable et douloureuse dans le flanc de l’Algérie. L’État qui, pendant des décennies, a brandi le slogan du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » se retrouve aujourd’hui à refuser ce droit lorsqu’il frappe à sa propre porte.
Il arrive ainsi que le piège se referme ssur celui qui l’a tendu et que le sort se retourne contre l’apprenti sorcier.